Sampo! (3)

8 12 2010

 

Comme quoi, tout a une fin.

Or donc, je causais d’un objet qui m’a longuement fasciné, le Sampo. Outre l’aspect objet fabuleux qui produit des trésors sur commande (et même plus que ça), le détail qui m’a tout de suite intrigué, c’est que le texte du Kalevala ne décrit pas le Sampo. Sans cesse on en revient au merveilleux Sampo avec son couvercle aux multiples couleurs, ce qui, vous l’avouerez, ne nous avance guère. Quant à sa fabrication, elle s’opère entièrement par la magie, donc pas question de se faire une idée du résultat final grâce à des pages de description, façon Ikea, de la trompinase omnidiphasée qui se visse au bas du gloutidon nickelé. On nous parle bien de leviers, de roues, mais voilà qui est bien flou. Comme en plus les phases de sa création dans le Kalevala donnent successivement naissance à une arbalète, un voilier, une génisse et une charrue, difficile d’en dégager une ontologie éclairante.

Nous avons vu que les représentations du Kalevala doivent beaucoup à Akseli Gallen-Kallela, qui en a donné une représentation iconique. Le Sampo est figuré par un genre de samovar orné et doré, de forme écrasée, avec une manivelle sur le couvercle, ce qui correspond assez à l’idée d’un moulin magique qui moudrait la fortune. Pour l’essentiel, c’est ce modèle qu’ont adopté les artistes qui ont suivi, dans le domaine pictural.

Reste un autre champ artistique où l’aspect du Sampo devenait une question importante, pour peu que l’occasion se présentât. Le cinéma. Et l’occasion se présenta.

À ma connaissance, le Sampo n’a figuré que dans deux films. J’en ai probablement loupé d’autres, mais pas beaucoup, ça m’étonnerait. La mythologie finnoise reste méconnue; peut-être son aspect foisonnant décourage-t-il les entreprises.

Chronologiquement, le premier film, Sampo, est une co-production russo-finlandaise d’Aleksandr Ptushko, sortie en 1959. L’intrigue se concentre en une heure et demie et simplifie vigoureusement la problématique: la méchante sorcière Louhi tente de construire le mythique Sampo pour apporter la richesse à son royaume nordique, Pohjola. Mais en vain. Seul le forgeron Seppo Ilmarinen serait capable d’un tel prodige. Afin de le «convaincre», la vilaine enlève Annikki, sœur de Seppo.

Celui-ci n’a pas le choix et accomplit le miracle, mais Lemminkäinen, qui vient de tomber amoureux de la candide pucelle, tente de s’emparer du Sampo pour en faire bénéficier le Kalevala, la terre des Héros. Il échoue et le Sampo est détruit. Furieuse, Louhi se venge en dérobant le soleil, ce qui plonge le Kalevala dans les ténèbres et le blizzard. Les habitants montent une expédition vers Pohjola et, grâce à la mélodie de leurs kanteles, ils charment assez longtemps Louhi et ses sbires pour que Lemminkäinen libère le soleil. Louhi périt et tout le monde est content. Sauf Louhi, forcément.

L’imagerie du film est très traditionnelle. Tous les braves habitants du Kalevala portent de belles tuniques blanches repassées et des barbes de prophètes (sauf les femmes, qui portent des coiffes et des fleurs dans les cheveux) et Lemminkäinen a cette fadeur mollement resplendissante des jeunes premiers des années cinquante. La sémillante Annikki, assez mièvre, fascine les animaux dans une scène évocatrice des princesses de Disney, en plus ridicule, au début du film. Mais Louhi est superbe, une vieille femme au nez aquilin et aux traits impérieux encadrés par des tresses barbares, qui se drape dans un grand manteau noir. Pas très subtil au point de vue dialectique (dans le Kalevala, Louhi est moins négative), mais assez réussi d’un point de vue expressionniste.

