Enfer, démasqué!

3 08 2008

C’est pas possible.

Je dépose tranquillement mon petit machin dans un coin, sans faire de bruit, histoire d’installer un peu mon site re-tapissé avant de signaler que ça existe, et me voilà déjà découvert. On est quand même peu de choses, sur la Toile.

Je me trouve dans une phase de lecture intense. Enfin, quand je ne relis pas des épreuves, ou que je ne traduis pas du Kane. Je pense que c’est le temps qui veut ça. Il ne fait pas franchement beau, mais la chaleur et l’humidité découragent un peu ma vaillance, qui n’avait pas forcément besoin de ça.

Je poursuis la longue saga du Mystérieux Docteur Cornélius de Gustave Le Rouge, à la fois très distrayante pour ses nombreuses péripéties (c’était une époque où l’on n’hésitait guère devant la coïncidence énorme, ceci dit), et fascinante par son style. Intéressant de s’imprégner de l’écriture de l’époque, du vocabulaire abondant et fleuri de Le Rouge, et quelques tournures çà et là dont on ne sait jamais si elles ne seront pas utiles un jour. Déformation professionnelle de traducteur toujours à l’affût d’un synonyme plus précis ou un peu différent de la panoplie courante, je présume. Bref, Cornélius est vieillot et goûtu, du bon roman-feuilleton comme on en faisait dans les débuts du siècle, où de vaillants milliardaires américains pouvaient refaire leur fortune en lançant des paquebots ultra-rapides qui traversaient l’Atlantique du Havre à New York en quatre jours.

Par ailleurs, je me suis lancé dans la lecture de Literary Swordsmen and Sorcerers, paru jadis chez Arkham House. Une étude sur les auteurs fondateurs de l’heroic fantasy ou de la sword & sorcery, choisissez votre terme favori. J’étais encore sous le charme du Worm Ouroboros d’Eddison, et j’avais envie d’en lire plus long sur cet auteur qui emploie un style Tudor à la fois avec une maîtrise superbe et une saveur remarquable. Je n’en suis pas encore arrivé là: après une préface de Carter chantant les louanges de De Camp, j’ai lu ce que Sprague avait à dire sur Morris et Dunsany, et j’avance dans ses commentaires sur Lovecraft.

J’en avais eu un avant-goût jadis en lisant sa bio de ce pauvre HPL, où certains passages m’avaient horripilé. Les bons conseils sur la façon d’écrire une bonne histoire d’action, par exemple. Il semble que de Camp ne puisse pas imaginer que HPL ne cherchait pas à écrire une histoire d’action — comment peut-on ne pas vouloir écrire une histoire d’action? C’est l’ambition ultime de tout le monde, non? De Camp m’agace et en même temps, ça reste un auteur intéressant. Son portrait de Dunsany, par exemple, est délicieux, rempli d’anecdotes épatantes. Il a la dent dure sur le “romantisme barbare”, et J.J. Rousseau et R.E. Howard se font tirer les oreilles, de façon à la fois pertinente et à côté de la plaque. Ce qui n’empêche pas de Camp de donner de la sword & sorcery une définition limitative: gars musclés, belles filles, aventures. Énoncer ça après avoir ricané du romantisme barbare et avant de parler de Tolkien, faut être un peu schizo, quand même…

De plus, outre le fait que ses tripatouillages de Howard ne m’ont jamais beaucoup impressionné par leur qualité, de Camp a un côté vieille baderne qui ne semble pas toujours saisir les intentions des auteurs qu’il critique, même quand il déploie de méritoires efforts pour y parvenir. Son raisonnement semble amarré de façon inexorable à la façon dont il estime que la bonne histoire (on a souvent l’impression que n’existe pour lui qu’un seul format général) doit être construite, quel style doit être employé: ne perdons pas de temps avec les prétentions littéraires, faisons de l’efficace et démarrons l’histoire tout de suite. Une vision trop définie, en bref, pour ne pas être dogmatique.

