Le retour des refoulés

27 10 2010

Un jour, quand j’étais gamin, mes parents sont rentrés du travail avec une chaîne stéréo. Petite, simple, avec ses deux baffles à disposer à bonne distance pour profiter des effets de stéréo. J’ai souvenir d’une surprise: nous écoutions pas mal la radio, mais je ne crois pas que l’idée d’avoir une chaîne stéréo ait jamais été évoquée avant.

Quelques disques l’accompagnaient, un pour chacun. Je me rappelle un disque de musique de Gershwin pour mon père, des valses pour ma mère et pour moi, une adaptation de L’Ombre jaune d’Henri Vernes, avec Claude Titre prêtant sa voix à Bob Morane. Comme l’intérêt d’écouter l’histoire («L’Ombrrre jaune est la vie, mais elle est aussi la morrrt. Elle peut sauver l’humanité, mais elle peut aussi la détrrruiiirrre! Mwahaha haha!») avait quand même une durée de vie limitée, j’ai surtout beaucoup passé les deux disques de musique classique. Parmi les valses, mon morceau préféré était la «Valse triste», de Sibelius.

Quand je me suis demandé ce que ce monsieur avait composé d’autre, j’ai vite appris que, de sa production, il n’y avait guère que cette valse, extraite d’une musique de scène pour une pièce oubliée, qui valait qu’on l’écoutât (il me semble confusément que c’était ce que le dictionnaire en disait, grosso modo). La collection des Chefs-d’œuvre de la Musique classique, publiée par Sélection du Reader’s Digest et reçue chaque mois dans son emballage en carton, n’avait aussi que ce morceau à proposer (et guère à dire sur Sibelius!). Comme les bacs des disquaires de Bordeaux où, longtemps, je n’ai trouvé qu’elle, déclinée dans des compilations de musiques du début du XXe siècle. Quand j’ai enfin déniché autre chose, c’était «Finlandia», complétée par la «Valse triste» ou le «Cygne de Tuonela» (Le «Cygne» et la «Valse triste» permettaient de confirmer qu’en plus de ne pas avoir composé grand-chose qui méritât d’y jeter une oreille, Sibelius n’était pas un marrant: laissez tomber). On devait bien enregistrer quelque part ses symphonies ou ses diverses pièces lyriques, sa musique de chambre ou ses chœurs.

Mais pas en France, visiblement.

Un autre genre de musique subissait le même sort, et pour les mêmes raisons: la musique anglaise — parente d’infortune de celle du compositeur finlandais, reconnu et admiré au Royaume-Uni tandis que notre pays faisait la fine bouche. Au mieux, un morceau réussissait à percer et l’on ne trouvait que lui. La bande-son d’Orange mécanique avait fait connaître Purcell et Elgar, mais essentiellement avec les musiques pour l’anniversaire et l’enterrement de la reine Mary, et les marches de «Pomp and Circumstance». Pour le reste, la musique anglaise ne se circulait guère au-delà des frontières britanniques — ou de quelques disquaires extrêmement pointus, dont je n’ai pas trouvé d’exemple à Bordeaux. À quoi bon? Elgar était un compositeur patriotique et pompier (on n’en connaissait que ces marches, illustrées par le personnage guindé et ridicule du garde-chiourme d’Orange mécanique) et Purcell était un compositeur baroque. Il a eu la chance inouïe de décrocher un deuxième tube, avec l’«Air du Froid» tiré du masque King Arthur, popularisé deux fois, par le film Molière d’Ariane Mnouchkine, puis l’interprétation de Klaus Nomi.

En cherchant de la lecture en anglais, j’ai localisé à Bordeaux la bibliothèque du Consulat britannique, qui prêtait également quelques 33T. Guidé par mes critères habituels (« Oh, on dirait de la SF! »), sur la foi de la photo de galaxie sur la pochette, j’y ai emprunté Les Planètes de Gustav Holst dans une version dirigée par Adrian Boult. Choc! Stupeur! J’ai dû écouter ça en boucle pendant quinze jours. Je n’en avais jamais entendu parler avant. Bien entendu, c’était considéré comme du vulgaire pittoresque, et méprisé chez nous.

