Fantômes d’amour

25 11 2008

Hier soir, je me suis fait une première. Plus précisément, la première bordelaise du Tour d’écrou, opéra de Benjamin Britten d’après la célébrissime nouvelle de Henry James.

Hé bien, j’ai pas perdu ma soirée.

Bon, j’étais au deuxième balcon sur la droite, et la vue était très bonne — plongeante sur la fosse d’orchestre et la scène, pas assez excentrée pour manquer les bordures de la scène, ni même l’apparition fugace de Peter Quint au premier balcon durant le premier acte.

Mais…

La balustrade est placée au niveau du siège, et pour insérer mes jambes, j’ai dû les tordre deux heures durant selon des angles quasi lovecraftiens, auxquels un sadique n’oserait pas soumettre sa victime favorite. Je regrette de le dire, mais l’évidence est là: les grands esprits de l’Ère des Lumières étaient des nabots à courtes cuisses.

Le Tour d’écrou, donc.

Nouvelle production pour Bordeaux, plutôt réussie dans son parti-pris, même si pas totalement. L’action est transposée « dans les années 60, quelque part en Europe, plutôt en Scandinavie » et, ma foi, je ne vois pas dans le résultat de contre-indications majeures. Oh, le « desk » du livret est ici devenu une table, ce qui est un peu en décrochement lorsqu’on comprend l’anglais, mais ne pinaillons pas sur des détails. Par contre, le grand décor lui-même est parfois un peu nu. La verrière qui donne sur l’extérieur permet des apparitions magnifiques des fantômes, mais le vaste espace intérieur, vide et trop éclairé, dilue un peu la tension de l’ouvrage. Cependant, l’ouverture de l’acte deux, où la gouvernante recroquevillée dans son fauteuil, écrit à l’avant-plan dans son journal, tandis qu’à la table dans son dos, les fantômes sont assis en silence, est une image forte.

Car dans l’ensemble, c’est un bonheur constant. J’aimerais avoir un minimum de connaissances en musique pour en parler de façon pertinente (lors d’une prochaine vie, il faut absolument que j’apprenne à jouer d’un instrument, ne serait-ce que pour avoir des rudiments de solfège), mais j’ai trouvé l’orchestre impeccable, subtil, délicat, précis, la direction de Jane Glover magnifique, les chanteurs excellents (Paul Agnew — dont le registre me semble très proche de celui de Peter Pears qui créa le rôle — en Quint, et Mireille Delunsch en gouvernante, tiennent évidemment le haut de l’affiche, mais l’ensemble de la distribution est formidable, les enfants sont étonnants).

Comme toujours chez Britten, le sujet puissant est traité fidèlement au matériau de base. À l’ambiguïté intrinsèque du sujet (les fantômes sont-ils réels ou un fantasme de la gouvernante dévorée de désir pour le mystérieux tuteur des enfants?) Britten et son librettiste ajoutent un tour d’écrou supplémentaire: ce Peter Quint qui nous est présenté comme un dépravé, comme un pervers qui dévoie la jeunesse, n’est peut-être pas aussi monstrueux qu’on veut bien le dire. Certes, il y a l’interdit primordial de la jeunesse du garçon qu’il séduit et qu’il hante. Mais on nous parle d’horreurs, d’ignominies… est-ce bien la honte des turpitudes qu’ils ont accomplies qui a tué Miss Jessell, l’ancienne gouvernante? — ou plutôt un amour non réciproque pour Quint? Nous restons dans la suggestion, dans l’insinuation. La motivation première de Quint? Il l’explique à Miss Jessel: il cherche « un ami ». Ce n’est peut-être pas la volonté de salir, de souiller, qui le retient en ce monde, mais juste l’amour. Quint est séduisant, lui aussi. Miles ne semble pas entièrement rejeter sa présence. L’apparition de Quint, ses belles promesses à la fin du premier acte me semblent introduits par des harmonies très proches du cycle des Illuminations, poèmes de Rimbaud mis en musique par Britten. En particulier le vers « Moi seul ai la clé de cette parade », dont la thématique résonne à l’unisson avec les merveilles annoncées par Quint à Miles. Quint, séducteur rimbaldien, pur dans sa séduction pécheresse?

Et quand la gouvernante « exorcise » Miles en le contraignant à prononcer à haute voix le nom du fantôme qui le hante, l’exclamation finale de Miles est un sommet d’ambiguïté. Ce « Peter Quint, you devil! » est-il une imprécation qui maudit Quint in extremis? Ou une réponse à la gouvernante, une capitulation de Miles, qui avoue le nom qu’on le force à dire, mais maudit la gouvernante pour son acharnement qui lui fait perdre le fantôme et la vie? Quoi qu’il en soit, cette fin tragique est d’une grande puissance.

Grosse ovation, multiples rappels. J’étais agréablement surpris, pour une fois (la première, me semble-t-il?) que Britten est représenté au Grand-Théâtre, de voir la salle quasiment remplie, et le succès remporté. Et apparemment, il n’y a plus de places pour toutes les autres représentations à Bordeaux. Il en reste encore à Arcachon début décembre, toutefois.

Dans les années 80, je vivais près du Touquet et je me rendais fréquemment en Angleterre. C’est là que j’ai découvert Britten par hasard (via le classique Young People’s guide to the Orchestra). À l’époque, je ne pouvais guère trouver ses œuvres qu’à Londres, et je me suis lentement constitué la collection de ses opéras. J’ai écouté si souvent Peter Grimes que je ne sais plus si je l’ai vu à la télé ou si les images que j’en ai dans la tête sont uniquement la vision que j’ai de l’action (bizarrement, si je l’ai vu à la télé, mes souvenirs sont en noir et blanc).

Et puis curieusement, depuis une petite quinzaine d’années, Britten a peu à peu infiltré le répertoire français. Ça a commencé par ledit Peter Grimes. Le songe d’une nuit d’été a été monté plusieurs fois, me semble-t-il. On a même eu une version du si peu représenté Billy Budd (l’un des très rares opéras avec une distribution entièrement masculine, formidable tragédie de l’innocence et du devoir, d’après Melville), et actuellement, c’est Le Tour d’écrou qui semble avoir la cote. Cela vient-il d’un mouvement plus général de redécouverte des compositeurs britanniques (longtemps considérés comme négligeables par la critique française) qui nous vaut, avec la réévaluation d’Elgar, de Vaughn Williams, voire de Foulds, cette subite visibilité de Britten?

Je ne sais pas. Mais si ça pouvait amener Billy Budd au Grand-Théâtre, j’en serais ravi.


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