Alabama sang

23 04 2010

À l’en croire, les débuts de Michael McDowell dans l’écriture ont pratiquement été un accident. Il avait été voir La Malédiction au cinéma, pour trouver le film plutôt médiocre. L’avait surtout frappé le prénom du petit Antéchrist: le morpion portait le prénom joliment prédestiné de Damian. Quelle chance. Mais s’il s’était bêtement appelé Fred?

McDowell, sur cette impulsion un peu farfelue, a écrit dans la foulée une ébauche de scénario pour Hollywood, qui s’est changée en cours de route en premier roman d’horreur — on était en 1979 — où ce pauvre Fred ne joue finalement qu’un rôle très mineur: The Amulet raconte, dans une communauté pauvre du Sud des États-Unis, le trajet dévastateur d’une amulette maudite. Déjà, le principe de l’horreur suivant McDowell est là: une force aveugle, souvent mue par la vengeance, mais plus ambiguë qu’on ne dépeint en général les puissances surnaturelles. The Amulet trouve assez rapidement un éditeur, Avon, et McDowell une carrière. Le livre se vend plutôt bien (mon édition est un cinquième tirage, jolie prouesse pour un livre publié directement en livre de poche) et McDowell écrit vite (la table des matières liste déjà ses deux romans suivants, Cold Moon over Babylon et Gilded Needles, tous de taille respectable, sans être d’énormes pavés). En quelques années, il va écrire une bonne dizaine de romans d’horreur, sans compter les travaux sous pseudonyme, les polars gay, les novelizations de films ou de séries télé et des choses plus bizarres, comme des comédies romantiques déclinées par décennie du XXe siècle, et des romans d’action virile, là aussi sous pseudo.

Parmi ses romans d’horreur, on retiendra — mais au final, tous sont agréables à lire — Cauchemar de Sable (The Elementals), où une famille vit sous la menace étrange d’esprits élémentaires insondables qui hantent une villa lentement envahie par le sable d’une plage sur le Golfe du Mexique; Blackwater, une saga familiale publiée en feuilleton, en six livraisons mensuelles (une quinzaine d’années avant La Ligne verte de King, qui a plus d’une fois eu l’occasion de dire combien il appréciait les romans de McDowell), dépeint les heurs et malheurs des Caskey, à partir d’une inondation qui va changer leur destin; Toplin, le journal d’un fou illuminé bien décidé à tuer une serveuse de bar à cause d’une vision, inspiré par La Nausée de Sartre et L’étranger de Camus; Gilded Needles, horreur dans un cadre historique, la guerre entre une famille de la pègre et un juge corrompu dans le New York du XIXe siècle. McDowell est d’ailleurs un passionné du XIXe siècle (il y a situé un autre roman d’horreur historique, Katie, histoire d’une tueuse psychopathe armée d’une hache, et cite comme roman d’horreur préféré Le Grand escroc, de Hermann Melville), et il collectionne nombre d’objets de cette période, en particulier les daguerréotypes.

En français, ne sont traduits que Cauchemar de sable et Les brumes de Babylone (Cold Moon over Babylon), deux romans basés dans le Sud des États-Unis, où est né l’auteur — en Alabama, précisément — et sortis dans la collection Épouvante de chez Pocket, il y a bien des lustres, et Toplin, chez un éditeur éphémère, le GRECO, complété de deux nouvelles assez glaçantes (McDowell, très prolifique en romans, a été plus chiche en forme courte). On peut aussi mentionner Calliope : La voix des flammes (Candles Burning), un roman laissé inachevé par la mort prématurée de McDowell en 1999, complété de façon charmante mais totalement hors-sujet par Tabitha King, la femme de l’auteur bien connu.

Revendiquant bien fort son statut d’auteur populaire, McDowell n’écrivait pas pour la postérité et ses romans sont souvent sortis directement en édition de poche. Peu sont encore disponibles de nos jours, ce qui est bien regrettable, car, pour qui aime l’horreur, ce sont des intrigues agréablement écrites, allégrement troussées et souvent traitées selon un point de vue très personnel, un tantinet subversif. Chez McDowell, le renversement des valeurs est une règle fréquente: des familles chargées d’enfants indésirés sont ravies de les abandonner à des couples moins légitimes qui leur apportent l’amour dont ils ont besoin; les autorités morales sont corrompues et injustes, et les déconsidérés  plus dignes de respect: dans Gilded Needles, une famille de la pire pègre s’avère en fin de compte plus honorable que le juge dont elle se venge; dans Blood Rubies, écrit sous pseudonyme en collaboration, les parcours opposés de deux sœurs jumelles séparées à la naissance et élevées dans des milieux radicalement différents finissent par se rejoindre de façon fracassante; et des deux matriarches de Blackwater qui se disputent le contrôle de la famille Caskey, la plus inhumaine n’est pas celle qui vient des tréfonds de la rivière.

L’horreur est également guidée par des forces dont le mobile nous échappe souvent: on ne saura jamais vraiment la nature de ces êtres dévastateurs et imprévisibles qui hantent la dune de Cauchemar de sable, même si l’on reçoit de vagues indices; on ne sait pas ce qui déclenche leur courroux, de même que le tueur de la nouvelle « Au déclin de Halley » apparaît comme une terrifiante force, aléatoire et éternelle… pratiquement une incarnation de l’imprévisibilité de la vie et de la mort.

Parti à Hollywood pour une carrière de scénariste à la télévision (il a notamment supervisé les scénarios de la série Tales from the Darkside, qui a donné naissance à un film à sketches, Contes de la lune noire, avec Deborah Harry dans un petit rôle) et au cinéma (scénariste du Beetle Juice de Tim Burton, il a également signé une première version de L’Étrange Noël de M. Jack; il a eu également en projet une bande dessinée pour la revue d’horreur Taboo de Steve Bissette: Oyster Boy, dont Tim Burton aurait signé les dessins), il a plus ou moins mis de côté l’écriture de romans. Son décès prématuré (il n’avait pas cinquante ans), de complications dues au sida, nous a privés d’un retour possible.

Ses ouvrages mériteraient une redécouverte, les livres de poche d’origine étant désormais épuisés. Blackwater, en particulier, a de quoi plaire à divers publics. Si vous trouvez ses œuvres dans un rayonnage de livres de deuxième main (attention, ne confondez pas avec l’auteur de SF Michael Kube-McDowell, c’est un autre), essayez. Vous pourriez avoir une bonne surprise.


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3 responses

25 04 2010
Alabamartemus Dada

Tu en avais déjà parlé ailleurs et je l’avais mis sur ma liste « à lire », en te lisant ici je l’ai surligné.

Belle incitation à lire cet auteur si tu veux mon avis.

25 04 2010
mantichore

C’est le but, même si en France, ça ne va pas être facile. Déjà qu’aux USA…😦

Christopher Fowler dans un article récent, l’appelle « le Stephen King oublié ». Je veux bien, si l’on s’en tient aux premières années de King, celles où il savait rester intéressant. Voilà bien des années que King me tombe des mains.

25 04 2010
Alabamartemus Dada

Pareil en ce qui concerne King pour ma part.

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