You silly twisted boy…

14 03 2009

Le Goon Show, géniale émission radiodiffusée d’humour absurde, qui a fait le succès de Spike Milligan, Harry Secombe et Peter Sellers est quasiment inconnue en France. Rien d’étonnant: l’humour basé sur des acrobaties de langage souvent improbables passerait mal à la traduction. Et pourtant, quel délire!

Les Goons? Mais quoi t’est-ce, en vois-je demander au fond de la classe. Sachez, malheureux, que les années cinquante ont été à la radio britannique la décennie du triomphe des Goons, un trio de comédiens qui comprenait Spike Milligan, Peter Sellers et Harry Secombe (et au début Michael Bentine, vite parti chercher la gloire ailleurs; mauvaise pioche!).

Difficile de décrire ce que racontent les aventures des Goons. Les épisodes de leur émission hebdomadaire, qui duraient une demi-heure avec des interludes musicaux de Max Geldray, Ray Ellington ou Wally Stot, étaient un joyeux foutoir qui ne s’est que peu à peu vaguement policé. C’est en deuxième saison qu’apparaît la première histoire qui tient tout un épisode. Ce sont des parodies de classiques de la littérature populaire, d’intrigues à deux sous, de films, de l’esprit anglais, de la bonne société et des officiels, de tout et de n’importe quoi. Quelques titres au hasard: Le Mystère de la Mary-Céleste (enfin résolu), Le raseur de têtes fantôme, L’affaire de la banane solitaire, 1985, Le Lurgi frappe la Grande-Bretagne, Le piano de Napoléon, Le Grand scandale du salami toscan, Tambours sur la Mersey, L’Empereur de l’univers, Le Gorille chaussé (retrouvé!), Dix boules de neige qui ébranlèrent le monde, L’effondrement du sandwich SNCF (bon, pas SNCF, mais j’adapte la traduction pour que ce soit plus parlant), Le Penny d’un million de livres, Le terrible agresseur au piano, et tant d’autres.

Interviennent dans des intrigues qui tiennent souvent du prétexte et dérapent totalement en cours de route une galerie de personnages extrêmement typés: Ned Seagoon, parfait abruti cupide, totalement crédule et parfaitement patriote; le major Dennis Bloodnok, une baderne comme Peter Sellers adorera toujours en camper: lâche, pleutre et pétomane; Hercules Grytpype-Thynne, une crapule suave et fourbe, toujours prêt à rouler Seagoon pour lui subtiliser son argent, ou lui faire tirer les marrons du feu; le comte Moriarty, bien loin d’être le célèbre ennemi de Holmes, est un sbire sordide, totalement abruti et dévoué à Grytpype-Thynne; Henry Crun est un vieillard décati qui courtise Minnie Bannister, pareillement gâteuse et sotte, quoique coquette (« What are you doing at the window, Min of mine? — I’m counting rain. — Come away at once, Min! Supposing people saw you counting rain on a Sunday, what would they say? — They’d say: Ooohhhh. — You see, I told you so. »). Tous deux ont souvent des scènes hilarantes où il est question d’ouvrir une porte à laquelle quelqu’un frappe. Bluebottle est un boy scout niais, mythomane et froussard, qui parle et lit souvent les didascalies du script, en même temps (« Oooh. S’écroule, assommé », dit-il en s’écroulant, assommé). Et enfin Eccles, encore un abruti décati, célèbre pour une scène avec Bluebottle qui résume assez bien l’humour totalement barge et la logique malade des Goons:

Chahut de pendules, d’horloges, de cloches, de sonnettes, de carillons, un klaxon et un coq qui se déchaînent à peu près tous en même temps, pendant une bonne minute.

Bluebottle: Quelle heure est-il, Eccles?

Eccles : Heu, une minute, j’ai ça marqué sur un bout de papier. Un gentil monsieur a noté l’heure pour moi, ce matin.

Bluebottle: Et pourquoi tu te promènes avec, comme ça?

Eccles : Ben, si quelqu’un me demande l’heure, je peux la leur donner.

Bluebottle: Un instant, Eccles mon brave.

Eccles : Quel est le problème?

Bluebottle: C’est-z-écrit sur ce bout de papier? Mais il est-z-écrit huit heures.

