Du danger des voeux

28 03 2011

Le parlement des sages d’Erl avait un seul désir: après tant d’années de sage administration par leur roi, que la petite vallée soit gouvernée par un être magique, afin que la réputation d’Erl se répande de par le monde. Et le roi accéda à leur requête et dépêcha son fils au pays des Elfes, pour qu’il demande au roi des Elfes la main de sa fille. Armé par une sorcière d’une épée forgée d’éclairs, Alveric quitta donc les territoires que nous connaissons et parvint au pied du château dont on ne parle que dans les chansons. Et là, il se trouva face à face avec la princesse.

Edward John Moreton Drax Plunkett, 18e baron de Dunsany, est, sous le nom nettement plus commode de Lord Dunsany, un des grands auteurs de la fantasy. Aristocrate irlandais, il écrivit des contes (les chroniques de des dieux de Pegãna, ou les extravagantes histoires de club que le truculent Mr Jorkens narre contre l’offre d’un grand whisky & soda) et des romans qui comptent parmi les chefs-d’œuvre du genre. La Fille du roi des Elfes est du nombre: la force motrice de l’intrigue naît de la coexistence d’un pays des Elfes, immuable et sublime, et d’un monde des hommes, sous le joug du Temps. La vie et le rêve sont en opposition, et une importante intrusion de l’un vers l’autre va entraîner un déséquilibre entre les deux, que les personnages passeront leur existence à tenter de concilier, de façon consciente (le prince Alveric et sa quête perpétuelle d’un domaine qui se refuse à lui, de crainte de ses armes; le roi des Elfes et ses runes de puissance) ou pas (son fils Orion, fasciné sans le savoir, et destructeur, de ne pas le comprendre). Mais la lutte est inégale: contrairement aux humains, sujets au temps, le rêve et la poésie opèrent dans la quasi immuabilité de la fiction. Et le souhait imprudent du Parlement d’Erl va se retourner contre la petite vallée.

Dunsany sait aussi bien raconter les merveilles ineffables du pays des Elfes, figé dans un Temps imperceptible, que les beautés du pays des hommes et la fascination d’un univers où le Temps exerce sans cesse son ouvrage/ses ravages. Son style, à quelques coquetteries près, reste d’une belle modernité et d’une grande succulence. Certains passages sont des morceaux de bravoure, comme la quête d’Alveric pour le pays des Elfes qui lui est désormais refusé, ou la chasse épique d’Orion aux trousses d’une licorne échappée du domaine des Elfes, mais aussi la fascination du troll Lurulu devant le travail du temps, manifeste dans les territoires que nous connaissons, dont Dunsany rend merveilleusement le fourmillement implacable et omniprésent.

Dunsany a inspiré nombre d’auteurs, de Lovecraft (moins qu’on ne l’a longtemps pensé, car il semble que HPL composait déjà des histoires au style voisin de Dunsany avant de connaître ses œuvres) à Neil Gaiman (dont le Stardust rend clairement hommage à Dunsany). Il est crédité de l’idée de départ du film de René Clair, C’est arrivé demain, et sa vision d’un pays des Elfes figé dans le temps comme une métaphore de la fiction n’est pas sans rappeler le Lud-in-the-Mist de Hope Mirrlees qui paraîtra deux ans plus tard: chez Mirrlees, le Pays des Elfes est également un pays figé, qui entretient des rapports inquiétants et troubles avec la mort et l’art. Mais cela reste un ouvrage difficilement classable selon les critères limités de la fantasy moderne. Une quête? Certes, il y en a, et même deux, la première qui lance l’intrigue, la deuxième qui se prolonge en marge. Des conflits? Le conflit principal, entre le roi des Elfes et la vallée d’Erl dure pour un des personnages une seule journée, et aucune campagne militaire n’est réellement engagée. Pas de personnages vraiment normaux pour que le lecteur s’identifie, sinon le parlement d’Erl, dont les interventions sont des pastiches de réunion politique. Un roman qui ne suit que sa propre logique et sa volonté, qui innove hors des sentiers battus par d’autres. Un style qui mêle la poésie à l’ironie légère, l’épique au quotidien. Un classique absolu.

Le roman a inspiré en 1977 un album concept de Bob Johnson et Peter Knight, qui venaient tout juste de quitter le groupe folk anglais Steeleye Span. En neuf chansons d’un style qui rappelle un peu leur ancien groupe, ils retracent l’action du roman, après lecture d’un passage tiré de l’œuvre de Dunsany. Le rôle du roi des Elfes est tenu par Christopher Lee, excusez du peu. Mary Hopkin chante celui de Lirazel. La voix n’est pas désagréable, mais le pur cristal de la voix de Maddy Prior aurait probablement mieux rendu la nature profonde de la fille du roi des Elfes.

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