Mignonne, allons voir si l’Ouroboros…

12 02 2011

Par une douce soirée d’été anglais, un homme, troublé par l’influence de Mercure, annonce à sa compagne qu’il va passer la nuit dans le pavillon de sa propriété. Un pavillon étrange, à propos duquel il cite pour sa compagne Les Baricades mistérieuses de Couperin. Cette nuit-là, il est visité par un étrange oiseau qui l’entraîne sur la planète Mercure où il sera témoin de la lutte acharnée entre deux ethnies aristocratiques.

La première surprise, lorsqu’on lit The Worm Ouroboros, c’est la rapide disparition du personnage-prétexte de Lessingham. Nous entrons dans l’histoire avec lui, selon un procédé classique, et, dès lors qu’on nous présente les seigneurs Juss, Spitfire, Brandoch Daha et Goldry Bluszco, remontant d’un pas orgueilleux leur somptueuse salle des audiences, Lessingham est oublié. Non qu’il nous manque vraiment — il était si peu là —, mais les conventions du roman nous font garder en tête jusqu’au bout la conviction qu’il reviendra forcément clore l’épopée. Non, pourtant. Lessingham disparaît à la page 10 du roman pour ne plus revenir (fournissant de la sorte un moyen pratique de vérifier si un chroniqueur a lu le roman: certains annoncent tout de go que Lessingham en est le héros! Lessingham, ou son homonyme, est le héros de la trilogie suivante d’Eddison: Mistress of Mistresses, A Fish Dinner in Memison, The Mezentian Gate, qu’on appelle la Trilogie de Zimiamvia.)

Passons.

Sur Mercure, qui ressemble de façon étrange à notre Terre, s’affrontent différentes ethnies portant les noms de Sorciers, Démons, Diablotins et autres (sans raison vraiment évidente, sinon des cornes fugacement décrites au front des Démons), et nous allons assister à la guerre totale entre les deux plus grands adversaires: les Sorciers, plutôt belliqueux, fourbes et méchants et les Démons, plutôt belliqueux, francs et… on hésite à dire bons. Le terme ne correspond pas vraiment. Mais ils constituent le bon côté de l’affaire, par défaut. Non qu’ils soient totalement admirables en eux-mêmes. Tous sont des seigneurs à l’ancienne, arrogants, fiers de leur classe, chatouilleux sur le compte de l’honneur et ardents à la lutte, des personnages plus grands que nature, tels qu’on les trouve dans les vieilles épopées. Simplement, les Sorciers sont plus enclins à recourir à la malhonnêteté, la fourberie, voire à la magie noire pour établir leur supériorité. Ils forment en fait deux races de prédateurs rivalisant pour la même niche écologique. Il apparaît vite que, si les deux camps ont leur compte de personnages mémorables, seul l’anéantissement de l’une ou de l’autre faction mettra un terme à leur combat.

Lorsque Lessingham vient contempler Mercure, une paix instable règne entre les deux pays, paix que va fracasser l’arrogant roi Gorice XI en exigeant allégeance des Démons. Ses revendications amusent ses adversaires qui proposent de jouer la suprématie sur un combat de lutte contre Goldry Bluszco. Combat où Gorice XI périt. Mais la victoire n’est pas acquise, car Gorice XII, son successeur ou sa réincarnation, jure aussitôt de se venger en invoquant, depuis sa forteresse de Carcë, les forces de la magie noire, pour expédier Goldry à l’autre bout du monde. À la faveur de cette disparition, il lance ses troupes contre le pays des Démons. Dès lors, nous suivons d’un côté la quête de Juss et de son cousin Brandoch Daha pour retrouver Goldry dans sa prison magique, et de l’autre la glorieuse campagne de la guerre entre Démons et Sorciers.

The Worm Ouroboros — littéralement le ver Ouroboros, c’est-à-dire, au sens ancien, le dragon, ou comme nous disons plutôt en français en parlant de ce symbole de l’éternel retour qui se mord la queue et donc n’a ni début ni fin, le serpent — est une épopée sortie d’un âge Tudor parallèle, écrite dans un anglais archaïque aux tournures ouvragées, parfois obscures, auxquelles on doit au départ s’adapter. Imaginez un roman du XXe siècle délibérément écrit dans un style emprunté à Montaigne, aux poètes de la Pléiade, voire à Mme de La Fayette. Sa lecture exige un effort amplement récompensé une fois fourni: car, composé comme un patchwork de pièces volées et copiées dans la poésie Tudor, la Bible du roi Jacques et autres textes de cet âge d’or de la littérature britannique, le roman est cousu avec tant de perfection que le tissu final forme une étoffe chatoyante sans raccord perceptible, d’une splendeur sans pareille, maintes fois saluée. Entre autres, par James Branch Cabell, qui connut son heure de gloire extraordinaire dans les années 1920, et dit du roman d’Eddison: «Pour moi, […] The Worm Ouroboros demeure un exemple plutôt majestueux de romance […] qui obtient, par sa propre magie sans édulcorant et pour aucun but utilitaire que ce soit, une “suspension momentanée de l’incrédulité” dans nombre de très belles impossibilités.» Mais aussi par Tolkien qui aimait beaucoup le texte (avec quelques réserves), par C.S. Lewis (auteur des Narnia), ou par Fritz Leiber, qui inscrit résolument Eddison parmi ses inspirateurs. Il suffit de lire en parallèle les ascensions du Koshtra Pivrarcha dans The Worm et du Quai des Étoiles dans La Magie des glaces pour reconnaître l’hommage que rend là Leiber à Eddison.