Eccles : Mais je sais bien, mon vieux. C’est normal: quand j’ai demandé au type de l’écrire, il était huit heures.

Bluebottle: Oui, mais supposons que, quand on te demande l’heure, il est pas huit heures.

Eccles : Hé bé, alors, je la leur montre pas.

Bluebottle: Ah… Mais comment tu sais qu’il est huit heures?

Eccles : Ben, puisque que j’ai un bout de papier ousque c’est marqué!

Bluebottle: Ah, que j’aimerais avoir les moyens d’avoir un bout de papier avec l’heure-z-écrite dessus. Eccles?

Eccles : Ouais?

Bluebottle: Colle-moi ce bout de papier contre l’oreille, tu veux bien? (Il s’exécute.) Oooh. Ce bout de papier ne marche pas.

Eccles : Quoi? On m’aurait vendu un faux?!

Bluebottle: Pas étonnant qu’il se soit arrêté à huit heures.

Eccles : (déçu) Oooohh.

Bluebottle: Tu devrais-t-avoir un de ces trucs que mon pépé avait. Ses amis lui-z-ont offert quand-z-il a pris sa retraite.

Eccles : (fasciné) Oooooh.

Bluebottle: C’est-z-un de ces trucs que ça te réveille à huit heures, ça fait chauffer la bouilloire et ça prépare une tasse de thé.

Eccles : Ooooh, ouais. Ça s’appelle comment, déjà?

Bluebottle: Ma mémé.

Eccles : Oooh… (un temps) Hé, minute, là! Comment elle sait qu’il est huit heures?

Bluebottle: On le lui a écrit sur un bout de papier.

Ou cette réunion secrète à la Maison de thé de l’auguste Goon: Ned Seagoon arrive à la diabolique maison de thé (en Chine, tout est diabolique) et, suivant le signal convenu, il frappe six mille fois à la porte.

Boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum boum…

La porte s’ouvre.

« La Maison de thé de l’auguste Goon?

— Non, c’est la porte à côté. »

La logique des Goons est totalement absurde dans son évidence incontournable: ainsi, prisonnier d’une pièce que l’on remplit d’eau, Seagoon aperçoit un trou au plafond. Il réussit donc à retourner la pièce, et l’eau se vide tout bonnement par le trou. Quand Grytpype-Thynne et Moriarty entrent dans la pièce pour vérifier le succès de leur piège, Seagoon attire leur attention sur le basculement de la pièce, et ils chutent du parquet contre le plafond, s’assommant.

En plus des accents pittoresques et parfois incompréhensibles des acteurs, des massacres de syntaxe (Ooooh, you dirty swine! You deaded me! s’écrie régulièrement sur un ton geignard Bluebottle qui, Kenny avant la lettre, est fréquemment tué au cours des épisodes), de leurs expressions saugrenues et de leur logique frappadingue, les Goons parodient les conventions de la bonne société, des romans populaires et des succès récents (dans The Scarlet Capsule (ou Quatermass O.B.E.) ils se moquent ainsi de la géniale série télé Quatermass qui a terrifié tout le Royaume-Uni, peu de temps après sa diffusion phénomène, et ils parodient sans vergogne le 1984 d’Orwell dans un délirant 1985 qui sera repris la même année, à la demande générale). Ils ont aussi des phrases-clé qui reviennent souvent, jusqu’à devenir culte : l’émission commence par l’annonce, par Wallace Greenslade, le narrateur: This is the highly esteemed Goon Show!, Grytpype-Thynne décoche fréquemment son You silly twisted boy nonchalant, dédaigneux et sarcastique à l’adresse de cet ahuri de Seagoon, et les What! Whatwhatwhat? du même Seagoon totalement dépassé par une situation peuvent déraper en  concert prolongé de caquètements auquel répondent les autres acteurs en plein délire (jusqu’à ce que Grytpype-Thynne y mette un terme par un « Please, don’t do that » navré). Est phrase-culte, selon l’axiome de Milligan, toute phrase qui a été répétée suffisamment souvent pour devenir drôle. À preuve le « He fell into the water » (« Il est tombé dans l’eau! » ) du personnage Little Jim, débutée dans le plus grand silence, qui finit par être accueillie avec des ovations. De même l’apparition de Bluebottle s’accompagne souvent d’un monologue intérieur du petit morpion: « Prend une pose héroïque et se prépare à recevoir les ovations de la foule. Comme d’habitude, que pouic. » (Je traduis par que pouic l’expression « Not a sausage. » ) Au bout de quatre ou cinq épisodes de cette entrée, le public applaudit à tout rompre.

