Perles et loukoums

2 06 2017

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Jadis – ou plutôt naguère car il n’y a quand même pas si longtemps – Nadir et Zurga, amis d’enfance, sont tombés amoureux de la même femme, la belle Leïla. Jaloux, ils se sont fâchés et séparés. Aujourd’hui, Nadir revient et jure de nouveau amitié à Zurga, qui vient d’être fait roi du village de pêcheurs de perles où il vit.

Et comme les librettistes n’ont peur de rien, c’est justement le jour où une vierge voilée vient sur l’île chanter et éloigner les esprits mauvais. Et qui est justement cette vierge, je vous le donne Émile?

Ben, non, pas Émile. Mékilékon.

 

Bon, le livret des Pêcheurs de perles de Georges Bizet (1863) est franchement moyen moyen. En plus, j’étais au paradis. Pas en extase; enfin, pas en arrivant. Mais au tout dernier étage, comme Garance et Baptiste, et j’ai vu tout l’opéra en plongée. C’est pas mal, mais ça écrase un peu les chanteurs contre la scène et le dispositif scénique perd de sa force. En plus, j’avais le bonheur d’avoir à côté de moi un habitué, qui vient depuis cinquante ans à cette place, comme il l’expliquait à son fan club de rombières fascinées. « À part quand j’avais 17 ans, j’étais en face, mais j’ai vite choisi ici ». Et il allait nous expliquer toutes les vertus de sa place de côté, pas terrible – la mienne était déjà pas idéale et la sienne était moins bien située – quand l’orchestre, en commençant, l’a obligé à se taire. Non sans qu’il égrène des perles de sagesse au fil de la représentation, allant jusqu’à fredonner la romance de Nadir en même temps que le freluquet qui s’y risquait sur scène. Nous avons échappé à une variante du Fantôme de l’Opéra uniquement parce que ça aurait interrompu la représentation et qu’il aurait pu blesser des gens au parterre en s’y écrasant.

Bref. Durant le premier acte de cette représentation au Grand Théâtre de Bordeaux d’une production créée à Paris, je dois dire que j’étais pas emballé. La musique est très belle, la romance de Nadir (malgré le crétin) reste un sublime loukoum, comme l’air de la déesse. J’avais toujours situé l’opéra en Arabie, pour avoir vu les paroles de la romance de Nadir pour la première fois dans le Foufi de Kiko, dans les pages du beau journal de Spirou. Mais les décors de cette production sont minimalistes, et ternes, sauf l’éclairage bleu qui fait un instant passer la scène pour une mer aux flots transparents. Ça ne dure pas; ensuite, c’est une scène en bois couverte de traînées de peinture pas forcément évocatrices. Mais ça passe. La mise en scène, après la belle idée de commencer par la fin, durant l’ouverture, transformant tout l’opéra en un flash-back, était assez plate et se mouche dans le livret: « Dansez, filles aux yeux sombres », chante le chœur, et sept types dont je ne suis même pas sûr qu’ils avaient tous les yeux marrons se déhanchaient selon des danses difficilement identifiables. On voit des files de figurants passer en fond de décor, sans doute pour symboliser les gens qui vaquent à leurs occupations. Avec de la bonne volonté, on peut admettre. L’âme du mime Marceau peut dormir tranquille, la concurrence ne viendra pas des chœurs de l’opéra de Bordeaux. La scène où les pêcheurs plongent chercher les perles est amusante mais un peu perdue dans le fond et anecdotique. Et le revirement de Zurga à la fin du 2e acte (mais bon, le livret est mal foutu, faut dire) ne charrie pas une crédibilité immense. Les costumes sont un peu folklo aussi: le livret se situe à Ceylan (pas de plaisanteries faciles, merci), les prières ont des aspects un peu indiens, et les costumes couvrent un éventail assez large entre Pondichéry et Yokohama (les strings des pêcheurs de perles sont très japonais, comme la tenue de la vierge voilée, et Zurga a un petit côté chinois, par moments). C’est un opéra des Indes dans la mouvance des Lakmé et autres Bayadère (qui est un ballet, je sais). C’est très pittoresque.

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Au deuxième acte, donné avec le troisième dans le prolongement, tout s’améliore. Parce que l’histoire quitte les banalités, l’exposition et les coïncidences hénaurmes pour rentrer dans le vif du sujet. Là, ça devient vraiment très fort. Les passions des personnages donnent lieu à de belles scènes, fortes et assez émouvantes. D’autant qu’il m’apparaît clairement que le triangle amoureux ne va pas dans le sens que clame ostensiblement le livret: Zurga et Nadir aiment la même femme, tu parles. Zurga et Leïla aiment le même homme, oui. Zurga ne parle que de Nadir, et n’évoque Leïla que pour justifier sa colère quand il découvre l’horrible vérité: Nadir veut coucher avec elle! Ce qui rend son sacrifice final, que la scène d’ouverture renforce dans son inévitabilité, d’autant plus grand. Bonus: Papy 50 ans à mes côtés a fermé sa gueule à peu près tout le temps, sauf pour dire « C’est beau »quand Leïla a eu fini d’implorer Bramah de chasser les démons. Merci, papy: j’étais pas sûr.

