Cheminements

16 08 2010

Dites donc, on dirait bien que j’ai loupé tout juillet — et une bonne moitié d’août, histoire de ne pas mégoter. Ne me demandez où ils sont passés, je n’en ai pas la moindre idée. D’un côté dans le boulot habituel, je dirais, et de l’autre, dans une flemme pérenne. Encore un été qui file sans que j’arrive à le rattraper.

Hier soir, j’ai pioché dans mon petit tas de Powell et Pressburger, que je ne mets à contribution qu’à doses mesurées, histoire de ménager les provisions. C’était A Canterbury Tale.

Trois jeunes gens, Peter, Bob et Allison, se rencontrent fortuitement à la descente du train à Chillingbourne, à quelques kilomètres de Canterbury. Tous trois sont là à cause de la guerre: Bob l’Américain et Peter l’Anglais vont se battre, Sheila la citadine vient aider aux travaux des champs. Mais à peine entrent-ils en ville qu’Allison est victime d’un attentat bizarre: un mystérieux maniaque lui verse de la glu dans les cheveux.

Michael Powell a longtemps été déçu par A Canterbury Tale, qui fut son premier échec public. Tourné dans des conditions difficiles, juste après une rupture brutale et douloureuse de Powell avec Deborrah Kerr, alors qu’Emeric Pressburger était interdit de tournage, car, étranger vivant en Angleterre, il n’avait pas le droit de se déplacer dans le Kent, le film est pourtant magnifique: visuellement, il compte quelques trouvailles splendides, comme ces quatre plans symétriques, idée de Pressburger: deux visages séparés de six cents ans qui regardent un faucon céder sa place dans le ciel à un avion de chasse – un effet de montage où il est impossible de ne pas songer à l’os devenu station spatiale de Stanley Kubrick. Ou cet enfant, soudain debout sur un large sol de paille, entre deux fenêtres qui donnaient sur le vide. Et cet instant fugitif où l’image se brouille, témoignage des larmes subites d’un personnage.

C’est un film curieux, parce qu’il y a bien pèlerinage, comme dans le classique de Chaucer auquel le titre et le sujet font référence, mais c’est dans les faits plutôt celui de Powell revenant sur les lieux de son enfance: le pèlerinage des personnages, lui, sera plutôt intérieur, une prise de conscience de la terre où ils vivent, de ses traditions et de son histoire, avant d’arriver à Canterbury et de recevoir les grâces dues aux pèlerins. John Sweet, dans un des bonus du DVD, raconte comment il a été surpris de constater qu’un plan récurrent montre des gens aux yeux tournés vers le ciel. Là est le message du film: cette vision vers le haut, cette foi en l’avenir, fondée sur la connaissance du passé. Pour un film qui décrit un pèlerinage dans un haut lieu de la Chrétienté, en temps de guerre, on y parle peu de Dieu, et on ne voit pas de combats. Le message, comme toujours chez Powell, est humaniste et positif.

On est en 1944, et les troupes se préparent à un dernier assaut. La guerre, en dehors de la présence des femmes dans les travaux des champs et d’une scène épique de jeux d’enfants, est surtout palpable par une impressionnante traversée de Canterbury entre des fosses où trônent des pancartes, annonçant à quelle adresse les commerces anéantis par le bombardement sont allés se réinstaller, et par un travelling sur un paysage de maisons aux toits défoncés au-dessus desquels pointe la cathédrale. Image de la réplique résolue des Anglais aux bombes. Quant à cette fameuse cathédrale, but des parcours et lieu d’une cérémonie finale, elle marque le lieu des réunions et des grâces et par sa double tour dressée au-dessus de la ville, elle regarde, elle aussi, vers le ciel.

Mais la messe qui doit s’y tenir sonne moins comme une cérémonie religieuse que comme une célébration surtout humaine. Comme dans Colonel Blimp, Powell et Pressburger font un film qui s’inscrit dans l’effort de guerre, tout en appelant à l’union entre les peuples; de façon moins osée que dans Colonel Blimp, certes, puisque c’est vers la parenté étroite entre Américains et Britanniques que va notamment le propos, en particulier dans cette scène sobre et belle où le soldat américain et un habitant de Chillingbourne fraternisent vraiment en comparant leurs techniques ancestrales de coupe du bois. Le pèlerinage qui unit tous ces personnages les conduit en fait vers une prise de conscience du socle commun de leur passé.

Un tel résumé peut paraître mièvre, mais c’est uniquement parce qu’il récapitule de façon grossière et rapide ce qu’on sent dans le film, tous ces éléments qui s’articulent sur un scénario prétexte, dont la minceur devient une force, car elle laisse le temps à l’action de respirer et de songer. Rien n’est explicité, mais il passe dans cette histoire un grand souffle,  émanation d’humanisme et de Nature, et s’introduit une belle nuance fantastique quand Allison, sur la colline d’où l’on aperçoit enfin les tours de la cathédrale, entend un instant le luth et les rires des anciens pèlerins aperçus au début du film. En fait, c’est un film qui surpasse la simple somme de ses ingrédients pour devenir très émouvant de façon presque inexplicable dans la dernière demi-heure. Sheila Sim, qui joue Allison, est lumineuse, et son anonymat sert infiniment mieux le rôle que ne l’aurait fait la trop célèbre Deborrah Kerr initialement prévue. Dennis Price, presque débutant, deviendra l’assassin en série de Noblesse oblige et un Jeeves de référence. C’est un film extraordinaire, rempli de vie et d’humour, et l’on s’étonne toujours de savoir que Powell, qui l’a signé avec son complice Emeric Pressburger, était considéré comme un tyran et souvent cruel sur les plateaux de tournage.

La synchronicité n’étant pas un vain mot, j’ai trouvé ce matin, à l’étal d’une librairie, le dernier livre d’Alix de Saint-André, En avant, route! Il raconte les divers pèlerinages à St Jacques de Compostelle qu’elle a accomplis. C’est un peu le symétrique du film de Powell. Saint-André est d’un catholicisme plus ostensible, mais ne traite de la spiritualité de son pèlerinage que de façon oblique. Elle décrit plutôt sa route, les douleurs dans les muscles et sa conduite pas très catholique (elle fume comme un pompier et ne rechigne pas à lever le coude) et s’attarde sur ses compagnons de route, folkloriques, divers et intéressants, en un  coq à l’âne qui va de pipelettes en sagouins (les Bordelais lui ont fait assez mauvaise impression, jusqu’ici!), de braves gens en phénomènes, de plaisirs en deuils, de sentiments pas très chrétiens en efforts démesurés. On parle de l’influence des chats ratés (le superbe Marguerito) sur l’ouverture des cafés à potron-minet et de la logorrhée sur le rythme de marche, le tout enguirlandé d’un joli style, léger et piqueté d’anecdotes frivoles et d’extases raisonnables, où l’humour reste la politesse des sentiments. On se risquerait presque à tenter l’expérience, si on s’écoutait.

Fort heureusement, on ne s’écoute pas.


Actions

Information

One response

17 08 2010
André

tiens, c’est amusant: je viens moi aussi de lire « En avant, route » de Saint-André. très plaisant, comme toujours avec cet auteur. quoique j’aimerai qu’elle se remette à écrire des romans, plutôt que des autobios tout de même un peu légères.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s




%d blogueurs aiment cette page :