Michael: 10, Phantom: 0

15 02 2010

Le dimanche soir est temps de vaches maigres à la télévision. Sauf si vous appréciez le foot sur Canal +, péché dont je suis totalement innocent. J’ai donc cherché un DVD à me caler sous la prunelle. Et mon choix s’est rapidement porté sur Phantom, un Friedrich W. Murnau d’une psychologie vaguement fantastique (paraît-il) plutôt rare, restauré par le F.W. Murnau Stiftung, et édité au Royaume-Uni par Eureka! et, plus récemment, en France par MK2. Murnau, c’est tout bon. J’ai donc placé le DVD sur le plateau du lecteur et c’était parti.

Ça s’est très vite arrêté.

Le premier carton avec les inévitables mentions de copyright, les menaces de mise en prison pour piratage et les interdictions de diffuser le DVD sur les plateformes de forage et les chambres d’hôpital était scalpé en haut et en bas. Le menu me semblait cadré bien près du lettrage; en fait, il escamotait un des choix possibles. Les sous-titrages de présentation étaient dévorés par le bord inférieur de l’écran, et le premier personnage à se présenter dans le film était froidement décapité par le bord supérieur. Quelques réglages complexes plus tard, j’avais toute l’image avec les sous-titres fugueurs et les crânes timides, mais les personnages semblaient avoir été élevés sur une planète à forte gravité, et en être revenus avec une propension à croître en largeur. Bref, l’anamorphose pour passer sur écrans 16/9 a été foirée, et le film est impossible à regarder. Franchement, la jaquette n’est pas très jolie non plus. En plus du reste. Bref, je vais donc aller le rendre à la Fgnacque et je le commanderai un de ces quatre dans son édition anglaise. C’est bien la peine que M. Karmitz soit un des partisans les plus acharnés d’HADOPI alors qu’il n’est même pas foutu de proposer une marchandise de bonne qualité aux gens qui lui versent de l’argent pour ça.

Je me suis donc rabattu sur Michael de Carl Th. Dreyer, encore un film muet peu commun, restauré méticuleusement par le même F.W. Murnau Stiftung, mais publié par l’éditeur DVD anglais Euréka! dans sa collections Masters of Cinema. Deux DVD avec la version US et la version européenne du film, un livret de 20 pages avec fotos et articles (par un certain Jean Renoir, excusez du peu). Et une anamorphose irréprochable qui, une fois rétablis les réglages de mon lecteur DVD, m’a montré le film dans son intégralité format 1,33 sans inflation latérale des personnages. J’aurais préféré Phantom, parce que je suis plus enclin au fantastique, mais Michael s’est imposé sans difficulté. Pourtant, ça commençait mal: la bande-son est un enchaînement de morceaux classiques au piano, et ça démarre par du Chopin. Je ne dirai pas que je hais Chopin. Mais il me rase assez souvent et assez profondément. En plus, il insistait, le bougre: il faut attendre le deuxième acte du Lac des Cygnes auquel on assiste à l’opéra durant le film pour que le pianiste lâche enfin Chopin pour embrayer sur Tchaïkovski. Il était temps. Ensuite, on a du Debussy, du Couperin et peut-être du Liszt. Voire un retour de Chopin, mais j’ai moins fait attention, j’étais dans le film. Bref.

Il y a quatre ans, le maître Claude Zoret, peintre respecté et génial, a reçu un étudiant, qu’il a voulu renvoyer pour la médiocrité des dessins qu’il lui soumettait. Mais subitement, intéressé par le physique du jeune homme, il lui a demandé de poser pour lui. Les tableaux qu’il en a tirés ont assis sa gloire, Michael vit désormais chez lui, et Zoret le traite comme son fils adoptif. Un soir, après un dîner où les convives parlent de la mort, Zoret a l’inspiration d’un nouveau tableau: l’assassinat de César par Brutus. Michael posera pour Brutus.

Une « princesse » russe (curieusement qualifiée de comtesse dans les intertitres et le générique, alors que sa carte la présente bien comme princesse), Zamikow, vient commander un portrait à Zoret. Pour l’assistance qui la sait très désargentée, elle espère sans doute remonter son crédit par la gloire d’avoir posé pour le Maître. Zoret ne peint pas sur commande, mais il trouve la princesse intéressante et décide de la peindre gratuitement. Il montre ses œuvres à la jeune femme, mais il est vite évident que des beautés de l’atelier de Zoret, celle qui attire le plus le regard de Zamikow est Michael.

Michael est un mélodrame, mais un de ces mélodrames auxquels la rigueur de la mise en scène et la beauté du noir et blanc confèrent une sobriété et une dignité indéniables. C’est aussi un des films muets qui n’ont rien de ces défauts caricaturaux que la diffusion des Histoires sans paroles à la télévision a accolés à la légende du Muet. C’est un film très moderne sur bien des points. L’image, joliment restaurée quoique pas exempte de défauts, est splendide. De riches noirs et blancs (et gris) structurent et découpent l’espace en plans. Chose qu’on pouvait se permettre à l’époque — sans doute parce que l’influence esthétique prépondérante pour le noir et blanc venait de l’illustration — des jeux de lumières concentrées, de zones floutées et de caches périphériques permettent de focaliser le regard vers tel ou tel détail de l’image, transformant soudain l’écran en  camée, ou en un saisissant cul-de-lampe en clair-obscur. Le Muet a aussi cet avantage de laisser travailler l’imagination, et de forcer la mise en scène à se faire imaginative pour communiquer intelligiblement des informations qu’on abandonne de nos jours aux dialogues. Des regards appuyés (pas trop: je l’ai dit, le jeu est sobre), des plans éloquents, renseignent plus profondément sur la situation que n’auraient pu le faire de longs dialogues. Tout cela est possible en couleurs aussi — mais possible ne signifie pas qu’on le voie souvent.

