Gagner le Nord en croyant le perdre

21 04 2011

La faculté coûte cher, aux États-Unis. Joel Fleischmann a trouvé une bonne astuce pour se faire payer ses études de médecine: il a accepté une bourse de l’État d’Alaska et devra en contrepartie exercer la médecine cinq ans au service de l’état une fois son diplôme obtenu, afin de la rembourser. Même pour un New-yorkais endurci comme lui, l’épreuve s’annonce très supportable: Anchorage est une capitale, après tout, et de fréquents vols pour la Grosse Pomme lui permettront de ne pas perdre le contact avec la vraie civilisation.

Mais quand il débarque, Joel apprend qu’Anchorage est pourvue de tous les médecins juifs qu’elle peut souhaiter et que le gouvernement fédéral l’envoie en un lieu qui a davantage besoin de ses services: la petite ville de Cicely, en pleine forêt, à des centaines de kilomètres de tout.

La déconvenue de Joel ne va pas s’alléger avec la découverte des habitants de Cicely: dans cette nouvelle frontière de l’Amérique, où le climat est rude et où l’on vit au sein de la Nature, les habitants ne sont pas venus par hasard. Tous ont le caractère bien trempé, une forme d’esprit pionnier, un parcours atypique et un petit grain. En bref, leur mentalité ne cadre pas trop avec celle du citadin branché et frénétique, bobo avant l’heure, qu’est Joel.

Et il va devoir tenir quatre ans.

En fait, Joel (Rob Morrow) en tiendra en gros six, la série Northern Exposure/Bienvenue en Alaska s’étant révélée plus populaire que n’osaient l’imaginer au départ ses créateurs Joshua Brand et John Falsey (St Elsewhere, I Fly Away). Dans un épisode assez cruel, Joel apprendra qu’à cause de l’inflation, il doit une année supplémentaire au gouvernement fédéral.

Les habitants sont pourtant bien attachants: de Chris-in-the-Morning (John Corbett), ancien petit délinquant, converti brutalement à l’art et à la philosophie par la découverte en prison des poésies de Walt Whitman, à Maurice (Barry Corbin), le John Wayne local, un ancien astronaute très réactionnaire et chantre du capitalisme qui a l’intention de développer Cicely pour en faire un grand pôle économique (sa rencontre avec un couple gay qui partage nombre de ses goûts, notamment en matière de comédies musicales, le laissera fort troublé); en passant par Maggie (Janine Turner, actrice assez rare: on la reverra dans Cliffhanger, avec Stallone), qui a rompu avec sa famille riche pour devenir pilote d’avion-taxi, et dont les petits amis ont une fâcheuse tendance à périr dans des accidents invraisemblables (l’un d’eux sera écrasé par la rentrée d’un satellite dans l’atmosphère); Ed (Darren Burrows), jeune homme d’aspect simplet, mais passionné de cinéma, en correspondance suivie avec les plus grands metteurs en scène du monde, fans de son travail; Holling (John Cullum), le barman, qui vit une grande histoire d’amour avec la belle Shelly (Cynthia Geary), ancienne Miss, qui a une bonne trentaine d’années de moins que lui; Adam (Adam Arkin), le plus grand cordon-bleu du monde, misanthrope qui vit dans la forêt où il se déplace pieds nus (il sera par la suite rejoint par une compagne, Eve (Valerie Mahaffey), profondément hypochondriaque); Ruth-Anne (Peg Phillips), la sage propriétaire de l’alimentation générale/bibliothèque du lieu. Sans oublier Marylin (Elaine Miles), la taciturne, pragmatique et impassible secrétaire indigène de Joel.

Si l’on ajoute un acteur capital, la forêt qui cerne le petit village, on obtient une série clairement située dans la continuité d’inspiration de Twin Peaks de Lynch et Frost (1), jusqu’aux phénomènes fantastiques qui affectent parfois une population en prise directe avec les mystères de la Nature. Dans l’attente de la débâcle de printemps, les gens deviennent un peu fous; lors de certaines aurores boréales, les rêves des habitants de Cicely s’échangent; le Sasquatch — sorte de yéti des forêts du Nord — rôde-t-il dans les parages de Cicely? Un chien errant serait-il la réincarnation d’une personne récemment disparue?

Comptons aussi des scènes parfois baroques — comme cet épisode où la Légende du Corbeau qui vola le soleil est narrée au travers d’une danse au cours d’une fête indienne; le moment magique où un piano carbonisé est catapulté sur l’air du Beau Danube Bleu (après une citation de Kierkegaard, ce qui n’est pas courant dans les séries télé); le Running of the Bulls où la population mâle de Cicely traverse toute nue la ville dans la neige, à l’annonce du printemps — et des épisodes épatants (dont le plus beau reste peut-être celui qui raconte la fondation de Cicely, l’origine de ce nom, l’histoire d’amour entre Cicely et Roslyn — clin d’œil au nom de Roslyn, la ville réelle, située à l’est de Seattle, dont la rue principale servait de décor naturel à la série — le tout sous l’égide de Franz Kafka, qui a, semble-t-il, été se promener en Alaska, à l’instar de Napoléon et de divers touristes célèbres et peu connus)… tenons donc compte de tout ça et on aboutit à un véritable petit chef-d’œuvre d’humour et de bizarrerie.