Il m’est d’ailleurs arrivé une première: c’est moi qui ai donné le signal des applaudissements à la fin, dites donc. Zurga tranche les liens des deux amoureux et les renvoie vers la seule voie d’évasion. Resté seul, il se dépouille de son manteau de roi qui tombe au sol, écarlate comme une flaque de sang. Il a trahi la confiance de son peuple et doit assumer. Il prend son couteau, le lève. Les lumières s’éteignent.

Silence de mort dans la salle. Tout le monde est saisi.

LES PECHEURS DE PERLESMoi, je sais pas, il me semble que c’est fini, clairement, et que c’était vachement bien. Alors, en me disant que je fais peut-être une boulette, j’applaudis, tiens. Trois fois, avant que deux ou trois autres me suivent et qu’enfin la salle emboîte le pas. Ça fait tout drôle – surtout le moment où j’ai le temps de me dire: « Oh, merde, j’ai applaudi trop tôt, va encore y avoir un truc ».

Mais non.

Le trio principal était magnifique: Joyce El-Khoury en Leïla, Sébastien Droy en Nadir et David Bizic en Zurga. Le texte était surtitré au-dessus de la scène, mais on comprenait très bien la quasi-totalité des dialogues – sauf dans certains chœurs et les duos, où les paroles se chevauchent. Mais la musique de Bizet est sublime, friandise façon loukoum dans les débuts, pour atteindre des sommets dramatiques dans la scène où Leïla vient supplier Zurga d’épargner Nadir.

Bilan: c’était bien.

DIRECTION Paul Daniel – MISE EN SCÈNE Yoshi Oïda – DÉCORS Tom Schenk – COSTUMES Richard Hudson – LUMIÈRES Fabrice Kebour – LEILA Joyce El-Khoury – NADIR Sébastien Droy – ZURGA David Bizic – NOURABAD Jean-Vincent Blot – ORCHESTRE Orchestre National Bordeaux Aquitaine – CHŒUR Chœur de l’Opéra National de Bordeaux – CHEF DE CHŒUR Salvatore Caputo





Good Game!

20 11 2011

Limite inquiétant: heureusement que je vais de temps en temps à l’opéra pour alimenter ce blog. Mais j’avoue qu’en ce moment, c’est un peu le bagne, question boulot.

Or donc, grâce à l’obligeance de France-Musique et de Denisa Kerschova, j’ai eu le plaisir d’assister cet après-midi à une représentation des Enfants Terribles, un opéra de chambre de Philip Glass d’après le roman de Cocteau. J’étais assez curieux de ce que pouvait donner l’adaptation, et le résultat m’a plutôt impressionné. Sur un décor à la fois très sobre, réduit à quatre ou cinq meubles dont deux lits, et magnifique car utilisant avec beaucoup d’habileté un dispositif vidéo qui contribue au versant onirique de l’histoire, quatre comédiens et trois pianos retracent le roman de Cocteau d’un seul jet…

Enfin, «d’un seul jet»,  pas aujourd’hui, mais c’était fortuit: le dispositif vidéo a partiellement planté, obligeant à un court entr’acte. C’est relativement bien tombé, juste à un moment où un changement de décor exigeait que tombe le premier rideau de scène, et juste avant le bloc final de l’intrigue. Je ne veux pas dénoncer, mais j’ai l’impression que le système tourne sous Windows.

Enfin, bref…

Le dispositif vidéo donne lieu à des images superbes, comme cette chute de neige où apparaît une sorte de cassure qui bascule peu à peu pour révéler un arbre qu’on voyait d’en haut. La mise en scène est sobre, les acteurs chanteurs impeccables. Un trio de pianos (Emmanuel Olivier, Jean-Marc Fontana & Françoise Larat) assure l’accompagnement, ce qui ne doit pas être de tout repos – les partitions de Glass paraissent, au profane que je reste, effroyablement délicates à exécuter par l’emploi constant de cycles de motifs. Ma seule réserve porterait en fait sur la composition elle-même. Glass emploie évidemment son style coutumier, et il en tire des effets souvent très beaux. Ainsi, l’ouverture où le son combiné des trois pianos donne parfois, par un curieux phénomène acoustique dont je ne connaissais l’existence que pour les voix, l’impression qu’un violoncelle les accompagne. Le problème est que le style de Glass me semble assez horizontal dans son déroulement, et manque de développement vertical dans les scènes de dispute entre les enfants, les bridant quelque peu. C’est d’ailleurs dans les passages purement instrumentaux accompagnés d’une narration, que l’opéra brille particulièrement: Glass excelle, mais on s’en doutait, dans les moments oniriques et somnambuliques, comme ceux du «jeu» des deux grands enfants. Toutefois, le final ne faillit pas à retranscrire la fièvre du moment.