Si l’humour est dans les mots, il est aussi dans les scénarios, souvent géniaux dans leurs trouvailles incongrues:

Ainsi, Grytpype-Thynne fait signer un contrat à Seagoon pour déplacer un piano d’une pièce à une autre, pour un salaire de £5. Seagoon se rue, flairant la bonne affaire. Une fois le contrat signé, G-T lui révèle que le piano est celui de Napoléon, et qu’il doit le transférer de sa place dans un musée anglais jusqu’à une pièce d’un appartement en France.

C’est aussi en France que réapparaît un lieu du meurtre disparu avec le photographe de l’identité judiciaire encore dedans. Je vous rassure, il n’y aura pas d’explication à ce déplacement, mais un échange désopilant entre le malheureux crétin de photographe et le propriétaire de l’hôtel français qui exige d’être payé pour la chambre qu’occupe la pièce dans l’hôtel.

Un mystérieux malandrin agresse les gens à coups de piano — 48 fois de suite. Et 48 fois la même personne. Quand on retrouve le piano, la victime l’identifie par la forme de sa tête, imprimée dans le piano.

Une mystérieuse épidémie frappe l’Angleterre: atteints, les gens se mettent soudain à hurler Eeeeeeeeh Yakka-Boo! C’est le terrible Lurgi, et par chance, Grytpype-Thynne, pour une somme rondelette, peut indiquer à Seagoon quel est le seul remède.

Fred Seagoon décroche le meilleur job du monde: président de l’île enchanteresse de Yakabakoo dans le Pacifique, avec un salaire coquet. Comme Grytpype-Thynne est dans le coup, je me méfierais, à sa place.

Le major Bloodnok conduit une expédition pour capturer l’abominable Homme des neiges. Mais sa déconvenue sera vive quand il ouvrira la cage qui contient la bête, à Londres.

L’émission a duré de 1951 à 1960 (exactement comme cet autre chef-d’œuvre de l’humour loufoque qu’est Signé Furax! en France, sinon que Furax aura connu un hiatus de cinq ans). C’est une des émissions fétiches des Britanniques, et la BBC continue de rediffuser des épisodes, et de publier en CD des versions aussi nettoyées que faire se peut. Comme il est hélas courant, nombre d’épisodes ont disparu, parce qu’à l’époque, personne ne pensait qu’on voudrait un jour réentendre une émission qui était strictement prévue pour l’éphémère, et que l’enregistrement des émissions n’a commencé vraiment qu’avec la cinquième saison, uniquement pour envoyer certains programmes choisis de la BBC dans de lointains recoins du Commonwealth (pratique qui nous a également valu de retrouver ainsi dans un placard d’une station perdue d’Australie tel ou tel épisode de Doctor Who, effacé en Grande-Bretagne pour faire des économies). Il y a eu 250 épisodes (on dit épisodes, mais tous étaient des histoires indépendantes et sans fil conducteur, sinon la distribution de personnages qui apparaissaient dans les rôles exigés par l’intrigue de la semaine). Sur ces 250, il en subsiste environ 160, et certains épisodes des débuts ont même été ré-enregistrés par la BBC à partir de cette fameuse 5e saison. Ce sont les Vintage Goons. Et il reste également des scripts de Spike Milligan, le principal rédacteur bien qu’il ait été secondé (et à l’occasion remplace) par d’autres scénaristes.

