Des dangers de réfléchir…

26 10 2009

StudentOfPrague1926PosterCe soir, je me suis regardé deux films, qui étaient, grosso modo, le même: L’étudiant de Prague, d’après un roman de Hanns Heinz Ewers, auteur fantastique allemand (La Mandragore, Dans l’épouvante) dont la biographie est presque aussi pittoresque et inquiétante que ses écrits, L’étudiant de Prague, donc, dans ses versions de 1913 et de 1926 (trois autres versions existent: une en 1935, avec Anton Walbrook, acteur connu pour ses participations aux Chaussons rouges et à Colonel Blimp de Michael Powell; une en mini-série télé tchèque en 1990; et une coproduction tchéco-étasunienne de 2004, qui affiche mystérieusement une durée de 9 minutes. Holy résumé, Batman!).

D’abord, disons-le tout de suite, les conditions n’étaient pas idéales: il s’agissait d’éditions DVD étasuniennes bon marché, qui donnent l’une comme l’autre l’impression d’avoir été numérisées à partir d’une cassette vidéo un peu fumeuse — et, dans le cas de la version de 1913, abandonnée un long moment à la fureur des éléments. Toutes deux sont accompagnées d’une musique débitée au mètre, de l’orgue électronique dont le son me rappelle toujours les musiquettes des aventures d’Indiana Jones en jeux vidéos que publiait LucasArts dans les années 90, et dont la mélodie évoque un Philip Glass à un stade embryonnaire poussif.

La version de 1913 dure 41 minutes, est mise en scène par Stellan Rye, et a pour acteur principal Paul Wegener, que nous connaissons surtout pour son Golem de 1920 (le troisième qu’il ait tourné, d’ailleurs — les remakes se faisaient vite, à l’époque!). La version de 1926 dure 91 minutes, est dirigée par Henrik Galeen (scénariste du Nosferatu de Murnau) et jouée par Conrad Veidt.

L’histoire? Balduin est un étudiant, et aussi le meilleur bretteur de Prague. Mais il est surtout désargenté de façon chronique, ce qui le plonge dans des abîmes de morosité. Un inquiétant personnage, Scapinelli, vient lui proposer un prêt. En riant, Balduin le renvoie, lui disant qu’il ferait mieux de lui trouver une riche héritière. Ce que fait Scapinelli en s’arrangeant pour que Balduin sauve la comtesse Margrit/ Margaret (suivant les films). Puis il se glisse dans le misérable galetas de Balduin et lui tend un contrat. Contre une somme fabuleuse en pièces d’or, Balduin n’aura qu’à laisser prendre par Scapinelli ce qu’il veut dans la chambre. Balduin regarde sa chambre: une banquette défoncée, un grand miroir, une table, deux chaises… Il accepte et signe. De sa petite bourse, Scapinelli verse une, deux, trois, six, un flot de pièces qui inondent la table. Puis il se tourne vers le miroir, fait un signe, et le reflet de Balduin en sort, pour suivre Scapinelli hors de la chambre.

Désormais, Balduin est riche. Mais son double erre dans la ville.

Student_of_prague_1913

La version de 1913 a le défaut majeur… d’être de son temps. C’est encore une période où le cinéma ne s’est pas affranchi du théâtre: les plans sont similaires, pas de gros plans, quelques plans moyens, quasiment pas de mouvements de caméra. On joue comme au théâtre, mais l’inexistence du gros plan contraint à des pantomimes souvent pauvres. Ajoutons-y que Paul Wegener, plutôt dodu pour un escrimeur émérite, ne semble pas le plus grand acteur qui soit, et que les conventions du théâtre sont omniprésentes: Lyduschka, la servante amoureuse, escalade une murette et, accroupie au sommet, à cinquante centimètres de Balduin et de la comtesse qui discutent, n’est semble-t-il pas visible d’eux. Au théâtre, on veut bien y croire. Ici, c’est plus difficile. Accessoirement, les canons de la beauté ont pas mal changé depuis 1913 et, si Lyduschka est vive et élancée, la comtesse l’est nettement moins. C’est bien simple: en la voyant étendue sur une banquette, lors de la présentation des personnages en début de film, j’ai cru que Wegener jouait les deux rôles. Oups.

Néanmoins, le film reste intéressant, grâce à un scénario simple mais fort, et mené assez rapidement. Parmi les qualités du film que la copie confuse laissait apercevoir, une jolie scène de la sortie du miroir (en fait plus dramatique que celle de 1926), le fait que le film ait été tourné à Prague (on voit le pont Charles depuis les berges de la Vltava, la colline de Petřín, le cimetière juif et quelques rues de Malá Strana), et un geste magnifique après le duel, où la personne que rencontre Balduin s’arrête face à lui et essuie son épée d’un geste définitif. Belle scène en clair-obscur, également, pour la partie de cartes. Pour le reste, le film vaut plus par son aspect de curiosité et par son statut de long métrage fantastique précoce que pour sa maestria.

studprag26

La version de 1926, elle aussi en grand besoin d’une restauration poussée, est nettement plus moderne. En treize ans, la grammaire du cinéma s’est mise en place, et Galeen l’emploie avec beaucoup d’habileté, donnant un découpage vivant et un film à la narration très réussie. Le scénario développe bien l’intrigue souvent survolée dans le film de 1913 (on comprend pourquoi Balduin arrive en retard au duel, détail qui laisse un peu perplexe dans la version de 1913), et Conrad Veidt est excellent de bout en bout. Son visage mobile exprime bien les divers états d’âme, parfois fugaces et changeants, de Balduin. Comme dans les meilleurs films muets, les sentiments des personnages passent bien dans des gestes, des regards, des tensions. Si la scène du miroir est moins réussie que celle de 1913, la chute de cheval de la comtesse est amenée par une belle scène d’invocation de Scapinelli, et les passages de Balduin devant un miroir sont très habilement exécutés. Le film est tourné en studio et dans des extérieurs probablement pas tchèques, mais cela s’accorde bien avec une cinématographie plus axée sur les sentiments des personnages. Et la comtesse est nettement plus accorte que dans la première version.

Le film de 1926 est une réussite, même si certains plans nocturnes ne survivent guère au traitement barbare auquel les soumet l’éditeur vidéo. Je ne sais pas si c’est un accident mais il m’a semblé reconnaître l’ombre de Scapinelli à côté de la porte quand Balduin revient dans sa chambre pour la confrontation finale. Je pensais d’ailleurs que le crucifix de la comtesse jouerait de nouveau un rôle avant la fin, pour montrer comment Scapinelli manœuvre les divers personnages (et surtout la pauvre Lyduschka) pour retirer à Balduin tout ce qu’il détient, y compris cette ultime défense. Le film n’en reste pas moins agréable et très réussi.

Bref, un film qui mérite qu’on se crève les yeux avec cette édition lamentable, mais qui appelle également une restauration par des éditeurs attentionnés.

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