Histoire de râler, je noterai que le dimanche en matinée, les pthisiques sont de sortie (sans doute une sortie de masse organisée par un sanatorium voisin), et il y a vraiment des gens qui ont besoin de faire part de l’évidence à tout le monde. L’image évoquée plus haut a fait chuchoter à une voisine «Oh, c’est un arbre», sans doute histoire de secourir les aveugles un peu idiots dont elle était  environnée, médusés par une vision aussi incompréhensible; et le final a fait s’enquérir, quasiment à voix haute, une petite vieille, probablement réveillée en sursaut: «Qui a tiré?». Si elle avait été éveillée, elle l’aurait clairement vu.

Le public, ma brave dame, c’est la plaie des spectacles. ^____^

 

Direction musicale, Emmanuel Olivier • Mise en scène, scénographie, lumières,Stéphane Vérité • Costumes, Hervé Poeydomenge • Réalisation des images numériques,Romain Sosso • Elisabeth, Chloé Briot • Dargelos, Agathe, Amaya Dominguez • Gérard, narrateur, Olivier Dumait • Paul, Guillaume Andrieux • Pianos, Emmanuel Olivier, Jean-Marc FontanaFrançoise Larrat




Ciao, Cio-Cio

27 09 2011

L’intrigue de Madame Butterfly est connue: «mariée» à un officier américain de passage, la naïve Cio-Cio San, dite Butterfly, gracile enfant de quinze ans, fille d’une riche famille ruinée dont le père se suicida sur ordre du Mikado, croit à la validité de la cérémonie. Elle attendra trois ans le retour promis du crétin, qui arrivera marié, pour se découvrir père, brisant les espoirs de Butterfly, qui suivra dans les pas de son père.

De ce mélo flamboyant, avec des moyens musicaux puissants et efficaces, Puccini tire une œuvre sublime, aux échos toujours modernes – Pinkerton n’est ni plus ni moins qu’un adepte du tourisme sexuel – et une musique qui va du tonitruant à l’impalpable, avec des silences terribles et des friselis de clochettes et de gongs, des airs où dialoguent mélodies japonisantes et hymnes américains. Les personnages sont très bien dessinés: on pourrait s’en tenir à une mise en scène minimaliste, tellement la musique fait tout le travail.

La mise en scène de Numa Sadoul est plutôt réussie, avec quelques légères réserves: le bonze et ses fidèles, cohorte d’irradiés par anticipation (l’action se passe dans le riant port de Nagasaki), forcent un peu lourdement le clin d’œil (le spectateur actuel sait ce que représente Nagasaki, sans avoir besoin d’une frise mouvante sauce Evil Dead en note de bas de page) et la localisation de l’action se prend un peu les pieds dans le texte: alors que l’on chante qu’on est à l’intérieur, les personnages galopent souvent sur la plage. C’est mineur, mais agaçant. Il y  a de belles scènes (celle du rêve du fils de Butterfly est un peu longue et abstruse, mais jolie) et les personnages sont bien campés. Contrairement à d’autres mises en scène, Sadoul ne trouve aucune excuse à Pinkerton, lâche et veule jusqu’au bout (on tend à être d’accord), qui ne reviendra même pas à la fin prendre dans ses bras Butterfly expirante. On l’entend juste l’appeler, en coulisses.

Alketa Cela interprète une formidable Butterfly, rôle assez monstrueux par sa présence en scène et la puissance qu’il exige par moments. Chad Shelton est très bien dans le rôle ingrat de Pinkerton, Veronica Simeoni est une attachante Suzuki, et David Grousset campe un consul très humain. La direction musicale de Julia Jones était impeccable, et je pense franchement que l’absence de standing ovation à la fin du spectacle vient de ce que les spectateurs n’ont pas osé. La scène finale, visuellement très réussie, avec une Butterfly d’un blanc aveuglant dans la nuit profonde, a quelque chose d’écrasant qui laisse coi.





Atys ma colère, et mon courroux, coucou!

20 06 2011

Atys aime Sangaride, qui l’aime également mais est promise au roi Celænus. De son côté, la déesse Cybèle, qui aime Atys de façon trop humaine, fait de lui son sacrificateur attitré. Après quelques quiproquos, Atys décide d’user de son pouvoir pour s’opposer au mariage de Sangaride et la garder pour lui. La vengeance de Cybèle sera terrible.

