Ma brillante carrière…

1 01 2011

Au milieu des années 1970, après avoir découvert l’existence du fanzine anglais d’Alan Austin, Fantasy Unlimited, rebaptisé peu après Comics Unlimited, et trouvé avec son éditeur une communauté d’intérêt pour les histoires de Carl Barks, j’ai proposé à la revue une série d’animaux comiques, intitulée Baragrin, qu’Alan a commencé à publier assez régulièrement. Ces gags d’une page étaient ma première vraie bande dessinée, il me semble (il y avait eu Les Blooms, première tentative très fruste, jamais publiée nulle part, bien que des scénarios épiques aient déjà été envisagés) et, entre mes tentatives pour dégrossir mon style et les mises en page dans l’esprit de l’époque, ça donnait des résultats assez baroques: un gag était casé sur un cadran de chronomètre, par exemple. Dans ta face, Winsor McCay!

Dévoré par la soif de publier qui démange tout éditeur de fanzine, Alan finit par sortir des fascicules format A5 des deux séries vedettes de CU: George, The Toad and the Rock, série minimaliste mais assez tordante de Paul Jay, et un Baragrin qui se payait le luxe d’une couverture en photocopie couleur. Les héros du strip vivaient deux courtes histoires gag et une aventure plus longue, où Alfie le fantôme s’aventurait dans un terrier débouchant sur un autre univers de bestioles comiques (j’avais de grands plans mégalomanes d’un Marcelverse, avec des histoires qui communiquaient, à défaut de totalement s’imbriquer — mauvaise influence des comics US).

Comme il est de règle avec les fanzines, la fréquence de parution de Comics Unlimited se mit à diminuer, avant de cesser totalement. Je tiens à préciser que je n’y étais pour rien. Que je sache. Mais je me suis vu proposer de reprendre la série, francisée en Baragrine, dans le fanzine de SF français A&A infos publié par Francis Valéry. Là, il s’agissait carrément, à l’heure de gloire de cette revue désormais mythique, de publier en impression véritable et non plus en photocopie, et la série, formatée en strips, occupait au départ les quatre pages centrales. Le prestige…

Dans la foulée, parut là aussi un album, dessiné en deux ou trois mois assez frénétiques et encré par Jean-Daniel Brèque, initialement conçu pour le format A5 mais sorti en format A4, histoire de préserver le détail des cases. Le Cinquième coin du monde ne fut pas un énorme succès de librairie, disons-le pour œuvrer dans la litote, mais j’y pris pas mal de plaisir. Au fil du temps, A&A passa entre les mains d’André-François Ruaud, puis, avec le ralentissement de parution d’A&A, Baragrine bascula dans son fanzine Yellow Submarine, pour des strips et des couvertures, voire les deux à la fois.

Il faut avouer ici que la publication du n°1 de Baragrin chez Alan Austin m’avait un peu stimulé l’imagination, et j’étais parti sur une planification intense des numéros suivants: le n°2 était déjà dessiné, les couvertures des numéros 2 et 3 aussi, et l’intrigue des futurs épisodes était bien mise en place. Le n°2, intitulé Octopus’s Garden sur une suggestion de JDB, était un imbroglio autour d’un habitant incongru du fond de la rivière locale. De là, on devait passer à Close Encounters of the Bird Kind, qui entraînait la petite bande dans l’espace, puis à War Stars, où ils affrontaient un terrible empire galactique d’oiseaux (carrément: le dictateur avait pour conseiller un robot mage, le Compuzard, lequel affichait sur son crâne un motif en forme de flèche qui anticipait celui du héros de la récente série manga Avatar). Ensuite, le retour sur Terre les expédiait en Amérique du Sud pour une course au trésor au sommet d’un tepuy (Fata Morgana) puis dans une vallée perdue de l’Himalaya, afin de répondre à un appel à l’aide (Le Cinquième coin du monde). Pour l’avenir, étaient envisagées des idées plus floues: L’Ouverture de Tannhäuser, un scénario dont le principe ne différait pas trop de celui du récent Alerte aux Zorkons de Vehlmann et Yoann; et Arthurienne, une rencontre un peu décalée et héroïque avec le roi Arthur, comme son nom l’indique.

Le succès mitigé et la perte d’intérêt d’Alan Austin pour l’édition avaient mis un point d’arrêt à ces plans grandioses et légèrement prématurés.

