L’argile dans le labyrinthe

27 01 2010

Un homme échange par mégarde son chapeau avec un autre et se retrouve plongé dans les pensées de cet Athanase Pernath, au sein, dans le Vieux Quartier de Prague, d’un écheveau de passions et de pensées, traversé par l’image du Golem, un fantasme ou un homme qui est aperçu en ville tous les trente-trois ans.

En 1967, Jean Kerchbron tourne pour la télé ce Golem d’après le roman de Gustav Meyrink, adapté avec beaucoup d’habileté et somme toute une grande fidélité — aucun des Golem cinématographiques ne traite réellement du roman de Meyrink, seulement de la vieille légende juive — par Louis Pauwels, dont la plume savait alors ciseler autre chose que des considérations rancies sur le Sida mental. Cela reste de nos jours — ou cela devient de nos jours, allez savoir — une expérience assez étonnante. L’idée qu’on ait pu diffuser à 20h30 sur une chaîne publique un téléfilm somme toute assez déstabilisant dans sa narration, laisse rêveur. On imagine difficilement même arte, la souvent pusillanime chaîne culturelle, s’aventurer de nos jours sur un terrain aussi mouvant…

Visuellement, l’œuvre marie étroitement le théâtre et le cinéma, jouant de décors « réalistes » et stylisés, de longs dialogues et de récitatifs en voix off servis par des comédiens irréprochables, filmés avec des plans souvent inventifs à la dramaturgie souple, qui dépassent largement le théâtre filmé. Le tout est traité dans une belle image noir et blanc, inspirée par l’expressionnisme allemand et idéale pour la rigueur et la gravité avec laquelle le propos est traité. Pour compléter la bizarrerie de l’objet, apparaissent au début des décors d’un futurisme très années soixante qui, on le comprend à la fin, sont une vision du présent. La majorité de l’action se déroule dans des années trente (ou une Belle Époque?) un peu stylisées avec des traits moyenâgeux et plonge dans les errances psychologiques et mystiques de cet Athanase Pernath qui est peut-être le Golem, ou peut-être l’homme face au problème de la destinée et de l’éveil (thème qui a beaucoup fait vibrer Pauwels dans son Matin des Magiciens co-écrit averc Bergier), pris dans la toile d’araignée de passions vénéneuses qui se donnent libre cours autour de lui et font écho au lacis de venelles et de couloirs qui constitue le quartier où vit Pernath et retranscrit le parcours initiatique que doit suivre Pernath, au fil d’une quête où reviennent sans cesse les signes du labyrinthe et du pantin ou du masque. La musique, délicieusement intemporelle, est de Jean Wiener, et l’on reconnaîtra des gueules célèbres de la télévision, et notamment Robert Etcheverry, dont le visage taillé à la serpe et les pommettes marquées lui confèrent les traits idéaux pour le sage Hillel, rabbin ou conseiller mystique, psychologue ou maître du Golem.

Le "païen" Pauwels ne résiste pas au labyrinthe de cathédrale.

Le rythme prend son temps, le résultat est étonnant et étrangement oppressant, avec de beaux moments d’un fantastique sans ostentation, notamment lors d’un passage très kafkaïen, le dialogue médiumnique d’un condamné à mort.

Avec des objets ouvragés aussi curieusement que ce Golem ou Les Perses (dont je me rappelle encore l’incroyable diffusion OVNI, ses grimaçants masques d’argile, sa déclamation hiératique et la solennelle musique de Jean Podromidès), on peut parler sans effet de nostalgie d’un Âge d’or de la fiction télé. Sans exiger qu’on fasse la culture du public malgré lui, on se doit de constater qu’une plus grande prise en compte des souhaits de celui-ci dans la détermination des grilles n’a pas conduit vers l’ambition et la qualité et que le médium de la télé y a sans doute perdu sa personnalité et une certaine noblesse.

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