Opéra de Lully, Atys a été repris à la fin des années 80 par William Christie et les Arts florissants avec une mise en scène de Jean-Marie Villégier. Le succès fut immense. À tel point que cette production historique a été reprise cette année pour une tournée de différentes maisons d’opéra, dont Bordeaux paraît le terme, avant une apothéose à Versailles, un retour aux origines. Le succès reste au rendez-vous, si on en juge par la rapidité avec laquelle le Grand-Théâtre s’est rempli, me laissant le choix entre quatre places diversement atroces. J’ai passé les deux premières parties à me dévisser le cou pour tenter de deviner ce qui se passait sur le dernier tiers de la scène qui échappait à mon regard, mais le départ de mon voisin de gauche, qui m’a permis de gagner une place et de me placer en position moins périlleuse pour mon cou, m’a heureusement sauvé du torticolis qui tue. Mais j’étais juste au-dessus de la fosse et j’ai pu profiter pour regarder William Christie diriger, spectacle épatant en lui-même.

Bref.

L’idée géniale de Villégier a été de déplacer l’action de la Grèce antique à la cour de Versailles. La mythologie grecque et latine était une excellente façon de parler des passions des grands de ce monde sans s’aventurer dans les marais de la politique. Selon les besoins, on pouvait trouver des exemples et des mises en garde, des façons détournées de louer le roi ou de le conseiller sans avoir l’air d’y toucher.  Une fois retiré ce voile mythologique, Athys apparaît comme une tragédie de la cour et des devoirs. Dans une cour de gentilshommes en perruques poudrées et de dames en robes à paniers, Celænus est un grand gentilhomme, Athys un courtisan nommé prêtre en chasuble, et Cybèle est à la fois monarque et déesse. Louis XIV se voyait en Athys, en butte à une Cybèle évoquant la Reine et amoureux d’une Sangaride un peu Montespan.

Entre les intermèdes et ballets, les costumes des courtisans et des dames de la cour, l’histoire fait penser au Nõ japonais. Sans atteindre l’extrême codification de ce genre, elle fonctionne à l’intérieur d’un cadre rigide soudain révélé au spectateur. Un cadre qui concerne aussi la musique, et dont la perception permet justement de percevoir comment Lully joue des conventions, les airs, les récitatifs, les intermèdes musicaux ou dansés, pour faire passer la vérité des sentiments des personnages dans les failles du rituel de cour. Même le langage est codifié. Le style est celui du Grand-Siècle, très beau, mais tout corseté de superlatifs et de tournures typiques. Vous n’êtes jamais triste, vous avez un secret désespoir où [le] malheur [vous] livre; vous ne tombez pas amoureux, vous êtes frappé par les plus funestes coups de l’amour. Là encore, ce vocabulaire galant très balisé permet des splendeurs fugaces, comme la très racinienne déclaration finale d’Atys: «Je suis assez vengé: vous m’aimez, et je meurs». Mais il est aussi la marque visible des restrictions qui pèsent sur le couple des amants. La musique est belle, les airs sont charmants, mais l’enchaînement des figures semble obéir à des lois strictes; et c’est justement en allant jusqu’à la limite de ces formes que Lully suggère les forces à l’œuvre. William Christie et les Arts Florissants suivent la musique dans ses retranchements les plus intenses, ceux où la musique atteint au silence, où un discret friselis de triangle, un souffle de flûte, une voix poussée à au bout de l’émotion expirent sur un moment de suspens total. Est-il besoin de préciser que les chanteurs sont tous remarquables?

C’est au deuxième entr’acte que j’ai vraiment pris la mesure du cadre totalement artificiel de l’œuvre dans laquelle j’étais immergé depuis deux heures. Histoire de lutter contre le torticolis qui menaçait, je suis sorti du Grand-Théâtre pour m’acheter une glace italienne au coin de la place de la Comédie. Le contraste avec la salle de marbre noir où se déroule l’action d’Athys n’aurait pas pu être plus profond — même si au retour la replongée dans cet univers a été facilitée par l’acte IV, acte assez bouffon qui prépare le drame, et si, un peu plus tard, l’étrange Alecto, sorte de bonne sœur homicide au physique de Savonarole — ou de John Cleese jeune — se lance dans une assez bizarre poursuite, à la fois grotesque et horrible, en jetant des aspersions de goupillon sur Athys.

C’est un étrange et étonnant opéra, magnifique et fascinant à regarder (même d’une pas très bonne place), et dont j’ai beaucoup de mal à décrire la séduction profonde. J’ai été finalement plus ému à son terme, de l’effet cumulé et de l’émersion soudaine, du résultat plus que des péripéties. C’est une très belle œuvre qui atteint à l’humain sous un masque d’artificiel.

