Une passion passée au noir

15 05 2009
En surface, la forêt; en sous-sol, le lupanar assez lugubre de Mme Vénus

En surface, la forêt; en sous-sol, le lupanar assez lugubre de Mme Vénus

Mardi 12, c’était opéra.

J’ai craqué, le Grand-Théâtre passait Tannhäuser. C’est considéré comme un Wagner mineur et mal fichu, mais c’est peut-être mon préféré pour l’équilibre entre beauté des airs et tension de l’argument, fantastique et drame. Mais qu’est-ce que j’y connais?

En gros, Tannhäuser est un chanteur de grand talent, qui sèche sur pied d’amour pour Élisabeth. Mais la belle est une ferme partisane de l’amour courtois, et Tannhäuser va courir le monde, du moins jusqu’au Venusberg proche, où, sous terre, la déesse Vénus partage avec lui des orgies pécheresses. Au bout d’un moment, Tannhäuser trouve que tout ça n’vaut pas l’amour, et quitte Vénus pour revoir Élisabeth. Mais la belle est de plus en plus mystique, et lors d’un concours de chant, Tannhäuser se trahit bêtement et avoue qu’il a été traîner avec la capiteuse Vénus, copine avec Satan, comme chacun sait. On va le châtier — un petit bûcher, possiblement — quand Élisabeth intercède pour lui: s’il va, repentant, implorer à Rome le pardon du Pape, elle l’attendra. Mais le pape ne pardonne pas (sans doute Tannhäuser n’est-il pas assez révisionniste) et Tannhäuser rentre pour retrouver Vénus. Élisabeth, qui a prié sans relâche pour son âme, meurt dans une extase mystique, et la mention de son nom arrête Tannhäuser au moment où il va céder au chant de Vénus. Épuisé par les épreuves, il expire et son bâton de pèlerin, refleurissant, annonce qu’il a été lavé de ses péchés.

Traditionnellement, on voit dans cet opéra la dualité entre l’amour charnel et l’amour spirituel, avec triomphe de l’amour le plus élevé. Personnellement, j’y vois bien un problème de ce genre, mais pour Élisabeth, et non pour Tannhäuser. Le brave garçon a certes le sang un peu chaud, mais ça semble bien léger pour le condamner aux feux infernaux. En revanche, Élisabeth, coincée dans son hystérie bigote est gentille, mais totalement incapable d’admettre son amour pour Tannhäuser dans son objectif assez imbécile de finir sainte — but qu’elle atteint pleinement en faisant le malheur d’un peu tout le monde autour d’elle, on l’applaudit bien fort.

Tout ce préambule pour dire que j’ai passé une soirée extraordinaire. La mise en scène n’y était pas pour grand-chose. Rabotant au maximum les aspects fantastiques de l’histoire (le fantastique, c’est horriblement vulgaire: le Venusberg est donc une auberge borgne, et le bâton ne refleurit pas), elle nous présente plus ou moins Tannhäuser allant s’encanailler quelque temps dans le bordel/pension de Mâme Vénus, une opulente gourgandine dont la chambre souterraine est bizarrement traversée de somnambules en pyjama, tandis qu’elle s’alanguit dans un lit aux draps de soie noire. Comme couleur pour la passion charnelle, je conçois que le rouge soit galvaudé, mais le noir reste un remplaçant peu convaincant. Ce premier acte au Vénusberg est le moins réussi, parce que la passion charnelle s’y résume à une scène de ménage suivie d’une séparation. Certes, c’est la teneur de l’action, mais quel manque de panache et de passion! La gestuelle est aussi souvent empruntée, gauche. Revenu à la surface de la terre, Tannhäuser rencontre de vieux amis qui l’invitent à revenir, il dit non et détale d’un pas vif. Un chasseur lance le nom d’Élisabeth, et Tannhäuser qui avait disparu réapparaît subitement, passant la tête au coin d’un tronc d’arbre avec la rapidité incongrue d’un personnage de dessins animés. Pas d’une dignité à toute épreuve. (On le reverra aussi au 3e acte revenir épuisé et meurtri de son pèlerinage avec un pas viril et athlétique de marathonien. C’est bien la peine de nous raconter qu’il a souffert, et de mourir d’épuisement.)

Le deuxième acte est beaucoup plus réussi. Le décor de la petite salle de chant fonctionne bien, la modeste communauté bigote est bien représentée, le concours de chants de la Wartburg se déroule comme il faut (même si Tannhäuser, interprété avec brusquerie par Gilles Ragon, manque souvent de nuances et son attitude d’évolution graduelle). Mais les imprécations contre Tannhäuser d’où se détache et s’impose la voix d’Élisabeth — Heidi Melton, sacré coffre, en plus d’une magnifique voix! — sont un moment impressionnant. Et la douleur de Tannhäuser, malgré la mise en scène peu favorable, est clairement perceptible.

Le dernier acte est une splendeur, en dépit de la vision un peu saugrenue d’une Élisabeth assise en tailleur devant un feu de camp en pleine forêt — qu’on imagine plutôt en train de griller des saucisses plutôt que de s’abîmer en prières — et l’arrivée d’un Tannhäuser pimpant malgré ses souffrances supposées. Mais la musique triomphe: la Romance à l’étoile est émouvante, le récit de Tannhäuser prenant, l’appel de Vénus et l’ouverture de la Terre très dramatiques et, quand le chant des pèlerins retentit à pleine puissance autour du corps de Tannhäuser, j’avais les poils hérissés sur les bras.

L’Orchestre National Bordeaux-Aquitaine était en forme (l’ouverture manquait un peu d’échauffement, mais à partir du deuxième acte, rien ne les arrêtait plus — ou presque), les voix étaient belles et puissantes (Ragon, Brunet, Malton), les chœurs magnifiques, les décors et les lumières assez splendides.Comme d’habitude, peu habitué que je suis aux concerts en réel, je me suis régalé avec le relief du son, la spatialisation des instruments, des diverses portions de la musique. Grande direction d’orchestre de Klaus Weise, qui m’a impressionné par une formidable gestion des silences (facilités par quelques coupures dans la partition, me semble-t-il), ce qui n’en donne que plus de poids à la musique. Si la mise en scène avait eu plus de souffle et de chaleur, ç’aurait été bien près d’être parfait. Le résultat n’en reste pas moins mémorable. Grosse ovation générale, amplement méritée.

Direction musicale, Klaus Weise – Mise en scène, Jean-Claude Berutti – Décors, Rudy Sabounghi – Costumes, Colette Huchard – Lumières, Laurent Castaingt – Assistant mise en scène et chorégraphie, Daren Ross – Assistant décors, Bruno de Lavenère
TANNHAUSER, Gilles RagonHERMANN, Marek WojciechowskiWOLFRAM VON ESCHENBACH, Levente MolnarWALTER VON DER VOGELWEIDE, Willem van der HeydenBITEROLF, Jean-Philippe MarlièreHEINRICH DER SCHREIBER, Matthew O’NeillREINMAR VON ZWETER, Eric Martin-BonnetELISABETH, Heidi MeltonVENUS, Sylvie BrunetUN JEUNE PÂTRE, Christine Tocci
Orchestre National Bordeaux AquitaineChœur de l’Opéra National de Bordeaux
Chœur de l’Opéra National de Montpellier
Publicités

Actions

Information

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s




%d blogueurs aiment cette page :