Princesse

8 03 2011

En 1942, dans le désert de ce qui s’appelle encore la Perse, quelques soldats britanniques stationnés à un point d’eau voient arriver une fillette. La petite en haillons s’installe à bonne distance, se lave et mange ses maigres provisions. Elle reste là deux jours, à l’écart, étonnant les soldats par sa dignité et son soin, malgré son total dénuement. Ils veulent lui laisser des rations, qu’elle finit par accepter après une certaine méfiance, montrant encore une fois un aplomb saisissant pour son âge. Le soldat qui s’est approché pour lui laisser des rations a aperçu le collier qu’elle porte: une ficelle à laquelle pend un gros clou affûté. La pensée de ce qu’a pu vivre l’enfant pour l’inciter à garder sur elle une telle arme le laisse songeur. Finalement l’enfant repart. Le soldat ne la reverra jamais.

En 1961, le quotidien britannique le Daily Express demande à l’ancien soldat, Peter O’Donnell, devenu écrivain et scénariste de bandes dessinées, d’imaginer un nouveau comic strip pour ses pages. O’Donnell a une certaine expérience en ce domaine, pour avoir scénarisé de populaires comic strips britanniques, comme Garth ou Romeo Brown. «Quel genre de série? demande-t-il. — Ce que tu voudras», s’entend-il répondre. En quête d’un concept un peu original, il songe à cette rencontre dans le désert, vingt ans plus tôt, et imagine ce que la petite réfugiée a pu devenir.

Ainsi naît le personnage de Modesty Blaise.

Enfant d’origine inconnue, probablement yougoslave, réfugiée dans le chaos de l’après-guerre, elle a erré à travers une partie du Proche-Orient, jusqu’à aboutir dans un camp où elle rencontre un vieil intellectuel qui sera son mentor. Ses pérégrinations à elle lui ont appris à se défendre; lui ne l’a jamais su. Elle va le protéger; il fera son éducation. Elle se choisit un nom: Modesty Blaise. Modesty pour son attitude réservée, Blaise comme le maître de Merlin l’enchanteur. En grandissant, elle fait carrière dans le crime, pour se retrouver à la tête d’une organisation vaste, structurée et efficace, le Network, qui opère dans le cadre de certains paramètres: notamment pas de trafic de drogue ni d’êtres humains. Elle croise la route de Willie Garvin, ancien soldat devenu une épave. Elle le tire de prison et lui donne sa chance. Il lui en gardera une reconnaissance éternelle et deviendra son second.

Tous deux, fortune faite, se retirent des affaires et s’installent en Angleterre pour goûter une existence d’oisiveté et de luxe… en principe, car en réalité, ils s’ennuient très vite. Par chance, sir Gerald Tarrant, haut dignitaire du Foreign Office, saura habilement gagner leur amitié et s’attacher leurs services pour leur confier, souvent avec le regret de les envoyer vers le danger, des affaires qui dépassent les capacités des autorités officielles, et mettre à contribution leur talent exceptionnel pour l’aventure.

C’est dans le Daily Express que devait paraître le strip Modesty Blaise. Mais il semble que le patron se soit formalisé devant cette héroïne sortie de la pègre, et c’est finalement le London Evening Standard qui récupère la mise. Le dessinateur est Jim Holdaway, avec qui O’Connell a déjà travaillé sur Romeo Brown. Il a un beau dessin noir et blanc, ferme, hardi, texturé, avec un peu de ce style publicitaire des années 60. Un peu raide, parfois, mais porteur d’une belle énergie, il dépeindra sans doute la meilleure Modesty de la longue vie de la série.

Le premier strip sort le 13 mai 1963. Le dernier, le n°10183, paraît le 11 avril 2001, jour de l’anniversaire d’O’Donnell. Entre-temps, le dessin a été assuré, après la mort prématurée de Holdaway en 1970, par Enrique Romero, John M. Burns, Patrick Wright, Neville Colvin et Dick Giordano. Titan Books au Royaume-Uni est en train de rééditer l’ensemble, mais cela représente pas mal de travail!