Que le malheur d’Atys afflige tout le monde. Que tout sente, icy bas, l’horreur d’un si cruel trépas.





Place, place!

8 01 2011

C’est l’heure des bonnes résolutions. Ça ne dure pas, heureusement, mais la page blanche d’une année qui débute incite à gribouiller de belles formules, pour le plaisir esthétique d’une jolie première page, enluminée de bonne volonté et de solennité candide. Au fil des mois, ratures et pâtés se multiplient et s’accumulent, et on préfère oublier le démarrage, métamorphosé en reproche vivant.

Tout ça pour dire que — sans que ce soit une résolution! — j’ai décidé qu’il était temps que j’endigue un poil le marasme qui règne dans ces parages, pour retrouver un appartement vivable, où l’on peut vaquer dans tous les recoins de chaque pièce sans avoir à lever les pieds et à enjamber des piles branlantes de bouquins — voire sans avoir à dégager auparavant le coin en question. C’est un gros travail: certaines piles exigent, en plus d’un terrassement considérable et hasardeux, un tri sélectif de ses constituants.

C’est là que la supériorité écrasante des États-Unis se manifeste. Certes, les maisons individuelles des banlieues semblent bâties selon un plan de base généreux, ce qui n’est jamais à dédaigner. Mais surtout, surtout, elles s’enorgueillissent de posséder des caves amples, sèches, habitables (le cliché étasunien y loge couramment les nerds avec leurs lubies) et donc, par voie de conséquence, aménageables en bibliothèques saines, laissant l’appartement dégagé et sobre, tandis que les livres dans tout leur foisonnement restent aisément accessibles. Je possède une cave, mais c’est une de ces caves bordelaises, idéale pour conserver le vin, mais trop humide, froide et fréquentée par des souris et autres bestioles nuisibles, pour être aimable au papier imprimé.

Ranger ne me fera certes pas découvrir des recoins ignorés de mon appartement, mais ça m’en rendra quelques-uns et ça endiguera quelque temps le chaos. C’est pas mal non plus, faute de mieux.





Le Seigneur des Postaux

8 10 2010

Histoire de faire une coupure tout en préservant l’esprit précédemment suscité, voici les palpitantes péripéties d’une magnifique saga, dont les trois tomes ont pour vocation de captiver petits et grands, et même moyens. On murmure que tout cela serait basé sur des faits aussi réels qu’authentiques ayant entaché une poste de Bordeaux, habilement suggérée dans le texte. On n’aurait pas entièrement tort.

Le Seigneur des Postaux

Saga Épique de Haute Fantaisie

Un recueil de trois volumes respectivement intitulés La Communauté des Postaux, Les deux tours de piste et le Retour du roi chez lui.

Le début est classique: notre héros attend un colis. Par la thaumaturgie chatoyante du suivi de colis, l’oracle lui prédit que le colis arrivera chez lui, comme par magie, le lundi suivant. Heureux, il attend donc.

Se lève l’aube radieuse d’un lundi pimpant. Notre héros, vaquant à ses occupations, un œil parfois adressé au cadran de la pendule, attend encore. Quand sonne midi, l’heure du messager étant passée, il décide d’en avoir le cœur net et de re-consulter l’oracle. Hélas, comme dans Blanche-Neige et les 7 nains, l’oracle a révisé ses batteries. Il explique que le colis a été retardé par des Causes Externes. Sans autres explications.

Notre héros est un peu marri: d’abord parce qu’il aurait bien aimé consulter le grimoire contenu dans le paquet en question, ensuite parce qu’il se demande bien quelles sont les mystérieuses et terrifiantes Causes Externes qui ont retardé le puissant corps des Messagers, dont les jaunes destriers fendent les airs à travers tout le royaume pour accomplir leur noble tâche.

Mais bon, c’est la vie…

Le lendemain, il part exercer son commerce habituel et ne rentre que tard de sa journée harassante. Dans sa boîte aux lettres, le messager a laissé choir d’une main calleuse mais précise deux parchemins aussi jaunes que son destrier, annonçant que, Noël, Pâques et Mardi gras! il y a même deux colis qui l’attendent, soigneusement blottis dans le sein nourricier du Corps des Messagers.

