Diable, diable!

6 08 2008

 

France 2, qui est bien bonne envers nous et dévouée à sa mission de service public, nous a ce soir (plus précisément hier au soir) gratifié de la retransmission en direct du Faust de Gounod depuis les Chorégies d’Orange. Bon, un opéra en direct à la télé, ce n’est pas si souvent (litote!), j’en ai donc profité.

J’avais vu jadis Faust au Grand-Théâtre de Bordeaux. J’étais revenu assez sceptique. Il faut dire que la production n’était peut-être pas inoubliable. J’en avais gardé le souvenir d’une confiserie bardée de tubes (Gloire immortelle; Salut, demeure chaste et pure; Anges purs, anges radieux; Le veau d’or est toujours debout, et l’imbattable Air des bijoux… je vous en passe — sacré palmarès), un ouvrage plutôt kitsch et sulpicien.

En le revoyant ici, je constate que le livret est nettement mieux fichu que je n’en avais le souvenir; la mise en scène de ce soir ne tirait d’ailleurs pas assez parti des possibilités dramatiques, à mon goût. Ainsi, dès le premier acte, le premier chœur montre la promenade dominicale des bourgeois de la ville (comme au début de son rival en popularité, Carmen), tandis que les soldats à une taverne boivent, lorgnent les jeunes filles qui passent et que les mères de famille s’indignent… surtout de ne pas être autant lorgnées. On se dit qu’il y avait matière à plus d’animation, de vie, de fantaisie, que cette répartition morne de blocs de choristes.

Le jeu des acteurs est assez variable et on se dit que le metteur en scène a un peu laissé la bride sur le cou à chacun des chanteurs pour choisir sa dramaturgie: Faust joue un peu les kakous, Méphistophélès est diabolique à souhait (chose amusante, René Pape souffre visiblement de la chaleur, essuie sans cesse sa transpiration et se donne de l’air avec un grand éventail — mais ce démon qui souffre de la chaleur fonctionne plutôt bien). Marguerite est assez émouvante (même si son enthousiasme lors de l’Air des bijoux frôle plus l’hystérie que le ravissement, et si elle ne se mire pas assez dans la glace, pour une coquette). Certaines scènes fonctionnent par moments, mais le passage le plus réussi est peut-être la tentative de séduction de Méphistophélès par Dame Marthe, joué en grosse farce, à bon escient.

Pour le chant, j’avoue que je ne suis guère spécialiste. Dans l’ensemble, j’ai trouvé les chanteurs tout à fait épatants. Inva Mula a un accent marqué qui savonne un peu trop les textes, mais le timbre est lumineux. Lors de cette ancienne représentation bordelaise, j’avais été assez agacé par une Marguerite expirante qui entonnait un Anges purs, anges radieux martial digne d’une marche de régiment. Ici, ça passe beaucoup mieux, en apothéose mystique plutôt qu’en chant de guerre (la bondieuserie du livret m’a beaucoup moins dérangé qu’en cette première expérience bordelaise. Il m’a semblé ici que la piété générale était plus sujette à caution, ne serait-ce que dans l’attitude des villageois dont l’anathème pousse Marguerite à la folie, pour un revirement final admissible — mais que vient faire cette foule qui se bouscule à la porte d’un cachot? Gros problème de mise en scène, là). René Pape a quelques petits défauts de diction aussi, et il m’a semblé qu’il lorgnait souvent le prompteur, mais la voix est superbe, et le jeu, comme je l’ai dit, tout à fait excellent. Alagna, le seul chanteur de la soirée à intéresser Christophe Hondelatte, le préposé à la présentation et au meublage d’entracte délégué par la chaîne, était bien, mais trop souvent conquérant, quelle que soit la situation. L’insistance sur sa personne dans la garniture offerte par FR2 (un documentaire tout à sa gloire, des commentaires babillards de Hondelatte pour nous assurer que, oui, oui, la famille était là — comme si ces notations pipole allaient attirer le vulgum pecus que l’opéra risquait d’épouvanter) était un peu lourdingue, et limite désobligeante pour le reste de la distribution et l’orchestre. Mais bah, il faut pardonner à la chaîne: ces gens n’ont pas trop l’habitude de s’aventurer à l’opéra, ils se bornent à appliquer des recettes éprouvées.

La mise en scène était un peu trop statique à mon goût, je l’ai dit, mais le décor était intéressant: un rez-de-chaussée de maison bourgeoise, portant au premier étage un orgue immense (à noter un incident au 4e acte: Marguerite dans l’église cherche à se relever en s’accrochant au montant d’une porte qui lui reste dans les doigts, menaçant de la faire chuter. Impeccable, Mula jette le fragment avec un mouvement de rage et continue à chanter sans louper une note, intégrant l’incident à son jeu. C’est un petit détail, mais j’ai bien aimé). La nuit de Walpurgis est gentiment popotte, tout le monde est tranquillement affalé, quelques seins sont en expo, c’est le Déjeuner sur l’herbe, ce sabbat. La scène de l’église un peu sous-exploitée. Et quand Valentin jette la croix de Marguerite, Méphistophélès va la ramasser. Pour montrer qu’elle n’a plus de pouvoir? Curieux. Ce n’est pas le sens de l’incident: Valentin se prive par sottise d’une protection parfaitement active, Méphistophélès ne devrait pas la traiter avec une telle indifférence. Mais bah, je chipote… Les costumes étaient bizarres, plutôt XIXe siècle, bien que j’aie trouvé un air Belle Époque à pas mal de toilettes des femmes. Marguerite était sans doute trop richement mise pour une jeune fille pauvre, ce qui gâchait le contraste avec les bijoux du fameux air. Les fracs de Méphistophélès semblaient lui tenir chaud, mais ils étaient superbes.

J’ai coupé pendant les applaudissements. Je n’ai pas attendu la nouvelle qu’annonçait Hondelatte avec gourmandise à l’entracte: la révélation de l’opéra que FR2 va diffuser l’an prochain en direct.

D’abord, parce que, d’ici un an, j’aurai sans doute eu le temps de me préparer au choc. Ensuite parce que ça reste un peu déprimant d’entendre clamer comme un prodige du service public, un rendez-vous régulier et une prodigieuse munificence, de nous gratifier d’un — 1! — opéra en direct par an. Au moins cette année, n’a-t-on pas eu droit à la visite de not’ bon monarque, pourtant grand cultureux avide de nourritures de l’âme, comme chacun sait.

Bref: un opéra en direct par an. Votre Sire est trop bonne! La mission culturelle réclamée par l’état-major de l’UMP au grand complet est en bonne voie.


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