La série rencontre très vite un vif succès: elle est vendue un peu partout dans le monde — je la lisais chaque jour dans Sud-Ouest, pour ma part —, et les droits d’adaptation sont achetés par le cinéma. On demande à O’Donnell de fournir le scénario. Ce qu’il fait, et il écrit également le roman du film, publié en 1965 et sobrement intitulé Modesty Blaise. Excellente initiative, puisque, après d’infinis délais, le fameux film ne sortira qu’en 1966: Joseph Losey, qui ne comprend visiblement pas grand-chose à la bande dessinée ou au film d’action, a tourné une calamiteuse meringue kitsch où une esthétique pop-art déjà dépassée tient lieu de scénario. La distribution n’est pas trop mal réussie: le rôle principal va à Monica Vitti, mais Terence Stamp est un peu frêle en Willie; Dirk Bogarde est convenable en Gabriel, mais Harry Andrews manque de nuance en sir Gerald Tarrant. Le film reste une grande enfilade de n’importe quoi, sans grand rapport avec le script d’O’Donnell. «De mon scénario; il devait rester une réplique», estime ce dernier.

Modesty Blaise fera l’objet d’une autre tentative d’adaptation à l’écran, en 1982, cette fois-ci pour la télévision. L’épisode pilote ne convainc pas, et la série ne se fait jamais. L’adaptation la plus réussie à ce jour est My Name is Modesty, de Scott Spiegel, qui raconta assez fidèlement en 2004 les origines de Modesty, sa rencontre avec le professeur Lob et son éducation dans un camp de réfugiés. L’absence de Willie Garvin et de toute suite à ce projet, malgré les louanges de Quentin Tarantino, grand fan de Modesty Blaise, laissent le spectateur frustré. Mais dans le cadre choisi, le film est plaisant.

Revenons en 1965.

Modesty Blaise, sorti bien avant le film qu’il aurait dû accompagner, devient un bénéfice collatéral de l’opération: le premier roman d’une série qui en comptera onze, plus deux recueils de nouvelles, qu’écrira O’Donnell sur son duo de héros. Si les personnages sont bien les mêmes que ceux de la série dessinée, les deux chronologies sont incompatibles, et certains incidents diffèrent dans les détails. O’Donnell a un style agréable, un vrai talent de conteur, et ses histoires regorgent de petites touches justes et originales. S’il décrit minutieusement la tenue de ses personnages à chaque apparition, ce n’est pas simplement un tic, mais à la fois une façon de donner une impression visuelle au lecteur, tout en informant sur le personnage ainsi vêtu. Il se documente énormément, peut passer par exemple la journée dans un club d’escrime afin de pouvoir décrire une scène de combat dans un de ses romans. Pour le reste, les intrigues sont souvent astucieuses, les méchants convenablement retors et dangereux.

Les romans flirtent même à l’occasion avec le fantastique. Ainsi, dans I, Lucifer (Modesty et son médium, selon un titre français peu inspiré), troisième roman de la série, Modesty rencontre-t-elle Lucifer, un voyant aux pouvoirs tout à fait authentiques qu’exploitent d’habiles maîtres-chanteurs. Regrettablement, le public français ne se passionne pas outre mesure pour Modesty Blaise, quand Denoël publie les romans de ses aventures ici. Des titres un peu balourds qui jouaient la carte série noire sont peut-être à blâmer. Il semble n’y avoir eu que neuf volumes traduits chez nous. Mais, dans les pays anglo-saxons aussi, les rééditions ont été assez rares, ces dernières années, et il n’est pas aisé de se constituer une collection complète des titres à prix raisonnable. La dernière intégrale en date a été publiée par la branche indienne de Penguin Books et ne semble disponible que sur le sous-continent.