En 1960, le groupe se sépare en pleine gloire. La carrière de Peter Sellers au cinéma prend un tour international. Milligan et Secombe feront des carrières plus modestes (on voit Spike Milligan en M. Bonacieux dans Les Trois Mousquetaires de Richard Lester et Harry Secombe dans la comédie musicale Oliver!), et tous seront anoblis par la Reine (comment peut-on ne pas aimer une reine qui anoblit les comiques géniaux?), il y aura même quelques réunions. Il y avait eu en 1956 un court-métrage d’une demi-heure, tourné en Schizophrénoscope (!), The case of The Mukkinese Battle Horn où jouent Milligan et Sellers (Secombe était malade), et qui est très proche d’un épisode des Goons par l’esprit. Le film ressortira d’ailleurs au cinéma en complément de Monty Python, Sacré Graal, et se taillera un beau succès (il y a un gag absolument génial où l’assistant (Milligan) de l’inspecteur Quilt (Sellers) s’exclame: « Look, sir! A very clear impression of the criminal’s foot! — Very clever, but stop wasting time, we need to find clues ». Impression signifie en anglais marque, comme une marque de pas, mais aussi imitation, au sens où un imitateur parodie une célébrité. Ah, c’est moins marrant quand il faut expliquer, mais croyez-moi, c’est génial.) Il y a également eu les Telegoons, une série avec des marionnettes, qui adaptait des scripts de la série radio et bénéficiait des voix des Goons, mais les pantins ne sont pas forcément très réussis. Le mélange de prises de vues réelles et de scènes avec des marionnettes est assez curieux.

Est-il besoin de dire que mes Monty Python chéris ont une lourde dette envers leurs glorieux aînés? Dans un épisode sur Robin des Bois, un personnage arrive d’ailleurs dans un bruit de cavalcade et on explique qu’il porte des noix de coco attachées aux pieds! C’était en 1960!

Si vous avez l’occasion, essayez les Goons. C ‘est complètement furieux, mais on s’y fait, et c’est de très haute volée. Egad, espon, to be sure, hern hern, hi diddle dee, needle nardle noo, splin splan splon, ying tong iddle-i po!

« Vite! Cachons-nous ici!

— Derrière la vitre? Mais on voit tout, là!

— Pas si on ferme les yeux. »

Napoleon’s Piano


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5 responses

2 11 2009
He knew all the tricks, dramatic irony, metaphor, bathos, puns, parody, litotes and… satire. He was vicious. « Mane, thecel, phares…

[…] Gilliam, qui plaque tout pour travailler avec Harvey Kurtzmann; la découverte du Goon Show, les diverses rencontres (les Oxford d’un côté, les Cambridge de l’autre et entre les […]

25 02 2011
Edmond Tourriol

Ouah… je cherche une référence sur les Telegoons en me disant que je trouverai rien, que le seul type qui doit connaître ça et en parler en français, ça doit être Patrick Marcel…

Ben voilà, ça y est. La prochaine fois, je chercherai même pas, je te poserai directement la question.

Bon, donc… pas de traduction officielle des Telegoons en VF ? Même dans une hypothétique adaptation BD ? Si t’as des pistes, je suis preneur !

25 02 2011
Mantichore

A priori j’en doute, et même les Goons doivent pas avoir été beaucoup traduits. Je doute même que les deux longs métrages où ils apparaissent (Penny Points to Paradise (1951), qui les réunit avant qu’ils ne soient les Goons, et Down among the Z-Men (1963, je crois), qui les réunit après la fin de l’émission radio) aient été distribués par ici (quoiqu’en Belgique? j’ai parfois vu des affiches belges de films jamais passés en France). De toutes façons, ils sont assez loupés. Les Telegoons sont pas non plus très drôles. Y a guère que le court-métrage dont je parle dans l’article, The Case of the Mukkinese Battlehorn, qui reste assez savoureux.

Et en bédé, non, je ne vois pas.

Comme l’humour des Goons est essentiellement verbal, en fait, en dehors de la radio, ça ne fonctionne pas bien, parce que les absurdités géniales qui pouvaient déraper en un tour de phrase, dès qu’il faut les mettre en scène, le soufflé retombe. La bédé aurait pu essayer, mais ce n’était pas un moyen d’expression prêt pour ça, à l’époque, au Royaume-Uni.

C’est bien triste.

25 02 2011
Edmond Tourriol

En tout cas, merci bien pour ce succulent article qui met en lumière un pan de la culture anglaise qui m’avait échappé.

26 02 2011
Mantichore

C’est quelque chose, les Goons. J’en parlerai un tout petit peu dans mon bouquin sur les Monty Python, aux Moutons électriques. Les Python étaient tous des inconditionnels des Goons, dans leur jeunesse.

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