La Flûte enchantée font du ski

4 02 2010

La Flûte enchantée, c’est le dernier opéra de Mozart. On le sait, c’est d’ailleurs une déchéance purement commerciale, un ouvrage à grand spectacle et effets spéciaux, destiné à un public populaire, parce qu’Emanuel Schikaneder avait promis à Mozart que cela allait lui rapporter de l’argent, denrée en sérieuse carence dans la maison Wolfie à l’époque. Déchéance, c’est au niveau du statut, seulement, car la musique est sublime. Mozart s’écroulera alors qu’il tient la partie de glockenspiel de Papageno et mourra peu après.

En dehors de cet aspect de féerie bon enfant, c’est aussi un opéra initiatique aux ambitions maçonniques, qui détaille comment, après divers prodiges qui filtreront les méchants et une formation aux sains préceptes maçonniques, le monde deviendra un jour merveilleux et solaire.

Le mélange est un peu bizarre, puisque les airs entraînants ou carrément sublimes font progresser une intrigue pas toujours très cohérente, et ses principes fraternels laissent de nos jours une forte impression de misogynie tranquille (pas méchante, certes, mais solidement campée sur ses positions) et la figure de Sarastro, sage magicien et souverain éclairé, sans doute le mieux qu’on pouvait espérer à l’époque, demeure quand même un monarque autoritaire. Dans la mise en scène de Laura Scozzi actuellement présentée au Grand Théâtre de Bordeaux, l’action de La Flûte se déroule dans une station de ski allemande (ou autrichienne) où les Bronzés ne se seraient pas forcément sentis dépaysés.

Le jeune Tamino fait dans sa chambre un gros cauchemar dont il est tiré par trois jeunes femmes délurées qui se le disputent durant son évanouissement, puis décident qu’il est sans doute le gaillard idéal que recherche la Reine de la nuit, leur patronne (comment on peut juger qu’un ahuri qui s’évanouit suite à un cauchemar peut devenir le héros idéal pour aller sauver une princesse est un détail un poil boiteux de la mise en scène: au moins dans le livret original, Tamino s’évanouit face à un serpent géant — du point de vue héroïque ce n’est pas brillant non plus, mais au moins, il a de bonnes raisons).

Papageno, rabatteur de riches pigeons pour la Reine, se trouve embringué dans l’affaire: il s’agit d’aller délivrer Pamina, fille de la Reine de la nuit, enlevée par un monstre lubrique, l’infâme Sarastro, qui vit dans un château au sommet de la montagne. Tamino, tombé amoureux de la photo de Pamina à la première page d’un journal local, décide de braver Sarastro et de délivrer la pauvrette.

On le comprend tout de suite, l’histoire est en gros là, mais le livret a été retaillé, retouché, modernisé çà et là pour servir le propos de la mise en scène (ainsi, dès le départ, Papageno ne se vante pas d’avoir sauvé Tamino du serpent, puisque ce n’est ici qu’un cauchemar, mais d’exploits invraisemblables). Laura Scozzi est chorégraphe et metteur en scène, et ça se voit. Le premier acte est préfacé par un pas de deux où un jeune marié tord dans diverses positions douloureuses le corps de son épouse — le premier acte est celui qui se situe sous l’influence de la Reine de la nuit. Symétriquement, le deuxième acte, placé sous la houlette de Sarastro, commence avec la jeune mariée qui traverse toute la scène en piétinant le corps de son mari. Délaissant nettement les nobles initiations prônées par Sarastro et les hautes aspirations de ses fidèles (durant les épreuves, les deux gardes en principe affranchis de toute superstition prient ardemment Bouddha, je ne sais quel dieu indien et une statue de la Vierge), Scozzi pointe du doigt les défauts les plus criants d’un peu tout le monde. La Reine de la nuit est une vraie reine de la nuit, qui sort en robe de lamé d’une boîte de nuit, une bouteille de champ’ bien entamée à la main; Sarastro règne sur une forteresse qui ressemble de façon louche au Piz Gloria de Blofeld dans Au Service secret de sa Majesté (d’ailleurs, Papageno se présente à un moment comme étant au service secret de sa Majesté la Reine de la Nuit), et l’endroit ressemble à un club pour gentlemen, à peine égayé par quelques accortes créatures déléguées aux tâches ménagères. Dans le même ordre d’idées, le quarteron de pépées venues tenter Papageno se trémousse devant lui armé de divers appareils ménagers, ce qui donne un balai ballet tout à fait rigolo.

Tamino, un rôle assez ingrat dans toutes les productions, est ici un sympathique couillon qui, avec son fuseau et sa doudoune, file en tire-fesse à l’assaut de la forteresse de Sarastro, pour délivrer Pamina dont il est tombé amoureux en voyant sa foto dans un journal qui traînait. Scozzi joue la fausse naïveté en faisant danser des skieurs à têtes d’animaux lorsque Tamino emploie sa flûte enchantée et privilégie l’aspect ludique de l’affaire en multipliant de très astucieux effets spéciaux — on suit ainsi la poursuite en luge de Pamina et Papageno par Monostatos, l’envol de Pamina accrochée à une corde sous l’hélicoptère des trois Jeunes Garçons ou l’arrivée de Sarastro en gare dans son TGV, devant la fanfare locale. Il y a de très jolis gags (l’entrée de Papageno dans le château de Sarastro est très cartoon) et tout cela s’achève, au lieu de la perdition de la fourbe Reine de la Nuit victime de ses manigances et engloutie dans les entrailles de la Terre, par une réconciliation générale (Sarastro ne prône-t-il pas le pardon?) autour d’un barbecue printanier, dans un mélange des sexes, une galopade de petits Papagenos et l’envol du couple Reine de la Nuit/Sarastro pour un voyage (de noces?) vers l’Égypte, histoire d’oublier toute cette neige.

C’est drôle, joué de façon épatante (Papageno est toujours un rôle en or, mais Thomas Dolié en rocker bas du front est excellent; et les Trois Dames, fêtardes en cuir noir swinguant sur les divers airs, sont également un régal). La direction musicale de Darrell Ang était impeccable, l’orchestre en grande forme (il m’a juste semblé que les accords du chaos initial de l’ouverture étaient un peu caves, mais je ne revendiquerais pas une oreille très affûtée pour la musique), les voix superbes, et le mariage entre certains airs sublimes et l’aspect un peu farce de la mise en scène s’opère sans décalage gênant.

Bref, une soirée bien agréable.

TAMINO, Alec Shrader (A), Edgaras Montvidas (B) – PREMIERE DAME, Eve Christophe-Fontana – DEUXIEME DAME, Caroline Fevre – TROISIEME DAME, Delphine Haidan – PAPAGENO, Thomas Dolié, Florian Sempey (27 janvier et 4 février) – LA REINE DE LA NUIT, Aline Kutan, Sophie Desmars (27 jan. et 4 fév.) – MONOSTATOS, Doug Jones – PAMINA, Maria Bengtsson (A), Nathalie Gaudefroy (B) – LE RECITANT, Jean-Manuel Candenot – SARASTRO, Brindley Sherratt – PAPAGENA, Natacha Kowalksi
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