Pendant les années 1980, j’habitais près du Touquet et j’en profitais pour visiter Londres assez fréquemment. De proche en proche, les 33T n’étant pas trop chers, j’ai découvert d’autres noms inconnus en France: Benjamin Britten — j’étais trop grand pour avoir pu croiser son «Young People’s guide to the orchestra», qui partageait souvent un 33T avec le Carnaval des animaux de Saint-Saens, afin d’éduquer l’oreille des gamins — qui me fit découvrir que l’œuvre de certains compositeurs contemporains (Britten était mort une dizaine d’années plus tôt) pouvait me séduire; Gilbert et Sullivan, dont j’avais appris l’existence et les opérettes, répliques farfelues et bien élevées aux opéras bouffe d’Offenbach, avec le film de Colin Higgins, Drôle d’embrouille (Foul Play), où Chevy Chase et Goldie Hawn devaient arrêter un attentat farfelu contre le Pape durant une représentation du Mikado à San Francisco; Elgar lui-même, dont la musique qu’on croit engluée dans les conventions édouardiennes, est souvent traversée de fulgurants déchirements: les Variations Enigma, par exemple.

Le plus étonnant a été de voir le climat ambiant peu à peu évoluer. Des œuvres que je ne trouvais qu’en Angleterre ont commencé à s’infiltrer chez nous. De nos jours, chaque disquaire a une section Sibelius avec plusieurs intégrales des Symphonies, ou Elgar avec les Variations Enigma ou le Concerto pour violon dans ses bacs. Britten, réduit au «Young People’s guide» ou aux «Interludes marins» pendant très longtemps, est désormais trouvable, et on voit ses opéras montés en France — on a pu assister récemment à des productions de Peter Grimes, de Billy Budd, du Songe d’une nuit d’été ou du Tour d’écrou. On arrive même à dénicher du Holst en dehors des Planètes, des cantates de Granville Bantock, du Vaughn-Williams, du Délius, du Walton, du Frank Bridges. On trouve même des critiques cotés qui en sont d’ardents défenseurs.

Je ne connais pas l’origine de ce revirement d’opinion, mais je serais tenté de l’attribuer à l’évolution des goûts: il arrive un moment où l’impérialisme de la musique sérielle finit par se fissurer; et également à Internet qui, en facilitant les échanges entre pays, a permis à plus de curieux de juger par eux-mêmes de la pertinence de certaines opinions longtemps assénées comme des dogmes incontournables.

Finalement, la mondialisation n’a pas que des désavantages. Je reste chaque jour plus émerveillé par la profusion et la diversité des musiques qu’on peut acheter de nos jours. Et quand je songe à l’époque où Sibelius se résumait, dans les catalogues français, à la «Valse Triste», j’en viens à me demander si je n’ai pas rêvé…

P.S.: La suite de l’entrée sur le Sampo arrive. Elle a un peu enflé par rapport à mes intentions premières, alors je dois la retailler dans des proportions raisonnables.


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2 responses

28 10 2010
Nikolavitch

ce qui est marrant, c’est de voir à quel point Holst a été pillé.

sinon… Bantock : Omar Khayyam ? quesaquo ? (grand admirateur de Khayyam, je ne peux que hausser le sourcil)

28 10 2010
mantichore

Comme je le suggère dans la légende de l’illustration: une cantate où la totalité des 101 quatrains de la cinquième édition de la « traduction » de la Rubbayat par Fitzgerald ont été mis en musique et répartis entre trois chanteurs, qui sont le Poète, la Bien-Aimée et le Philosophe. Ça date de 1910, c’est très anglais — très édouardien — et j’aime bien. Granville Bantock est un peu le Cecil B. de Mille des compositeurs de l’époque, pour l’échelle à laquelle il composait. Apparemment, il a également écrit un Christus qui raconte — what else? — la vie du Christ (700 pages de partition), qui a été surtout exécuté par fragments, en raison de son ampleur.

Quant aux Planètes, oui, ça a toujours été assez connu dans les pays anglo-saxons (où c’était notamment le premier projet d’accompagnement musical de La Guerre des étoiles et plusieurs fois le générique d’émissions diverses), mais en France, ça a eu beaucoup de mal à percer.

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