Le lendemain encore, profitant d’une remise de peine pour bonne conduite à son poste de travail, il chausse ses bottes de Sept Lieues au beau nom de Tram et se présente, la prunelle pétillante et le sourire candide, au refuge des Messagers, en la Citadelle des Poivrières. Il est accueilli par un troll qui disparaît dans les replis ténébreux de son antre. Il demeure longuement absent. Notre héros le voit parfois passer, le parchemin jaune en main, maugréant quelques mots dans un langage incompréhensible — sans doute un rituel cabalistique attaché à la délivrance des colis. Mais le troll revient au bout d’un moment, et confie que les parchemins ont menti à notre héros. Certes, ils parlent de cet antre-ci. Mais en fait, c’est une ruse (probablement pour abuser les malveillantes et énigmatiques Causes Externes, tant acharnées à leur perte) et on les a conduits discrètement et sous bonne garde dans un autre antre, à un bon kilomètre de celui du troll. C’est là qu’un gardien allié a confirmé qu’ils attendaient.

Notre héros, qui a un naturel aigre et n’est jamais content, bougonne un peu, et part d’un pas ferme mais moins pimpant déjà, vers le deuxième antre des messagers. Il fait chaud, il a sa besace de travail en travers du dos, et une patience dont les bords montrent quelques signes d’usure.

Il arrive au deuxième antre. Une foule d’êtres bigarrés et pittoresques se presse pour demander audience. Une fois encore, notre héros en fait autant. Enfin, un ogre de service l’accueille et s’empare des deux parchemins jaunes. Son regard glauque erre sur le document, et il s’enfonce dans son arrière-boutique d’un pas lourd en maugréant les traditionnelles runes, déjà proférées par le troll son collègue. Notre héros attend, la pupille encore pétillante, malgré quelques facettes plus ternes. Enfin, l’ogre revient. Dans sa grosse patte écailleuse, il brandit un paquet: d’un fort beau gabarit c’est bien le Traité des Hommes Supérieurs, de Simonidès et Kirby l’Énergique, qu’attendait notre héros. La joie déferle en un flot fécond sur son cœur satisfait.

Hélas, l’ogre apporte aussi de mauvaises nouvelles: le traité était couvert par un sortilège de suivi, qui a permis de retrouver sa trace et de l’invoquer. Mais, sans doute apeuré par les Causes Externes, décidément terrifiantes et occultes, le deuxième colis, plus modeste et timide, reste terré quelque part, et tous les sortilèges pour le joindre ont échoué. La logique voudrait qu’il soit dans le premier antre, puisque c’est ce qui est indiqué sur le parchemin correspondant. Notre héros fait remarquer, d’une voix où pointe un ardillon d’acidité, que le parchemin jaune de l’autre colis indiquait aussi le premier antre, mais que l’objet a été déniché dans le second. L’ogre hausse des épaules massives comme la cordillère des Andes en exprimant un détachement profond, sans doute conféré par la pratique quotidienne d’exercices zen de haut niveau et la fréquentation de clients qui exigent trop souvent des absurdités, comme la livraison des colis qu’ils attendent.

Plus lourd est le pas de notre héros, alors qu’après un crochet par chez lui pour déposer sa besace, le colis sauvé du néant et son pardessus qui lui tient trop chaud, il reprend le chemin du premier antre. Où le troll, manifestant une joie très mesurée à le voir revenu, lui explique que, ouais, euh, bon, je vais voir, délicieux sabir qui indique qu’il n’aime guère qu’on mette en doute ses déclarations, et qu’en cédant à ces demandes excessives, il laisse entrer le doute sur ses compétences à gérer son antre. Il fourrage quelque temps dans l’arrière-boutique, puis revient avec une copie du parchemin jaune, calligraphiée à la photocopieuse, sur laquelle il demande à notre héros d’indiquer une déité d’appel préférentielle par laquelle on pourra le joindre le lendemain matin, parce que le mutin colis se terre de façon extrêmement rusée et refuse catégoriquement de montrer le bout du groin. Il va falloir se livrer à une chasse, trouver des molosses, des appâts et des appeaux, le débusquer et le capturer. C’est du boulot, notre héros ne se rend visiblement pas compte.

Notre héros indique par quel numéro magique on peut l’appeler le lendemain (par chance, il n’est pas de service en son négoce) et rentre chez lui d’un pas dont les accents primesautiers paraissent désormais absents.

Point l’aube du lendemain, comme c’est le cas tous les jours. Mais cette aube n’est pas une aube ordinaire: c’est l’aube du deuxième colis, l’ogre a été formel dans ses prédictions. La matinée passe sans penser à mal. À midi moins dix, une soudaine pique de lucidité fulgure dans le cerveau de notre héros: ce n’est décidément pas ce matin qu’on va l’invoquer. Il attend patiemment le début d’après-midi et se lance dans une invocation à la Pythie de la Guilde des Messagers. La tâche n’est pas commode, car la Conseillère postale est une entité très courtisée et il n’est pas aisé d’en obtenir audience. Mais la chance est avec lui (enfin, relativement, hein) et au bout de quelques tentatives, il peut déverser la peine de son cœur entre les mains de la suzeraine mystérieuse, cachée à l’autre bout de l’éther. Dans sa grande bonté, elle décide d’intercéder pour notre héros auprès de l’antre du troll.

