Partout, la nuit

8 05 2010

Jenůfa s’inquiète: Števa n’est pas rentré de la conscription. Et si l’armée le gardait pour le service militaire? Comment fera-t-elle, s’il ne revient pas, si elle ne peut l’épouser comme elle le souhaite — et comme il le faut, puisqu’elle attend un enfant? Mais si Števa passe au travers de la conscription, il arrive considérablement éméché devant Jenůfa. Ce qui suscite la colère de la Sacristine, la mère adoptive de Jenůfa, qui chasse Števa. Jaloux de son demi-frère Števa et amoureux de Jenůfa, Laca commence à harceler la jeune femme et, par maladresse ou par dépit, lui zèbre la joue d’un coup de couteau.

Cette balafre sur la pommette pourrait entamer la série des malheurs de Jenůfa. Mais ce n’est qu’une conséquence du véritable détonateur, l’arrivée de Števa, ivre, qui rappelle à la Sacristine son mauvais mariage et va la pousser à réagir. Malgré le titre de la pièce, la place centrale que tient Jenůfa dans l’action, le moteur et la femme tragique de l’opéra, c’est elle, la Sacristine, torturée, traumatisée, qui est le moteur et le vrai drame de l’intrigue. Basé sur une pièce scandaleuse de 1890, vite interdite car elle-même basée sur des faits-divers authentiques, Jenůfa a tout pour être un opéra vériste, jusqu’à un crime abominable, perpétré par la Sacristine pour les plus charitables des raisons, mais aussi sous la pression d’une véritable névrose. Mais la musique de Leoš Janáček emporte tout cela pour le transcender en un drame superbe.

C’était hier la première au Grand Théâtre de Bordeaux, et Mireille Delunsch effectuait sa prise de rôle, dans un opéra entièrement en langue tchèque. Le résultat a dépassé mes attentes. Si le décor est minimaliste et la mise en scène un brin utilitaire, la magie de la musique et le talent extraordinaire des artistes prennent vite le dessus, sous la baguette de Karen Kamensek, qui gère avec maestria les élans et les silences de la partition pour des effets saisissants. Mireille Delunsch joue une Jenůfa lumineuse, digne. Hedwig Fassbender rend bien la Sacristine, traumatisée, dont on ne sait pas vraiment si elle a évité à sa fille adoptive le cauchemar qu’elle a connu ou si elle a brisé sa vie — un peu des deux, sans doute. Si Jenůfa semble s’achever sur une fin heureuse, il n’est pas certain que le long terme soit rose pour Jenůfa et son époux: toute l’action a été conditionnée par la pression de l’opinion publique, peu montrée, mais fortement ressentie par tous les protagonistes, qui se soumettent à ses diktats sans chercher à y résister. Alors qu’on sent bien que c’est le cauchemar de son mariage raté qui pousse la Sacristine dans ses actes, ce mariage où son mari ivre la battait, elle est prête à conclure pour Jenůfa ce genre même de mariage qu’elle voulait lui épargner, plutôt que de voir éclater le scandale public. Au terme de la pièce, pour Jenůfa, le pire reste à venir, avec le procès, les racontars, le remords — qui va peut-être encore augmenter, si Števa met à exécution ce qu’il a déclaré au début du troisième acte à Karolka. Que reste-t-il de la jeune fille gaie et brillante du début de l’action, cette jeune fille qui aurait pu être institutrice? La balafre qu’elle porte à la joue n’est-elle pas la marque visible de l’opprobre qu’elle devra endurer jusqu’à la fin de sa vie? « Partout, la nuit » chante-t-elle au deuxième acte, avant même que l’irréparable ait été accompli. Déjà, pour elle, l’avenir est noir, elle s’est résignée à sa condition. Trois générations de femmes ont ployé la nuque face à la tradition.

Dans le programme, Karen Kamensek, à la direction musicale, fait observer avec beaucoup de pertinence combien le jeu du xylophone, au début de la pièce, ses petits motifs circulaires qui semblent avoir fortement inspiré Philip Glass, lorsqu’on prête l’oreille, expriment les cycles de la Nature (un effet repris avec une efficacité particulièrement émouvante dans l’ouverture et la conclusion parallèles de La Petite renarde rusée), plaçant l’action dans le cadre omniprésent de la campagne. Janáček déploie tout son talent à combiner dans sa musique l’expression des sentiments avec une abondance de nuances qui en font la richesse.

Je n’ai pas compté, mais il me semble que le rideau est retombé définitivement au dixième rappel. Une ovation largement méritée pour une représentation de tout premier plan.

Direction musicale: Karen KamensekMise en scène: Friedrich Meyer-Oertel – Décors et costumes: Heindrun Schmelzer – Lumières: Hanns Haas

Grand-mère Buryjovka : Sheila Nadler – Laca Klemen : Stuart Skelton – Števa Buryja : Gregory Turay – Kostelnicka Buryjovka : Hedwig Fassbender – Jenufa : Mireille Delunsch – Le Contremaitre du moulin : Jean-Manuel Candenot – Le Maire du village : Jean-Philippe Marlière – Sa femme : Marie-Thérèse Keller – Karolka, leur fille : Laure Crumière – La vachère : Olga Fedorova – Barena, une servante : Eve Christophe-Fontana – Une villageoise : Florica Marilena Goya – La tante : Maryelle Hostein – Un vieux paysan : Loick Cassin – Jano, un berger : Aurélie Ligerot

Orchestre National Bordeaux AquitaineChoeur de l’Opéra National de Bordeaux


Actions

Information

3 responses

13 05 2010
DavidLeMarrec

Merci pour ce beau compte-rendu. Ravi de voir que Mireille Delunsch a relevé le défi avec toute son implication habituelle. La voix n’était pas trop bousculée ? Elle a un peu souffert d’usure ces derniers temps.

J’espère une radiodiffusion sur France Musique, ce n’est pas mentionné dans le programme ?

13 05 2010
mantichore

Il me semble avoir entendu dire que France Musique allait procéder à une captation, oui. Pour la voix de Mireille Delunsch, je n’ai pas l’oreille assez musicale pour en juger vraiment. Mais je l’ai trouvée très belle, parfaitement en adéquation avec le rôle.

13 05 2010
DavidLeMarrec

Merci pour ce joyeux augure !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s




%d blogueurs aiment cette page :