Atys ma colère, et mon courroux, coucou!

20 06 2011

Atys aime Sangaride, qui l’aime également mais est promise au roi Celænus. De son côté, la déesse Cybèle, qui aime Atys de façon trop humaine, fait de lui son sacrificateur attitré. Après quelques quiproquos, Atys décide d’user de son pouvoir pour s’opposer au mariage de Sangaride et la garder pour lui. La vengeance de Cybèle sera terrible.

Opéra de Lully, Atys a été repris à la fin des années 80 par William Christie et les Arts florissants avec une mise en scène de Jean-Marie Villégier. Le succès fut immense. À tel point que cette production historique a été reprise cette année pour une tournée de différentes maisons d’opéra, dont Bordeaux paraît le terme, avant une apothéose à Versailles, un retour aux origines. Le succès reste au rendez-vous, si on en juge par la rapidité avec laquelle le Grand-Théâtre s’est rempli, me laissant le choix entre quatre places diversement atroces. J’ai passé les deux premières parties à me dévisser le cou pour tenter de deviner ce qui se passait sur le dernier tiers de la scène qui échappait à mon regard, mais le départ de mon voisin de gauche, qui m’a permis de gagner une place et de me placer en position moins périlleuse pour mon cou, m’a heureusement sauvé du torticolis qui tue. Mais j’étais juste au-dessus de la fosse et j’ai pu profiter pour regarder William Christie diriger, spectacle épatant en lui-même.

Bref.

L’idée géniale de Villégier a été de déplacer l’action de la Grèce antique à la cour de Versailles. La mythologie grecque et latine était une excellente façon de parler des passions des grands de ce monde sans s’aventurer dans les marais de la politique. Selon les besoins, on pouvait trouver des exemples et des mises en garde, des façons détournées de louer le roi ou de le conseiller sans avoir l’air d’y toucher.  Une fois retiré ce voile mythologique, Athys apparaît comme une tragédie de la cour et des devoirs. Dans une cour de gentilshommes en perruques poudrées et de dames en robes à paniers, Celænus est un grand gentilhomme, Athys un courtisan nommé prêtre en chasuble, et Cybèle est à la fois monarque et déesse. Louis XIV se voyait en Athys, en butte à une Cybèle évoquant la Reine et amoureux d’une Sangaride un peu Montespan.

Entre les intermèdes et ballets, les costumes des courtisans et des dames de la cour, l’histoire fait penser au Nõ japonais. Sans atteindre l’extrême codification de ce genre, elle fonctionne à l’intérieur d’un cadre rigide soudain révélé au spectateur. Un cadre qui concerne aussi la musique, et dont la perception permet justement de percevoir comment Lully joue des conventions, les airs, les récitatifs, les intermèdes musicaux ou dansés, pour faire passer la vérité des sentiments des personnages dans les failles du rituel de cour. Même le langage est codifié. Le style est celui du Grand-Siècle, très beau, mais tout corseté de superlatifs et de tournures typiques. Vous n’êtes jamais triste, vous avez un secret désespoir où [le] malheur [vous] livre; vous ne tombez pas amoureux, vous êtes frappé par les plus funestes coups de l’amour. Là encore, ce vocabulaire galant très balisé permet des splendeurs fugaces, comme la très racinienne déclaration finale d’Atys: «Je suis assez vengé: vous m’aimez, et je meurs». Mais il est aussi la marque visible des restrictions qui pèsent sur le couple des amants. La musique est belle, les airs sont charmants, mais l’enchaînement des figures semble obéir à des lois strictes; et c’est justement en allant jusqu’à la limite de ces formes que Lully suggère les forces à l’œuvre. William Christie et les Arts Florissants suivent la musique dans ses retranchements les plus intenses, ceux où la musique atteint au silence, où un discret friselis de triangle, un souffle de flûte, une voix poussée à au bout de l’émotion expirent sur un moment de suspens total. Est-il besoin de préciser que les chanteurs sont tous remarquables?

C’est au deuxième entr’acte que j’ai vraiment pris la mesure du cadre totalement artificiel de l’œuvre dans laquelle j’étais immergé depuis deux heures. Histoire de lutter contre le torticolis qui menaçait, je suis sorti du Grand-Théâtre pour m’acheter une glace italienne au coin de la place de la Comédie. Le contraste avec la salle de marbre noir où se déroule l’action d’Athys n’aurait pas pu être plus profond — même si au retour la replongée dans cet univers a été facilitée par l’acte IV, acte assez bouffon qui prépare le drame, et si, un peu plus tard, l’étrange Alecto, sorte de bonne sœur homicide au physique de Savonarole — ou de John Cleese jeune — se lance dans une assez bizarre poursuite, à la fois grotesque et horrible, en jetant des aspersions de goupillon sur Athys.

C’est un étrange et étonnant opéra, magnifique et fascinant à regarder (même d’une pas très bonne place), et dont j’ai beaucoup de mal à décrire la séduction profonde. J’ai été finalement plus ému à son terme, de l’effet cumulé et de l’émersion soudaine, du résultat plus que des péripéties. C’est une très belle œuvre qui atteint à l’humain sous un masque d’artificiel.

Que le malheur d’Atys afflige tout le monde. Que tout sente, icy bas, l’horreur d’un si cruel trépas.


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4 responses

21 06 2011
Zaitchick

Faut quand même prendre de sacrés risques pour assister à un opéra de Lully.
Qui l’eut cru ?

21 06 2011
Mantichore

Plus que des risques, il faut être prêt à affronter certaines mortifications dans sa chair. Si j’avais su, j’aurais été dévot, ça m’aurait été compté en points de karma supplémentaires.

22 06 2011
Emmanuel Péhau

Merci.

22 06 2011
Mantichore

Mais de quoi? O______o

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