J’ai eu d’autres projets au hasard des supports qui se présentaient: certains débutés, comme Mulberry Bloom dans le Bulletin des SFAANS, un autre fanzine de SF (une histoire parue en une petite vingtaine de pages qui préparait le terrain à un cross-over Baragrine-Mulberry Bloom — pages jamais restituées par le chien d’éditeur), ou, plus tard, une série de space opera animalier, située à l’Ère de la première Anarchie universelle, et dont les premières planches furent publiées dans A&A. Sans aller bien loin, surtout en comparaison avec le vaste arc narratif que j’avais en tête: un prologue, et une exploration du passé récent de cet univers (avec des plans d’origine de tout mon univers d’anthropomorphes, séries magiques comprises)…

Et il y a eu la saga de Gareth, de la sword & sorcery animalière, dont les seules planches jamais éditées furent une couverture pour le catalogue de la libraire Ailleurs, une autre pour le fanzine d’Éric Dérian, YapaPQN (le numéro suivant devait contenir les deux premières planches de ce qui a peu à peu muté en Athanase 412), et une histoire dans un numéro de Sapristi! qui contenait également un dossier sur Boucq (il me semble que c’était le n°12). Sapristi!, dans son n°18 (couverture Mézières), avait également publié une courte histoire de Baragrine, « La Convention », où le désastreux romancier Sean O’Shaughnessy découvrait les joies d’une séance de dédicace — histoire reprise par la suite dans un Yellow Submarine).

Ça ne rajeunit personne, tout ça.

Je n’ai pas abandonné totalement le projet de Gareth (qui succédait au beaucoup plus lointain Cerngoth, une première ébauche dessinée dans un style nettement plus réaliste, nettement pas bien maîtrisé, et nettement marqué par l’esthétique des années 70; une première histoire avait été publiée dans Comics Unlimited). Là aussi, de grands plans, une trilogie d’albums assez épais, chacun en bicolore avec une couleur spécifique à chaque volet, une intrigue à l’architecture générale plus ou moins définie et à la dernière scène déjà conçue.

Et il y a deux ans, dans un moment d’enthousiasme, j’ai décidé de créer un blog pour y publier une série de strips dont j’avais tout le projet en tête, Athanase 412. Vous y êtes, et vous n’avez rien vu passer. C’est normal, je n’ai rien posté là-dessus, à part des teasers jamais pleinement concrétisés.

Le retard systématique d’Athanase 412 vient de mon syndrome de Buridan aigu: j’avais décidé du premier strip, qui lançait l’affaire, je savais qu’on ne rencontrerait le deuxième protagoniste qu’au bout de dix à quinze strips, je connaissais l’intrigue sous-jacente, du moins jusqu’à un certain point. Et puis, j’ai pensé à un strip antépremier qui pourrait donner le ton de l’univers en question. Et puis, j’ai eu une autre idée de premier strip, et puis, je me suis demandé s’il ne valait pas mieux démarrer plus vite, et puis…

Et puis, tout d’un coup, débouchant de nulle part, j’ai ressenti l’envie de dessiner Arthurienne que je triture dans ma tête depuis une bonne vingtaine d’années, et je m’y suis mis. Je ne sais pas trop à quel rythme ça va sortir: le scénario devrait compter une bonne trentaine de planches, et certaines risquent d’être plus longues à dessiner. Seulement, voilà, j’avais l’envie, je me suis dit qu’il fallait battre le crayon tant qu’il était chaud. Je ne sais pas où ça laisse Athanase 412, mais bah, c’est la cruelle incertitude du sport.

Voilà. Si vous ne connaissez pas les personnages, le grand, c’est Jeff et le petit, c’est Alfie (oui, Alfie est un fantôme avec un boulet au bout de sa chaîne). Et c’est à peu près tout ce que vous avez besoin de savoir. Pour le style, je compte qu’il s’assouplisse au fur et à mesure.

Pour le reste, je vais publier ça .

Souhaitez-moi bon courage… et bonne année à tous, mes lapins!


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21 responses

1 01 2011
Zaitchick

Hop ! Dans les favoris.
Bonne putain d’année à toi, Manty !

1 01 2011
soyouz

Me suis pas foulé, j’ai fait de même !
Bonne année Manti, que le dieu de la Poste soit avec toi !

1 01 2011
Artemus Dada

Chouette résolution, la derniére illustration est splendide.

Bonne année & bonne santé !

1 01 2011
Zaitchick

Le monde est méchant.
Manty n’a pas de feutre-pinceau !
Tous les détails sur Parallias Productions.

1 01 2011
Mantichore

Ben ouais. Si je veux un minimum de pleins et de déliés, je peux pas prendre un bête feutre, non plus. Et mes vieux vrais pinceaux sont dans un état qui traumatiserait les martres qui leur ont donné naissance…

1 01 2011
Zaitchick

Et la plume ?
Pas meilleur état ?