L’intrigue décrit la lente trahison de Michael qui va abandonner Zoret pour Zamikow. Le résumé fourni dans le livret désigne dès le départ Zamikow comme une intrigante, d’abord intéressée par Zoret, puis par son héritier, et surtout leur fortune. Cela n’est pas exclu, et c’est peut-être ce qu’il ressort de la version européenne (je n’ai vu que le version US), mais ce n’est pas ce que je tire de ma vision. L’intéressement de Zamikow n’y est pas vraiment suggéré, et le personnage le plus coupable est Michael, qui, aveuglé par l’amour, ne va pas hésiter à dépouiller Zoret de ses plus belles pièces pour couvrir les dettes de la belle princesse. L’ambiance est extrêmement ambiguë: Est-ce seulement un amour paternel qu’éprouve Zoret pour Michael, choisi pour sa beauté et inspirateur de ses plus belles œuvres? La mise en parallèle des malheurs d’un couple dont l’épouse s’avère infidèle semble mettre à égalité les absences de Michael et celles de la femme infidèle. Y contribuent aussi les mises en garde du fidèle Switt, le biographe qui restera jusqu’au bout, l’ami invisible à celui qui n’a d’yeux que pour le fils volage.

Dans le rôle de Claude Zoret (le nom évoque Claude Monet, bien sûr, mais sa peinture est nettement moins révolutionnaire: à vrai dire le style est plutôt pompier — mais l’important n’est pas là), dans le rôle de Zoret, donc, on trouve Benjamin Christensen, plus connu comme metteur en scène pour son film Häxen/La sorcellerie à travers les âges. Dans celui de Michael, Walter Slezak, qui fera ensuite carrière à Hollywood, notamment dans le Lifeboat de Hitchcock, mais aussi dans bien des séries télé à partir des années cinquante. Et dans celui de LeBlanc, le vendeur de tableaux, Karl Freund, le directeur de la photo de Metropolis, notamment.

Si la science du cadrage de Dreyer n’atteint pas les sommets quasi abstraits qu’elle connaîtra dans sa Passion de Jeanne d’Arc, elle donne quand même de superbes plans, éloquents, gracieux, expressifs, riches et ambigus: comme cette statuette de femme nue que deux personnages se passent et qui devient tout d’un coup le révélateur de l’émotion érotique qu’ils éprouvent. Et ce très beau mélodrame sur la peur de la solitude, sur la fin de l’inspiration et l’aveuglement de l’amour s’achève comme il a commencé, par une énigmatique citation: « Je peux mourir heureux car mes yeux ont vu le parfait amour. » À chacun de se faire son idée sur la façon dont il faut interpréter cette phrase sibylline.

Personnellement, je ne suis pas convaincu de le savoir.

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5 responses

15 02 2010
Jean-Paul Jennequin

C’est malin de citer les Histoires sans paroles ! Maintenant, j’ai la crispante petite musique au pipeau du générique dans la tête.

15 02 2010
mantichore

Peuh, que tu es influençable. Tu ferais mieux de rafraîchir ton blog, tiens.

15 02 2010
JayWicky

Le coup de l’anamorphose foirée de Phantom, ça me donne des envies de violence sourde qui m’angoissent. Alors que je ne suis même pas celui qui a acheté le bouzin, c’est dire.

16 02 2010
mantichore

D’autant que leur travail se bornait essentiellement à graver sur un DVD des fichiers récupérés d’ailleurs (et édités depuis belle lurette au Royaume-Uni). Comme, en plus, les DVD de chez mk2 ne figurent pas parmi les moins chers qui soient, et qu’ils œuvrent dans le cinéma d’auteur (ils ont même réédité l’œuvre considérable du metteur en scène Marin Karmitz au cinéma, ce me semble), tout ça manque considérablement de sérieux, au bout du compte.

En même temps, c’est de ma faute: Eureka! fait toujours un boulot impeccable et, en plus, ce film, ils le proposaient dans un coffret de deux Murnau, dont une comédie longtemps considérée comme perdue, et le tout pour moins cher que le Phantom foiré de mk2 tout seul. Franchement, je ne sais pas quelle impulsion débile m’a poussé à prendre la version mk2. J’ai été bien puni et je retiendrai la leçon.

16 02 2010
mantichore

Je note en surfant un brin que le forum PsychoVision parle de formats non respectés dans des films édités chez mk2… et que les Inrocks font une critique comparée de Michael (qu’ils qualifient de « grand film gay » , ce qui me paraît un brin exagéré, même si les sous-entendus sont bien présents) et de Phantom, sans avoir rien remarqué sur l’image. Je me demande jusqu’à quel point cette critique a été assistée par la lecture du dossier de presse, plus que par la vision des films eux-mêmes.

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