L’illustration sonore était particulièrement soignée, et c’est un des grands malheurs de l’édition DVD que, l’éditeur n’ayant pu acquérir les droits de toutes les chansons de la série d’origine, les coffrets aient dû subir des modifications de piste (comme, pour les mêmes raisons, la série Quantum Leap/Code Quantum), gâchant parfois le travail initial des créateurs. Certaines séquences, par la synergie de la mise en scène et de la musique, atteignaient une puissance étonnante, notamment dans les scènes oniriques. On rêve beaucoup à Cicely, et on a des rêves tout à fait singuliers et frappants. Un songe de Chris-in-the-morning où il se retrouve sur la banquette d’un poids-lourd piloté par Carl Gustav Jung, accompagné par l’air guilleret de Mr Sandman, chanté par les Chordettes, est particulièrement mémorable — et désopilant. Deux CD de morceaux choisis ont d’ailleurs été publiés.

Commencée en bouche-trou en 1990 (quinze épisodes tournés au terme des deux premières saisons), la série rencontra un joli petit succès, consacré par plusieurs récompenses prestigieuses. Il semble que les problèmes soient venus des efforts de Rob Morrow pour négocier un meilleur contrat. Les producteurs, en réponse, réduisirent la présence de Joel dans les épisodes, le mettant d’abord en concurrence avec un nouveau venu hyper allergique aux polluants, Mike (Anthony Edwards, plus connu pour son rôle du Dr Greene dans Urgences), pour le remplacer finalement par un couple assez terne, les Capra, avec lesquels la série s’acheva, sur l’épisode n° 110, Tranquility Base, et une mémorable séquence qu’accompagne la chanson Our Town. «Vous savez bien que les bonnes choses ne durent jamais,/Alors dites adieu à notre ville, notre ville…» tandis qu’à l’écran, chacun se prépare à aller au lit et que, ombre dans le noir, Morty l’élan traverse une dernière fois d’un pas nonchalant la rue principale et unique de Cicely.

À l’étranger, la série était particulièrement prisée en Finlande, où l’état d’esprit un peu décalé des habitants de Cicely entrait en résonance avec le cœur des Finlandais. Elle a aussi fait les beaux soirs de la chaîne satellite allemande Vox, où je la regardais en allemand, faute d’avoir accès à l’époque à toute la série — seuls quelques épisodes choisis étaient sortis en VHS au Royaume-Uni. En France, diffusée sur Série Club de façon sporadique et très tardive (tant par ses horaires nocturnes que par la lenteur pour la présenter, quelque dix ans après ses débuts aux USA), la série est somme toute passée inaperçue.

Civilisée, hédoniste, poétique, inventive et drôle, c’est pourtant une des grandes petites séries de la télévision US.

____________________

(1): qui engendra d’ailleurs un véritable sous-genre de la petite ville d’apparence ordinaire qui cache bien des secrets, dont la première dérivée fut sans doute Pickets Fences de David E. Kelley — devenue Drôle de Shérif et High Secret City/La Ville du grand secret dans une diffusion française spectaculairement cochonnée par TF1. De son côté, on peut considérer que Northern Exposure donna naissance à Due South/Un Tandem de choc, qui inversait exactement le postulat de base, en envoyant un Canadien remarquablement bien ajusté et proche de la Nature dans le maelstrom d’une grande ville américaine au sud, où il devait affronter le cynisme, la criminalité et la mauvaise éducation des autochtones.


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4 responses

22 04 2011
artemus dada

Ça donne envie de voir cette série.

22 04 2011
Mantichore

Je trouve qu’elle le mérite. Il faudrait qu’elle sorte en coffret DVD avec bande musicale respectée…

23 04 2011
Benoît

C’est une de mes séries cultes. Je l’ai découverte par hasard (zapping) sur RTL9 (avant que cette chaîne sombre dans le néant télévisuel total), et ensuite j’ai rattrapé mon retard avec les DVD. J’ai malheureusement les mêmes réserves concernant la BO…

23 04 2011
Mantichore

Hélas, apparemment, certains ont des exigences faramineuses pour l’emploi de leurs chansons. Je subodore que c’est ce qui explique qu’une série aussi populaire que Cold Case traîne à sortir en coffret DVD (même s’il est curieux que CC n’ait pas préparé ses contrats en fonction: NE ne pouvait pas prévoir que le problème se poserait, mais CC a débuté alors que le coffret DVD était déjà un débouché établi).

Dommage pour l’intégrité de l’œuvre. Mais je suppose que c’est mieux que rien. On a longtemps attendu une édition DVD de Max Headroom, et elle n’est encore disponible qu’en région 1.

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