Hélas, la situation devient dramatique: l’antre ne lui répond même pas à elle, pourtant si puissante suzeraine de l’ordre des Messagers. Horreur, malheur, fatalité! Le lieu serait-il assiégé, attaqué par les Causes Externes, à son tour? Serait-il en passe de tomber sous les coups redoublés de ces pernicieux éléments qui à jamais demeureront innommés pour ne pas terrifier le monde à qui il est préférable de celer la vérité?

La Dame d’au-delà de l’Éther demande à notre héros un numéro magique pour l’invoquer et assure qu’elle va transmettre un message à l’antre du troll, lui demandant de se manifester. Sans doute va-t-elle dépêcher un de ses meilleurs éléments qui, empruntant le sentier magique de l’Internet et trompant la vigilance méphitique des Causes Externes, décochera une flèche véloce en un lieu moins gardé des remparts, expédiant par-dessus la muraille le billet en question.

L’après-midi passe sans réponse. Parfois, notre héros va à sa fenêtre, regardant mélancoliquement dans la direction de l’antre du troll, avec la crainte de voir monter un panache de fumée funeste indiquant que la citadelle serait tombée. Mais seuls le silence et le vide du ciel répondent à son angoisse. À dix-huit heures, il quitte son logis pour assurer le tour de garde nocturne qui lui échoit périodiquement.

Au matin, il rentre chez lui. Nulle trace d’invocation de quiconque pendant son absence. Il accueille cette confirmation avec philosophie, bien que certaines mauvaises langues aient pu affirmer que ses dents avaient perdu un millimètre d’émail, à cause de vigoureux grincements d’une fureur mal contenue.

À neuf heures et demie, alors que chante la campagne et se déploie la Nature dans sa luxuriance caressée par le soleil, une invocation lui parvient. On l’informe qu’avec un peu de retard, le colis magique l’attend en tendant ses petits bras potelés dans l’antre de l’ogre. On lui raconte aussi qu’on l’aurait volontiers prévenu la veille, mais qu’il n’était pas joignable. Comme notre héros a mauvais esprit et qu’il a passé la journée chez lui, il en doute fortement, mais gageons qu’en réalité, les maudites Causes Externes ont encore une fois œuvré dans la coulisse à la perte du corps des Messagers.

Notre héros se rend donc une nouvelle fois à l’antre, récupère son colis avec un minimum de grommellements indistincts et monosyllabiques censés suggérer sa mauvaise humeur, et rentre chez lui.

D’ordinaire, notre héros est assez partisan du corps des Messagers. Il est bien conscient qu’il leur est difficile d’exercer leur métier alors que notre bon Roi-Dictateur élu, sans doute conseillé par des vipères, démons et scorpions, s’acharne à clairsemer leurs rangs. Mais là, deux jours pour retrouver un colis entre le moment où le messager l’a descendu de son jaune destrier et celui où notre héros s’est présenté avec ses parchemins, et ce, sur deux antres de petite taille, ça laisse entrevoir un foutoir assez colossal dans l’organisation du truc.

Notre héros l’a vraiment très mauvaise.





Tentacules d’acier

23 05 2010

Hé ben? Je vous ai attendus, vendredi soir! Vous étiez où?

C’est ça, oui. Du travail. Un vendredi soir.

Lâcheurs.

Hé bien, pendant ce temps-là, moi, j’étais à la Rock School Barbey pour le Cinéconcert dédié à L’appel de Cthulhu et à Dr Jekyll & Mr Hyde. Et je suis reparti plutôt content de ma soirée. Les deux films, muets, étaient accompagnés par un groupe en live, Jenx pour Cthulhu, Sleeppers pour Jekyll & Hyde, du rock indus si j’ai tout bien compris.

J’étais un peu inquiet au départ. D’abord, parce que j’étais là pour parler un peu de Lovecraft et de L’appel de Cthulhu; un exercice dont je ne suis jamais très fan: grimper sur scène pour parler devant une assistance assez nombreuse (la salle était pleine). Ça ne s’est pas trop mal passé, en fait. Ensuite est venu le moment crucial: la représentation. Juste avant que ça ne débute, Guillaume Gwardeath, l’organisateur de la soirée, m’a glissé dans la main un petit sachet en plastique: « Des bouchons pour les oreilles, si c’est trop fort! » Courageusement, j’ai gardé le sachet en poche, me disant qu’il serait bien temps de les attraper et de les glisser dans mes trompes d’Eustache si mes tympans explosaient et qu’une hémorragie trop sérieuse se déclarait.

