Le diable, probablement

9 02 2010

Le Cauchemar d'Innsmouth, dessin de Jason C. Eckhardt

Je ne sais pas quand ça a commencé, mais on dirait que, subitement, les probabilités de notre univers partent en vrille et se retrouvent dans un état d’effondrement chronique, ces temps-ci.

Mon attention a d’abord été attirée par la relance récente du procès sur l’accident du Concorde, où l’avocat des victimes a dévoilé son atout secret pour faire réviser le procès: des études prouveraient de façon irréfutable que le Concorde a pris feu huit secondes avant de rencontrer sur la piste la barre tombée d’un décollage précédent, à laquelle était jusque-là attribuée la paternité de la catastrophe.

Irréfutables. Fichtre. Ça rigole pas.

Mais là, moi, j’ai quand même du mal. Pas d’imaginer que le Concorde ait pris feu pour je ne sais quelle raison. C’est tout à fait dans le domaine du possible. Pas de supposer que le Concorde ait pris feu à cause de la barre: ça arrive aussi, pas souvent — et c’est heureux. Mais que le Concorde ait pris feu pour je ne sais quelle raison et soit, ensuite, tombé sur la barre qui traînait sur la piste, là, j’ai du mal. Je suppose que dans la vaste infinité des possibles, l’hypothèse est statistiquement non nulle. Mais imagine-t-on l’infime probabilité pour que les deux accidents interviennent l’un après l’autre à huit secondes d’intervalle sur un avion au décollage? Si le Destin était le type encagoulé chargé d’un énorme livre dans les DC Comics, je serais obligé de conclure qu’il avait une rancune tenace et sévère à assouvir contre le Concorde et qu’il a tout fait pour s’assurer que l’avion n’en réchappe pas.

Comme nous savons que ce n’est pas le cas, je reste abasourdi par l’hallucinante coïncidence. C’est trop.

Mais puisqu’on parle de s’acharner, parlons aussi des renouvellements de cartes d’identité qui, depuis six à huit mois, semblent s’être subitement transformés pour les Français nés à l’étranger ou de parents étrangers en un steeple chase en terrain miné. Le sujet n’est finalement pas si éloigné du Concorde qui tente de décoller sous les assauts répétés du Destin. Alors qu’il ne s’agissait jusqu’ici que d’une formalité, il faut désormais pour ces Français pas assez vierges de contamination par des sols étrangers présenter des certificats de naissance de grand-mères maternelles et de naturalisation de beaux-pères adoptifs, que les Français estampillés nés de plusieurs générations consécutives de Français auraient sans doute autant de mal à produire.

Interrogé sur le sujet, notre bon ministre de la Culture (qui aurait pu aisément botter en touche en expliquant que ce n’était pas son affaire) a doctement expliqué dimanche 7 sur Canal + que le phénomène était essentiellement dû à la malveillance de petits chefs tatillons comme il y en a trop souvent dans les administrations, mais que le bon Brice Hortefeux, dont on connaît la tendresse quasi maternelle, s’est ému de cette subite flambée de chefaillonisme et a illico donné des instructions pour que l’on revienne à la générosité, la confiance et la douceur qui sont les marques indéfectibles de notre gouvernement.

Et là, je me permets d’émettre un discret petit toussotement d’incrédulité, voire de scepticisme.

C’est quand même un manque de pot invraisemblable que, soudain, sur une période de six à huit mois, un prurit de harcèlement se soit déclaré un peu partout en France sur des gens qui, jusqu’ici, semblaient globalement ne pas être plus mauvais que la moyenne de la population. Un esprit plus cartésien que le fantasque Frédo pourrait imaginer une source commune à ces tracasseries, ce qui nous épargnerait l’hypothèse un peu surnaturelle de l’épidémie de méchanceté des vilains fonctionnaires (quelle sale engeance, d’ailleurs, ces fonctionnaires: heureusement qu’on réduit les postes!). Une source commune comme, je ne sais pas, moi, allez! au hasard: une circulaire ministérielle incitant à réclamer des pièces justificatives rares et irréfutables avant de renouveler les papiers de tous ces vilains Français entachés d’un soupçon d’étrangeté dans leur ascendance, par exemple.

En un temps où l’on chante l’identité nationale, un petit coup de balai dans les hordes obscures qui montent à l’assaut de notre beau pays ne serait pas si incongru que ça. En un temps où le débat sur l’identité nationale a un peu déraillé par rapport à ses buts soupçonnables, le fait qu’un renforcement des vérifications ait lui aussi largement quitté la zone de sécurité ne serait pas si étonnant non plus. Au contraire, ce serait ton sur ton avec un gouvernement qui semble avoir sérieusement perdu le toucher de Midas, ces temps-ci, en matière de comm’.

Mais qu’est-ce que je raconte? On imagine mal notre exemplaire gouvernement se lancer dans de telles mesquineries, qui lui ressemblent si peu. Non, non, Frédo a vu juste: ce doit être effectivement une épidémie de hargne des petits chefs à travers la France. Un virus.

Et si on leur inoculait les surplus de vaccins contre le H1N1? On sait jamais: si ça ne fait pas de bien, ça ne peut pas faire de mal et, avec un peu de chance, on pourrait régler deux problèmes d’un coup…

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