J’ai déjà déploré dans un billet la critique assez sèche d’un Sprague de Camp reprochant à Eddison une glorification de la guerre. C’est en effet un peu court. Outre le fait que ce plaisir sauvage de la guerre n’est pas l’apanage de tous les personnages de l’histoire, Eddison œuvre dans un genre précis, celui de l’épopée, et en respecte les codes. Sa narration s’inscrit sur une échelle plus grande que celle de romans à visées plus réalistes: dès la première scène sur Mercure, tout apparaît splendide et démesuré, à commencer par la grande salle d’audience de Lord Juss.

Et n’oublions pas les personnages. Si les protagonistes supposés sont des héros brillants et résolus que n’effleure guère le doute ou la crainte, d’autres personnages, d’échelle plus humaine, sont mémorables. Pour le seul Lord Gro, qui semble déplaire à Sprague de Camp (les Démons l’agacent par leur absence d’hésitation, Gro l’irrite par son indécision), le roman vaut le détour. Gro constitue le dernier survivant des Diablotins. Il n’a survécu à l’anéantissement de sa race qu’en se rangeant dans le camp des Sorciers, où tous le méprisent — ou presque: il se tient aux côtés de Gorice XII quand le roi déchaîne ses enchantements depuis Carcë, et la seule présence de Gro dans cette situation périlleuse prouve assez son courage. Mais ce qui rend le personnage surprenant, c’est qu’au moment où les Sorciers voient la victoire à leur portée, Gro, secourant de façon chevaleresque la belle Dame Mevrian — qui ne lui rend guère son amitié — va s’allier aux Démons, sans autre issue prévisible que de périr avec eux dans la défaite. Gro souffre clairement d’un mal de vivre — serait-ce une trouble culpabilité du survivant? Un temps, il va errer dans la nature, trouvant à son contact un peu d’apaisement pour son âme tourmentée. Et quand le flot de la bataille tourne en faveur des Démons, une loyauté stupéfiante et suicidaire va renvoyer Gro parmi les Sorciers où il estime qu’est sa juste place. Aucune explication n’est donnée pour sa conduite — The Worm Ouroboros, roman fortement béhavioriste, ne s’attarde guère en spéculations psychologiques — et ce fascinant parcours dans un univers de personnages plus monolithiques confère à Gro toute sa force.

Le roman s’achève à la fois sur une victoire absolue du camp des justes, et sur un retournement final qui a scandalisé Sprague de Camp dans Les Pionniers de la Fantasy (depuis mon premier billet, cet ouvrage a été publié en français). Scandale à courte vue, car cette fin est la prise en compte du caractère mythique de l’histoire: ses héros ne peuvent exister que dans l’action; pour eux, la paix est un enjeu, mais pas un état naturel. La fin clôt le roman de façon totale, et consacre son statut de jeu de l’esprit.

Eric Rücker Eddison (1882-1945) était fonctionnaire. The Worm Ouroboros sortit en 1922. Très féru de langues noroises (un autre point de convergence avec Tolkien), Eddison écrivit ensuite un roman historique, Styrbiorn The Strong, d’après une saga islandaise, avant d’en traduire une autre de l’islandais ancien, la Saga d’Egil (en 1930). Puis il se lança dans une trilogie de fantasy, tangentielle au Worm Ouroboros, qu’il composa (comme l’avait fait Wagner pour sa Tétralogie, mais, selon son propre témoignage, de façon non délibérée) en commençant par la fin. Il mourut en 1945, en laissant The Mezentian Gate inachevé et en ayant menacé de développer sa série zimiamvienne en une tétralogie — et plus, si affinités. Ses ouvrages sont superbement illustrés par Keith Henderson, dont les dessins d’un style élégant et classique trahissent quelques influences Art Deco.

Une des références les plus frappantes de ce que savait donner la fantasy britannique avant que le tsunami Tolkien ne balaie, bien involontairement, presque tout sur son passage et n’uniformise gravement l’inspiration en ce domaine, The Worm Ouroboros constitue un roman totalement maniériste, se délectant de tournures précieuses, de coquetteries et d’actions résolument détachées du réalisme commun. Mais c’est justement cette rareté, cette difficulté, cette singularité qui en font toute la saveur. Avec des ouvrages uniques comme Lud-in-the-mist de Hope Mirrlees, The Once and Future King de T.H. White, La Fille du roi des elfes de Lord Dunsany, la Geste de Dom Manuel de James Branch Cabell, ou la saga de Gormenghast de Mervyn Peake, il est représentatif de ces univers au ton original qui ont cimenté les fondations du genre.


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3 responses

3 12 2011
Fraysse Thierry

Bonsoir,

Une oeuvre que j’ai très envie de découvrir, mais l’anglais utilisé par l’auteur est bien difficile… Par curiosité, seriez-vous traducteur?

3 12 2011
Mantichore

Oui, je suis traducteur, et j’adorerais traduire Ouroboros, mais ce serait un gros, gros travail!

3 12 2011
Fraysse Thierry

Pourrait-on en parler en privé? Comment obtenir votre adresse mail?

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