C’était en effet assez sonore, mais finalement supportable.

Ce moyen-métrage de la HPLHS est un film muet de 1926 tourné en 2005. Un concept qui s’impose très vite par son évidence et qui permet aux auteurs d’user d’effets spéciaux basiques, de décors post-expressionnistes — et d’un jeu d’acteurs souvent excessif. Complétant la collision de styles et dépoques, l’accompagnement rock indus trouve lui aussi une justification thématique. Les percussions résonnent avec les thèmes sous-jacents de l’histoire, la folie (encore accentuée dans cette adaptation par la situation du narrateur en début et fin de film), la menace immanente de Cthulhu, mais aussi les événements de l’intrigue, du tremblement de terre aux visions de R’lyeh, du sabbat des bayous de Louisiane à la charge finale de l’Alert contre Cthulhu libéré, cette dernière scène touchant à la musique concrète pat l’adéquation entre la pulsation féroce de la musique et le martèlement des machines poussées au maximum. Réglée au petit poil pour se caler sur les péripéties à l’écran, la musique de Jenx est une fascinante bande-son pour le film, qui vaut aisément celle, belle mais très classique, qui l’accompagne d’ordinaire. Il semble d’ailleurs que la sortie d’un DVD où la bande-son de Jenx serait associée au DVD soit en pourparlers. Je ne peux garantir que le résultat sera aussi impressionnant qu’en salle, cela dépendra sans doute de la qualité de votre installation sono — mais pour ma part, je recommande.

En deuxième partie, Sleepers avait un défi important à relever avec Dr Jekyll & Mr Hyde. Ce film de John Robertson, datant de 1920, dure une heure et demie contre une petite cinquantaine de minutes pour Cthulhu: il faut donc un effort plus longtemps soutenu. Mais le film est finalement moins adapté à cet exercice, du moins dans ce style. Si j’ai trouvé leur travail vraiment très intéressant, avec de fascinants passages en musique électronique (une scène où la fade Millicent joue du piano, une autre où une conversation dans la rue fait intervenir des bribes de dialogues qui émergent et flottent autour de la musique), le film lui-même m’a plutôt déçu, et en le revoyant pour la première fois depuis longtemps, j’ai compris pourquoi je conservais de meilleurs souvenirs des versions ultérieures. L’intrigue est assez mal menée et malmenée, la psychologie des personnages est sommaire, et l’ensemble ressemble plus à une succession d’incidents qu’à une histoire soutenue. Certaines scènes en deviennent surréalistes, comme celle où Hyde, surgi d’on ne sait où, se jette sur un gamin qui traverse la rue, et le piétine, on ne sait pourquoi. On saisit bien qu’il s’agit de nous montrer qu’il est très méchant; qui sait? la scène était peut-être terrifiante pour le public de 1920, mais sa gratuité totale, de nos jours, la fait tomber à plat. Et Jekyll et Millicent sont décidément trop mièvres. En revanche, le moment de la première transformation de Jekyll en Hyde, scène qui tient entièrement sur le jeu d’acteur de John Barrymore, demeure, malgré quelques trémoussements un peu excessifs, très impressionnante dans son changement à vue. Sa prestation en Hyde est de bout en bout magistrale. Dommage qu’il n’y ait rien à tirer d’un Jekyll présenté par l’intrigue comme un St Vincent de Paul laïque victime innocente d’une tentation mal placée. Au bilan, le manque de rigueur de l’adaptation laisse souvent un film trop indolent, que le coup de fouet de la musique ne peut ragaillardir complètement.

Ajoutons, déformation professionnelle, que j’ai trouvé les sous-titres des deux films plutôt désolants. En plus de nombreuses erreurs, les sous-titres du Jekyll s’acharnent à vouloir imposer l’orthographe Jeckyll au mépris de celle qui apparaît au-dessus, dans les intertitres. Ceux du Cthulhu sont beaucoup trop littéraux et le style est souvent confus: « j’abandonnai l’enquête pour retourner à ma recherche » nous apprend le narrateur qui revient à ses travaux de géologie. « Mes recherches » serait infiniment plus compréhensible que « ma recherche« , une formule qui semble renvoyer à cette enquête qu’il vient justement d’abandonner. Et la fin nous apprend que « la chose la plus miséricordieuse de l’esprit humain est son inaptitude à… » « Son incapacité à…« , ça ne serait pas un chouïa moins ampoulé?

Enfin, bref, une excellente soirée, tout à fait passionnante. Tous mes remerciements en désordre à Jenx, Sleepers, Guillaume Gwardeath et Marie-Agnès Bordes, à qui je la dois!