Femmes du monde flottant

4 06 2018
The Mermaid & Mrs HancockImogen Hermes Gowar

Jonah Hancock est un industrieux homme d’affaires de Deptford, à quelque distance de Londres, à la fin du XVIIIe siècle. Il finance des expéditions maritimes avec des investisseurs et son jugement sûr en tire d’honnêtes revenus. Mais un jour, le capitaine Tysoe Jones revient au port. Sans son bateau. Et il annonce triomphalement à Mr Hancock qu’il l’a vendu!
 
Pour acheter une sirène, la dépouille desséchée mais assurément authentique d’une horrible petite créature, mi humain, mi poisson, dont il ne doute pas une seconde qu’elle fera la fortune de Mr Hancock s’il l’expose.
 
Angelica Neal a été peut-être la courtisane la plus prisée de Londres. Elle a été un temps entretenue par un riche aristocrate, qui a commis la faute de goût de mourir sans l’avoir couchée sur son testament. Rendue à une vie indépendante à Londres, elle refuse les invitations de Bet Chappell, une des plus notoires « abbesses » de Londres, à revenir dans la maison de plaisirs où elle a été formée.
 
Mr Hancock, Angelica Neal. Deux mondes différents, deux êtres qui n’ont rien en commun. Avant la sirène…
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La célèbre fausse sirène du British Museum, un torse de singe attaché à une queue de poisson, qui a inspiré la sirène de Tysoe Jones, dans le roman.

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Quand je lis les rubriques méprisantes d’une certaine presse sur l’infamie de la littérature de genre, je m’amuse. Voilà bien un combat d’arrière-garde: il y a longtemps que la littérature de genre a colonisé la littérature réputée générale, n’en déplaise aux euphémismes que les gardiens du temple continuent à brandir en exorcisme (« conte philosophique », « métaphore poétique », « satire politique »…). Après, par exemple, le très rationnel The Night Ocean de Paul La Farge, irrigué par Lovecraft et sa philosophie, ou le très ambigu Underground Railroad de Colson Whitehead, dont on ne sait où ni quand il se situe, voici The Mermaid and Mrs Hancock, un roman situé à l’époque géorgienne de Londres, qui est avant tout une vision historique de certaines existences féminines à l’époque. On visite les maisons de plaisir où des tenancières forment des gamines amenées souvent par leurs parents à devenir des objets précieux, pour lesquels les hommes de qualité dépenseront des fortunes, avec l’espoir qu’un jour l’un d’eux se les attachera de façon plus stable, en concluant – suprême ambition – un arrangement légal pour leur assurer un revenu.
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Longtemps, on se demande si le roman va être fantastique ou rationnel. Certes, il y a d’emblée cette sirène, qui n’a pas grand-chose à voir avec les créatures que la légende présente sous ce nom, mais qui est absolument authentique, spécimen d’une race de créatures pêchées dans les mers d’Orient, et va assurer la fortune de Mr Hancock. Et de fait l’image de la sirène des mythes résonne à travers tout le roman, non pas pour une unique métaphore (la sirène, c’est évidemment Angelica, tentatrice qui ruine les hommes mais que sa capture pourrait détruire), mais pour plusieurs, tour à tour, par touches: l’irruption du merveilleux et de l’impossible dans une vie rangée, la concrétisation du doute, ou d’une ambition si vaste qu’elle contamine tout, viciant vies et bonheurs, peut-être aussi une forme diluée d’horreur cosmique lovecraftienne (je vous jure que je ne suis pas obsédé!), l’immanence d’un univers inhumain qui expose l’inutilité, la fragilité, la fugacité de l’existence humaine.
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C’est un roman à savourer: n’y touchez pas s’il vous faut de l’action et des péripéties à chaque page, si vous estimez perdre votre temps quand l’intrigue ne progresse pas; il faut bien deux tiers avant qu’il se passe réellement quelque chose, qu’on finisse la mise en place de la Londres géorgienne, de ses mœurs, de ses infamies et de ses curiosités et d’une vaste galerie de personnages essentiellement féminins, attachants ou irritants,– parfois les deux –, pour que, dans le troisième tiers de ce pavé de presque 500 pages, s’épanouisse le cœur véritable du roman, une série de miracles souvent paradoxaux dont les plus étonnants ne sont pas forcément les plus fantastiques.
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Mais les deux premiers tiers ont déjà beaucoup de charme en eux-mêmes: la langue du roman est belle, les dialogues sont vivants, on visite tout un monde qui nous est fantastique par bien des aspects. Imogen Gowar a travaillé dans divers musées – dont le British Museum –, connaît les détails et objets de la vie courante et sait les utiliser pour donner du poids à ses décors.
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Ce premier roman est sélectionné pour le Women’s Fiction Prize et le Desmond Elliott Prize en Grande-Bretagne.
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En complément, un petit tour avec l’auteur dans les lieux de la Londres géorgienne.
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