Tentacules d’acier

23 05 2010

Hé ben? Je vous ai attendus, vendredi soir! Vous étiez où?

C’est ça, oui. Du travail. Un vendredi soir.

Lâcheurs.

Hé bien, pendant ce temps-là, moi, j’étais à la Rock School Barbey pour le Cinéconcert dédié à L’appel de Cthulhu et à Dr Jekyll & Mr Hyde. Et je suis reparti plutôt content de ma soirée. Les deux films, muets, étaient accompagnés par un groupe en live, Jenx pour Cthulhu, Sleeppers pour Jekyll & Hyde, du rock indus si j’ai tout bien compris.

J’étais un peu inquiet au départ. D’abord, parce que j’étais là pour parler un peu de Lovecraft et de L’appel de Cthulhu; un exercice dont je ne suis jamais très fan: grimper sur scène pour parler devant une assistance assez nombreuse (la salle était pleine). Ça ne s’est pas trop mal passé, en fait. Ensuite est venu le moment crucial: la représentation. Juste avant que ça ne débute, Guillaume Gwardeath, l’organisateur de la soirée, m’a glissé dans la main un petit sachet en plastique: « Des bouchons pour les oreilles, si c’est trop fort! » Courageusement, j’ai gardé le sachet en poche, me disant qu’il serait bien temps de les attraper et de les glisser dans mes trompes d’Eustache si mes tympans explosaient et qu’une hémorragie trop sérieuse se déclarait.

C’était en effet assez sonore, mais finalement supportable.

Ce moyen-métrage de la HPLHS est un film muet de 1926 tourné en 2005. Un concept qui s’impose très vite par son évidence et qui permet aux auteurs d’user d’effets spéciaux basiques, de décors post-expressionnistes — et d’un jeu d’acteurs souvent excessif. Complétant la collision de styles et dépoques, l’accompagnement rock indus trouve lui aussi une justification thématique. Les percussions résonnent avec les thèmes sous-jacents de l’histoire, la folie (encore accentuée dans cette adaptation par la situation du narrateur en début et fin de film), la menace immanente de Cthulhu, mais aussi les événements de l’intrigue, du tremblement de terre aux visions de R’lyeh, du sabbat des bayous de Louisiane à la charge finale de l’Alert contre Cthulhu libéré, cette dernière scène touchant à la musique concrète pat l’adéquation entre la pulsation féroce de la musique et le martèlement des machines poussées au maximum. Réglée au petit poil pour se caler sur les péripéties à l’écran, la musique de Jenx est une fascinante bande-son pour le film, qui vaut aisément celle, belle mais très classique, qui l’accompagne d’ordinaire. Il semble d’ailleurs que la sortie d’un DVD où la bande-son de Jenx serait associée au DVD soit en pourparlers. Je ne peux garantir que le résultat sera aussi impressionnant qu’en salle, cela dépendra sans doute de la qualité de votre installation sono — mais pour ma part, je recommande.

En deuxième partie, Sleepers avait un défi important à relever avec Dr Jekyll & Mr Hyde. Ce film de John Robertson, datant de 1920, dure une heure et demie contre une petite cinquantaine de minutes pour Cthulhu: il faut donc un effort plus longtemps soutenu. Mais le film est finalement moins adapté à cet exercice, du moins dans ce style. Si j’ai trouvé leur travail vraiment très intéressant, avec de fascinants passages en musique électronique (une scène où la fade Millicent joue du piano, une autre où une conversation dans la rue fait intervenir des bribes de dialogues qui émergent et flottent autour de la musique), le film lui-même m’a plutôt déçu, et en le revoyant pour la première fois depuis longtemps, j’ai compris pourquoi je conservais de meilleurs souvenirs des versions ultérieures. L’intrigue est assez mal menée et malmenée, la psychologie des personnages est sommaire, et l’ensemble ressemble plus à une succession d’incidents qu’à une histoire soutenue. Certaines scènes en deviennent surréalistes, comme celle où Hyde, surgi d’on ne sait où, se jette sur un gamin qui traverse la rue, et le piétine, on ne sait pourquoi. On saisit bien qu’il s’agit de nous montrer qu’il est très méchant; qui sait? la scène était peut-être terrifiante pour le public de 1920, mais sa gratuité totale, de nos jours, la fait tomber à plat. Et Jekyll et Millicent sont décidément trop mièvres. En revanche, le moment de la première transformation de Jekyll en Hyde, scène qui tient entièrement sur le jeu d’acteur de John Barrymore, demeure, malgré quelques trémoussements un peu excessifs, très impressionnante dans son changement à vue. Sa prestation en Hyde est de bout en bout magistrale. Dommage qu’il n’y ait rien à tirer d’un Jekyll présenté par l’intrigue comme un St Vincent de Paul laïque victime innocente d’une tentation mal placée. Au bilan, le manque de rigueur de l’adaptation laisse souvent un film trop indolent, que le coup de fouet de la musique ne peut ragaillardir complètement.

Ajoutons, déformation professionnelle, que j’ai trouvé les sous-titres des deux films plutôt désolants. En plus de nombreuses erreurs, les sous-titres du Jekyll s’acharnent à vouloir imposer l’orthographe Jeckyll au mépris de celle qui apparaît au-dessus, dans les intertitres. Ceux du Cthulhu sont beaucoup trop littéraux et le style est souvent confus: « j’abandonnai l’enquête pour retourner à ma recherche » nous apprend le narrateur qui revient à ses travaux de géologie. « Mes recherches » serait infiniment plus compréhensible que « ma recherche« , une formule qui semble renvoyer à cette enquête qu’il vient justement d’abandonner. Et la fin nous apprend que « la chose la plus miséricordieuse de l’esprit humain est son inaptitude à… » « Son incapacité à…« , ça ne serait pas un chouïa moins ampoulé?

Enfin, bref, une excellente soirée, tout à fait passionnante. Tous mes remerciements en désordre à Jenx, Sleepers, Guillaume Gwardeath et Marie-Agnès Bordes, à qui je la dois!

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2 responses

23 05 2010
Gino

Je prends un peu pour moi le premier paragraphe. Je travaillais pas, mais j’ai une autre excuse….

23 05 2010
mantichore

Ben, t’avais pas spécialement parlé de venir! Non, y en avait d’autres qui avaient dit qu’ils passeraient, eux. Et en fait, ce début, c’est surtout un effet de style! (Et puis, bon, c’est plus de ton âge, ces choses-là, tu as des responsabilités familiales, tu ne peux pas aller t’encanailler dans des lieux mal famés! 😀 )

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