Déviance et orthodoxie sexuelle en fantasy

8 08 2008

 

Achevé Literary Swordsmen and Sorcerers de L. Sprague de Camp.

Pour un type qui conspue cette lamentable littérature moderne qui accorde beaucoup trop d’importance aux anti-héros et s’intéresse à la psychologie plus qu’à l’action et l’imagination, Sprague (vous permettez que je vous appelle Sprague?) s’attarde beaucoup à décerner les bons et les mauvais points à ses sujets en fonction de leur vie privée. Lovecraft était une lavette, normal qu’il ait fini dans la mouise; Howard, on pouvait croire qu’il se débrouillait mieux, mais non, finalement, c’est encore pire; Dunsany était un bon bougre, au fond, pas du tout bêcheur; pas comme Eddison, qui se donnait des airs; C.A. Smith était bourré de contradictions, et aurait dû se décider un peu — par contre, au moins, c’était un coureur, lui, pas un inverti; pas comme T.H. White, un déviant sexuel pétri de choses pas nettes dans sa tête, il a été bien malheureux, mais ça n’a pas trop nui à ses bouquins. Fletcher Pratt, ça va, il ne déviait pas sexuellement et était un pote de Sprague. Catherine Moore, on ne peut trop rien en dire, c’était une dame, gironde avec ça, et en principe encore vivante quand le bouquin est paru (comme Leiber et Tolkien, ce qui nous rappelle que c’est un bouquin qui a de la bouteille). Tolkien, d’ailleurs, pour un Anglais, était bien cool et pas du tout du genre à prendre les gens de haut, quand Sprague est allé le voir — et J.R.R. aimait bien Conan, une révélation qui a dû choquer nombre de fans du Seigneur des Anneaux!

Mais quand même, ce ton doctoral pour juger les personnages, et ce perceptible tri par l’orthodoxie de vie! Sprague passe beaucoup de temps à défendre le sympa Tolkien contre les délires d’Edmond Wilson (le critique qui lisait de la fantasy et de la SF pour les éreinter!!), tandis qu’il préfère nous faire un cours sur la façon dont Lovecraft et Howard auraient pu écrire de la bonne fantasy d’action, s’ils avaient un peu suivi les règles d’écriture, de choix des noms et de construction qui ont fait le solide renom international de Sprague.

On ne sait pas si on doit s’indigner ou en rire.

Cette propension au prêche ex cathedra avec lorgnon gâche un livre par ailleurs passionnant pour ses renseignements biographiques, son survol des origines du genre, ses témoignages sur bon nombre d’auteurs que Sprague a rencontrés. Certes, il manque du monde: MacDonald est à peine cité, plein d’auteurs de production réduite passent à la trappe: Hope Mirrlees, Ernest Bramah ou Achmed Abdullah comptent pour des prunes, tandis qu’on cite Nictzin Dyalhis. On n’évoque la présence de cartes dans les romans qu’avec Tolkien, alors qu’Eddison — une des influences de Tolkien — avait bien défriché cette approche avec sa trilogie zimiamvienne. Et j’aurais bien aimé avoir beaucoup plus de renseignements sur E. Hoffmann Price, auteur de Weird Tales, le seul qui ait rencontré Lovecraft, Howard et Smith, celui dont la préface d’un gros recueil de nouvelles chez Carcosa, la maison d’édition de Karl Edward Wagner, était un régal qui laissait deviner à la fois un auteur bouillonnant, pittoresque, captivant… et plutôt réac.

Autre chose agaçante: une certaine propension de Sprague à passer à côté des bouquins qu’il critique. J’ai déjà signalé qu’il prenait Le Cauchemar d’Innsmouth pour une nouvelle d’action ratée et The Worm Ouroboros pour un manifeste du snobisme belliciste d’Eddison (comme Eddison était un snob, il ne pouvait avoir écrit qu’un roman bêtement belliciste: Sprague crée là son propre Ouroboros). Même s’il ajoute admirer beaucoup The Worm Ourouboros et Mistress of Mistresses. Il y a deux ou trois autres exemples dans le bouquin qui ont failli me faire pousser une exclamation d’agacement. Le fait que je lis souvent dans le tram m’a retenu.

Merci, le tram.

Bref, c’est quelqu’un qu’on ne peut pas ne pas trouver intéressant, Sprague. Mais quelle tête de lard…

Dans la foulée, je me suis lancé dans la relecture de The Insidious Dr Fu Manchu de Sax Rohmer, pour une notule d’un prochain Bibliothèque rouge. Lecture rapide et sympa, où l’influence de Rohmer sur Henri Vernes et son Ombre jaune crève les yeux, malgré les dénis indignés de Vernes.

C’est un peu mon été des révisions: je l’ai débuté en achevant une intégrale de Fafhrd et le Souricier Gris de Leiber pour le BR sur Conan (et je me suis bien régalé — je viens de lire la première apparition du duo dans les comics de chez DC, dans un Wonder Woman écrit par… Samuel Delany. Plus insolite que ça, ça devient difficile), et je vais relire, sinon l’intégralité, du moins quatre ou cinq Fu Manchu, ceux qui concernent ses activités londoniennes néfastes contre l’Occident — par la suite, le diabolique docteur s’est plutôt tourné sur les États-Unis, si ma mémoire ne me dessert pas trop. Je vais lire par la même occasion le Ten Years beyond Baker Street de Cay Van Ash où le Grand Détective affronte le Diabolique Docteur. Ça devrait être pile poil dans le sujet.

C’est bon, de lire. Ça faisait un moment que je ne m’y étais pas adonné de façon aussi soutenue. Et j’ai reçu le nouveau Michael Marshall Smith, The Servants, un retour au fantastique, qui me fait coucou dans la pile à lire. Miam.

Par contre, je me débats toujours dans les problèmes de remplacement au boulot pour le week-end de la FantasyCon. Ça devient hallucinant: dès que ça s’arrange d’un côté, ça s’effondre de l’autre.


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