Perles et loukoums

2 06 2017

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Jadis – ou plutôt naguère car il n’y a quand même pas si longtemps – Nadir et Zurga, amis d’enfance, sont tombés amoureux de la même femme, la belle Leïla. Jaloux, ils se sont fâchés et séparés. Aujourd’hui, Nadir revient et jure de nouveau amitié à Zurga, qui vient d’être fait roi du village de pêcheurs de perles où il vit.

Et comme les librettistes n’ont peur de rien, c’est justement le jour où une vierge voilée vient sur l’île chanter et éloigner les esprits mauvais. Et qui est justement cette vierge, je vous le donne Émile?

Ben, non, pas Émile. Mékilékon.

 

Bon, le livret des Pêcheurs de perles de Georges Bizet (1863) est franchement moyen moyen. En plus, j’étais au paradis. Pas en extase; enfin, pas en arrivant. Mais au tout dernier étage, comme Garance et Baptiste, et j’ai vu tout l’opéra en plongée. C’est pas mal, mais ça écrase un peu les chanteurs contre la scène et le dispositif scénique perd de sa force. En plus, j’avais le bonheur d’avoir à côté de moi un habitué, qui vient depuis cinquante ans à cette place, comme il l’expliquait à son fan club de rombières fascinées. « À part quand j’avais 17 ans, j’étais en face, mais j’ai vite choisi ici ». Et il allait nous expliquer toutes les vertus de sa place de côté, pas terrible – la mienne était déjà pas idéale et la sienne était moins bien située – quand l’orchestre, en commençant, l’a obligé à se taire. Non sans qu’il égrène des perles de sagesse au fil de la représentation, allant jusqu’à fredonner la romance de Nadir en même temps que le freluquet qui s’y risquait sur scène. Nous avons échappé à une variante du Fantôme de l’Opéra uniquement parce que ça aurait interrompu la représentation et qu’il aurait pu blesser des gens au parterre en s’y écrasant.

Bref. Durant le premier acte de cette représentation au Grand Théâtre de Bordeaux d’une production créée à Paris, je dois dire que j’étais pas emballé. La musique est très belle, la romance de Nadir (malgré le crétin) reste un sublime loukoum, comme l’air de la déesse. J’avais toujours situé l’opéra en Arabie, pour avoir vu les paroles de la romance de Nadir pour la première fois dans le Foufi de Kiko, dans les pages du beau journal de Spirou. Mais les décors de cette production sont minimalistes, et ternes, sauf l’éclairage bleu qui fait un instant passer la scène pour une mer aux flots transparents. Ça ne dure pas; ensuite, c’est une scène en bois couverte de traînées de peinture pas forcément évocatrices. Mais ça passe. La mise en scène, après la belle idée de commencer par la fin, durant l’ouverture, transformant tout l’opéra en un flash-back, était assez plate et se mouche dans le livret: « Dansez, filles aux yeux sombres », chante le chœur, et sept types dont je ne suis même pas sûr qu’ils avaient tous les yeux marrons se déhanchaient selon des danses difficilement identifiables. On voit des files de figurants passer en fond de décor, sans doute pour symboliser les gens qui vaquent à leurs occupations. Avec de la bonne volonté, on peut admettre. L’âme du mime Marceau peut dormir tranquille, la concurrence ne viendra pas des chœurs de l’opéra de Bordeaux. La scène où les pêcheurs plongent chercher les perles est amusante mais un peu perdue dans le fond et anecdotique. Et le revirement de Zurga à la fin du 2e acte (mais bon, le livret est mal foutu, faut dire) ne charrie pas une crédibilité immense. Les costumes sont un peu folklo aussi: le livret se situe à Ceylan (pas de plaisanteries faciles, merci), les prières ont des aspects un peu indiens, et les costumes couvrent un éventail assez large entre Pondichéry et Yokohama (les strings des pêcheurs de perles sont très japonais, comme la tenue de la vierge voilée, et Zurga a un petit côté chinois, par moments). C’est un opéra des Indes dans la mouvance des Lakmé et autres Bayadère (qui est un ballet, je sais). C’est très pittoresque.

20170509-Les-Pecheurs-de-Perles-by-Pierre-Grosbois

Au deuxième acte, donné avec le troisième dans le prolongement, tout s’améliore. Parce que l’histoire quitte les banalités, l’exposition et les coïncidences hénaurmes pour rentrer dans le vif du sujet. Là, ça devient vraiment très fort. Les passions des personnages donnent lieu à de belles scènes, fortes et assez émouvantes. D’autant qu’il m’apparaît clairement que le triangle amoureux ne va pas dans le sens que clame ostensiblement le livret: Zurga et Nadir aiment la même femme, tu parles. Zurga et Leïla aiment le même homme, oui. Zurga ne parle que de Nadir, et n’évoque Leïla que pour justifier sa colère quand il découvre l’horrible vérité: Nadir veut coucher avec elle! Ce qui rend son sacrifice final, que la scène d’ouverture renforce dans son inévitabilité, d’autant plus grand. Bonus: Papy 50 ans à mes côtés a fermé sa gueule à peu près tout le temps, sauf pour dire « C’est beau »quand Leïla a eu fini d’implorer Bramah de chasser les démons. Merci, papy: j’étais pas sûr.

Il m’est d’ailleurs arrivé une première: c’est moi qui ai donné le signal des applaudissements à la fin, dites donc. Zurga tranche les liens des deux amoureux et les renvoie vers la seule voie d’évasion. Resté seul, il se dépouille de son manteau de roi qui tombe au sol, écarlate comme une flaque de sang. Il a trahi la confiance de son peuple et doit assumer. Il prend son couteau, le lève. Les lumières s’éteignent.

Silence de mort dans la salle. Tout le monde est saisi.

LES PECHEURS DE PERLESMoi, je sais pas, il me semble que c’est fini, clairement, et que c’était vachement bien. Alors, en me disant que je fais peut-être une boulette, j’applaudis, tiens. Trois fois, avant que deux ou trois autres me suivent et qu’enfin la salle emboîte le pas. Ça fait tout drôle – surtout le moment où j’ai le temps de me dire: « Oh, merde, j’ai applaudi trop tôt, va encore y avoir un truc ».

Mais non.

Le trio principal était magnifique: Joyce El-Khoury en Leïla, Sébastien Droy en Nadir et David Bizic en Zurga. Le texte était surtitré au-dessus de la scène, mais on comprenait très bien la quasi-totalité des dialogues – sauf dans certains chœurs et les duos, où les paroles se chevauchent. Mais la musique de Bizet est sublime, friandise façon loukoum dans les débuts, pour atteindre des sommets dramatiques dans la scène où Leïla vient supplier Zurga d’épargner Nadir.

Bilan: c’était bien.

DIRECTION Paul Daniel – MISE EN SCÈNE Yoshi Oïda – DÉCORS Tom Schenk – COSTUMES Richard Hudson – LUMIÈRES Fabrice Kebour – LEILA Joyce El-Khoury – NADIR Sébastien Droy – ZURGA David Bizic – NOURABAD Jean-Vincent Blot – ORCHESTRE Orchestre National Bordeaux Aquitaine – CHŒUR Chœur de l’Opéra National de Bordeaux – CHEF DE CHŒUR Salvatore Caputo

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