1 01 2011
Mantichore

Pas assez souple pour le trait que je voudrais…

1 01 2011
Jean-Paul Jennequin

Bonne nouvelle, puisque j’ai acheté le Baragrin 1 chez Alan Austin il y a gngngn ans, et aussi Le Cinquième Coin du Monde (à la défunte librairie parisienne Actualités) et que j’attends encore la suite.

1 01 2011
Mantichore

C’est bien, un client patient. Dommage qu’il n’y en ait pas davantage… (Y a des Cinquième coin du Monde qui sont montés jusqu’à Paris? Fichtre, on a été à deux doigts de dominer le monde!)

1 01 2011
Zaitchick

Monsieur JPJ, je t’échange ton Baragrin contre 2 Ridicule Bidule Bleu.
Et bonne année à tous.

1 01 2011
Mantichore

Outre qu’il vaut mieux laisser le Baragrin où il est, parce que, bon, les errements de jeunesse n’ont pas tous besoin d’être exhumés, je ne vois pas pourquoi tu proposes des RBB à JPJ: il est bien placé pour en avoir déjà une collection assez complète. ^________^

C’est marrant: pour le 1/1/11, j’ai eu 11 commentaires. Signe? Avertissement? Coïncidence? À vous de décider! (voix sépulcrale)

5 01 2011
Breccio

« Meurs donc à nouveau, sombre chien pustuleux ! »
— Sean O’Shaugnessy

5 01 2011
Mantichore

Jamais!!! Plutôt mourir!

5 01 2011
Breccio

Remuer les vieux souvenirs, ça me rappelle des trucs.
Emprunté à la médiathèque un DVD consacré à Art Spiegelman où, entre autres choses, les « petits jeunes » qu’il avait jadis pris sous son aile — Charles Burns, Chris Ware, excusez du peu — se rappellent qu’il les avait amenés dans les boutiques new-yorkaises où l’on trouvait du papier craft-tint double tone dont, jusqu’ici, ils n’avaient fait que rêver, car on n’en trouvait pas dans leur bled. Et ça les avait aidés à devenir les génies que l’on sait.
Soupir.
JDB

5 01 2011
Mantichore

Ah, le papier double-tone. Que de papeteries j’ai faites à San Francisco, ne recueillant que des regards interloqués quand j’en demandais, et sceptiques quand je décrivais la chose. Apparemment, c’était une production très spécialisée. J’aurais bien aimé jouer avec. Ne serait-ce que parce que c’était sans doute plus pratique que de découper les films de trame au cutter, en s’en retrouvant encore des fragments minuscules collés un peu partout, deux semaines plus tard…

5 01 2011
Breccio

Parmi les achats marquant de ces derniers mois, l’intégrale de Blazing Combat chez Fantagraphics, avec la BD sublimissime de Russ Heath, gâchée par un trait blanc horizontal qui se retrouve dans l’édition française.
Heureusement que je l’ai conservé, ce numéro de Blazing Combat. Tout comme j’ai conservé le comics de Marvel (Supernatural Chillers ?) contenant l’adaptation de « The Valley of the Worm » de Robert E. Howard par Roy Thomas (plot), Gerry Conway (script), Gil Kane (pencils), Ernie Chua (inks), John Constanza (letters) et Glynis Wein (colors).
O.
JDB

5 01 2011
Mantichore

Supernatural Thrillers, il me semble.

Comment se fait-il que Fantagraphics, plutôt soigneux pourtant, n’ait pas remarqué ce trait blanc?

7 01 2011
soyouz

Ah, enfin la première page …. Mais je me demande bien ce que Pi vient faire là-dedans ?

8 01 2011
Mantichore

C’est pas Pi, paix! J’explique tout sur l’autre blog. C’est vrai que la sobriété et l’élégance sont à la limite de l’impénétrabilité, pour commenter, là-bas.

19 02 2011
Ma brillante carrière: nouvelles pièces à charge « Parallias Productions

[…] Alan Austin, j’étais déjà à l’ouvrage sur les épisodes suivants. J’ai posté ailleurs la couverture du n°2, qui fut en plus complètement […]

4 12 2011
Chronique d’une avant-garde en retard « Parallias Productions

[…] de troisième (en progrès, mais pas assez), resté en plan. Ce que j’ai d’ailleurs déjà évoqué. Je radote. Mais à sa (partielle) publication, Cerngoth n’était déjà pas tout neuf, en […]

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