Ce qui fait aussi la saveur des aventures de Modesty Blaise, c’est l’aspect intensément professionnel de l’héroïne et de Willie Garvin. Ce ne sont pas les aventuriers fortuits d’autres séries, mais des gens qui s’entraînent en permanence, se préparent minutieusement, règlent avec soin tous les facteurs prévisibles. Comme tous les improvisateurs, leurs coups de génie dans le feu de l’action se fondent sur un entraînement constant et la mise au point d’éléments de base à adapter aux circonstances. S’ils savent se servir avec compétence de toutes les armes, Willie et Modesty ont leurs favoris: Willie porte deux poignards spécialement confectionnés dans un fourreau de poitrine, avec lesquels il est capable de prouesses étonnantes. Quant à Modesty, cette experte en arts martiaux a une affection marquée pour le kongo, sorte de petit haltère de bois dur qu’elle dissimule souvent en bijou pour retenir son chignon. Par ailleurs, une aura diffuse de tragédie pèse sur les deux héros. Aussi amateurs des plaisirs de la vie qu’ils puissent être, Modesty et Willie restent prisonniers d’une passion pour l’aventure, une aventure dont la mort pourrait être l’issue. Et c’est ainsi que s’achève la carrière du duo, dans la nouvelle «The Cobra Trap»: par la fin des deux personnages, une conclusion qu’on sentait confusément dès leurs premiers exploits dans cette pulsion presque morbide qui sous-tend leur indéniable plaisir de vivre.

Le duo Modesty/Willie est unique: deux professionnels absolus, complices sans qu’il soit question entre eux de rapports sexuels. Non que Modesty et Willie rechignent à la bagatelle — ils ne se privent pas d’accumuler les conquêtes par ailleurs. Mais leurs rapports sont dégagés de toute tension sexuelle, presque trop forts pour envisager un passage à l’acte — O’Donnell évoque sur ce point un genre de version moderne du lien entre le chevalier et sa dame. Dans tous les autres domaines, culture, armes, combats, ils apprennent l’un de l’autre en permanence, se complétant et se soutenant, tout en respectant leur liberté réciproque. Un équilibre délicat et miraculeux qu’ils maintiennent naturellement.

Belle, dangereuse, suprêmement confiante et totalement indépendante, anticipant — voire inspirant — les Cathy Gale, Emma Peel ou Purdy, Modesty campait dès le début des années soixante la femme libérée. De la façon la plus radicale et révolutionnaire qui soit: en forgeant elle-même sa propre identité.

*

NB: les couvertures présentées sont celles de la maison Souvenir Press, qui reprend les illustrations des éditions originales de la série.


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5 responses

8 03 2011
Zaitchick

Merci pour ces belles histoires, onc’ Pat’😉

8 03 2011
Mantichore

Je veux, mon neveu!

10 03 2011
Breccio

Passionnant.
Et le comic strip ? Pas de réédition en volume ?
JDB

10 03 2011
Breccio

PS: j’aurais dû fouiner avant de poser la question : apparemment, il y a une palanquée d’albums chez Titan Books.
http://www.amazon.co.uk/Modesty-Blaise-Collections-in-order/lm/R1O0P4BILA0QEP/ref=cm_lmt_srch_f_1_rsrsrs0
JDB

10 03 2011
Mantichore

Oui, Titan fait un boulot soutenu là-dessus, j’aurais dû le préciser. [Hop! J’ai rajouté une phrase à ce propos!] Il y a eu plusieurs éditions, il semble que la dernière en date soit plutôt bien reproduite. Un critère important avec le trait superbe de Holdaway. Je ne sais pas exactement où ils en sont, mais il y a du boulot avant d’en arriver à Giordano!

(En passant, j’ai vu çà et là avec un peu de surprise que l’opinion des fans sur le film de Spiegel n’est pas tendre — sans doute parce que ce n’est pas non plus un « vrai » film de Modesty Blaise.)

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