Il faudrait que je trouve de la fantasy de De Camp, pour me faire une idée. Je veux bien oublier ses pastiches de Conan en songeant qu’il s’agissait d’un exercice de style — assez raté, certes. Carter dit énormément de bien de son vieux complice. Mais Carter, s’il s’y connaît remarquablement en fantasy ancienne, est trop bon public pour des fantasies modernes un brin affligeantes — les Brak de John Jakes, par exemple, sans parler des siennes propres, tambouille frankensteinienne à base de reliefs de Burroughs et de Howard marinés dans un chaudron de fortune. Une critique trouvée sur le Net reproche à de Camp tout ce que de Camp lui-même reprochait à William Morris, à part le style fleuri. Ironique.

Il va falloir que je tente le coup et que je voie par moi-même.

 

* * *

Terminé l’entrée sur Lovecraft. «Il est mort dans la misère, mais c’est bien fait, il n’avait qu’à mieux gérer ses affaires! Il fallait se remuer un peu et arrêter de se prendre pour un artiste. Mais je me garderai bien de donner des leçons, ce n’est pas mon rôle.» Je paraphrase et je caricature, bien entendu, mais à peine: c’est l’essentiel du contenu. Vous voyez pourquoi je trouve de Camp agaçant?

Son entrée sur Eddison est un peu du même tonneau: «Peuh, encore un Anglais réac qui méprise la démocratie et l’égalité entre les hommes. La fin de The Worm Ouroboros est horrible, on ne peut être qu’effaré par la décision des Démons [je ne raconte pas pour laisser la surprise à ceux qui n’ont pas lu l’ouvrage], comment Eddison peut-il soutenir une telle attitude?»

Sauf que l’attitude, bien que dans la lignée de toute la conduite des Démons durant le roman — chevaleresques, hardis et avides de gloire jusqu’à la stupidité — est présentée avec certaines réserves, dont la discrétion a dû déjouer la sagacité de De Camp: avant d’accorder leur vœu aux Démons, Sophonisba essaie de leur faire comprendre combien une telle décision est aberrante et leur demande comment des gens sensés, capables de goûter la beauté de leurs domaines et de leurs palais, peuvent avoir une telle envie. Mais les Démons n’en ont cure et le vœu s’accomplit, à leur grande satisfaction. Si on n’explique pas clairement que telle attitude est mauvaise et telle attitude est bonne, de Camp s’y perd un peu, il faut croire.

De la même façon, il expédie le personnage de Lord Gro en une seule phrase assez dédaigneuse, alors que c’est pour moi le personnage du roman: un être conflictuel, le plus intelligent peut-être, curieux de tout — ce qui explique sa présence auprès de Gorice XII lors de l’enchantement à Carcë — brave, imaginatif, paradoxalement loyal, sensible, agité de pulsions qu’il ne comprend pas lui-même, comme le montre sa fuite dans les solitudes, et qui le poussent à ses trahisons successives, sans doute les trahisons les plus étonnantes de toute la littérature fantastique. Eddison raconte l’histoire de preux à la mode élisabéthaine, mais cela ne l’empêche pas de les mettre en perspective, pour peu qu’on fasse un peu attention à ce qu’on lit.

Par ailleurs, je note que De Camp met dans son ouvrage un chapitre sur Fletcher Pratt, mais ignore James Branch Cabell et Mervyn Peake.

Intéressant et horripilant; je ne le dirai jamais assez.


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2 responses

13 02 2011
Mignonne, allons voir si l’Ouroboros… « Mane, thecel, phares…

[…] déjà déploré dans un billet la critique assez bourrue d’un Sprague de Camp reprochant à Eddison une glorification de la […]

13 02 2011
Mignonne, allons voir si l’Ouroboros… « Mane, thecel, phares…

[…] déjà déploré dans un billet la critique assez sèche d’un Sprague de Camp reprochant à Eddison une glorification de la […]

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