Les effets spéciaux, artisanaux et naïfs (Louhi débarque au Kalevala durant les noces des pâles héros pour s’emparer visiblement d’un gros projecteur caché dans des broussailles, lorsqu’il s’agit de dérober le soleil), ne manquent pas de charme simple: la caverne où Louhi a emprisonné les vents dans des outres géantes a du chien, le labourage du champ de serpents tient bien le coup malgré la consistance très plastique des reptiles, la caverne de Louhi a des aspects langiens (son peuple de gnomes hirsutes rappelle les Nibelungen), et le manteau volant de Louhi, que ce soit pour enlever Annikki ou quand sa maîtresse prend son essor, se tord dans les airs de façon très réussie. Le Sampo proprement dit est assez difficile à distinguer, entre le piteux état de la copie et les vapeurs rutilantes qui l’environnent, mais c’est un moulin monté en graine, à mi-chemin entre le bouchon de carafe géant, la géode pittoresque et la tortue de mer.

Tout ceci serait bel et bon, s’il n’y avait un gros «mais»: on ne trouve plus — ou difficilement — le film sous sa forme d’origine. Les droits en ont été achetés avec ceux d’un autre film de Ptushko, Les aventures de Sadkó, par un producteur américain qui cherchait des films à même d’exploiter le sillon des films d’imaginaire ouvert par des succès comme Le Septième voyage de Sinbad ou Le jour où la Terre s’arrêta. Seulement, les deux films ne correspondaient pas tout à fait au goût américain. Tous deux furent donc sévèrement retaillés — Sampo y perdit environ une demi-heure, Sadkó, qui adaptait en partie l’opéra de Rimsky-Korsakov, ne se trouva guère mieux traité — et le résultat final, après un changement de titre — Sampo devint The Day the Earth froze, Sadkó se retrouva raconter The Magic Voyage of Sinbad — et de générique (les noms trop connotés des acteurs furent remplacés sans complexe par ceux des assez médiocres doubleurs de la version américaine, Lönnrot devient même Elias Lenrot!).

Plus gênant: l’aventure fut raccourcie de certains épisodes. Dans la version américaine, la mère de Lemminkäinen demande à un bouleau, à la route couverte de poussière et à la lumière du jour des nouvelles de son fils, mais elle reste morne et prostrée en n’en obtenant aucune, jusqu’à ce que le grand couillon rentre à la nage. Une longue bande-annonce en finlandais, visible sur Youtube, montre qu’elle avait des raisons de se faire du mouron: cette garce de Louhi a profité de la fascination du benêt pour le Sampo, et l’a tué avec un serpent, la vile fourbesse! Dans le montage d’origine, la mère de Lemminkäinen apprend de la lumière du jour que son fils est mort à Pohjola, et elle traverse la mer en marchant sur les flots pour aller exiger de Louhi le cadavre de son fils, qu’elle ramène et ressuscite. C’est là que, têtu, le sot repart chercher le Sampo, et le brise, comme on le voit dans le montage US.

Une autre courte scène est très réussie: Annikki, emprisonnée par Louhi, envoie une de ses mèches blondes alerter Lemminkäinen de son sort. Celui-ci chasse et voit un faucon s’abattre sur une colombe. La mèche vient entourer sa flèche, et la colombe se change en Annikki, le faucon en Louhi, que Lemminkäinen transperce alors de sa flèche. On note au passage que le film a infiniment meilleure allure quand les contrastes ne sont pas sauvagement poussés à fond par une restauration putative. Certaines scènes sont même splendides.

Ont disparu en même temps divers passages musicaux: l’un d’eux mettait en scène Elias Lönnrot en personne. On l’aperçoit encore au début de la version  américaine, ou plutôt sa statue à Helsinki, qui s’anime pendant que le texte vante l’imagination des frères Grimm et d’Andersen. Si l’on ajoute que la seule édition en DVD, soit-disant remasterisée, ressemble diablement à un repiquage télé traité avec un logiciel qui a abusivement forcé les contrastes, tous les ingrédients sont là pour dire que le film mériterait une présentation plus fidèle à son apparence première, afin qu’on puisse le juger à sa juste valeur. Néanmoins, il demeure intéressant, même dans la piètre condition où il survit.

Ne serait-ce que pour la gueule superbe de Louhi, et son faux air de Maléfique dans La Belle au bois dormant de Walt Disney.

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En 2006, un deuxième exemple d’adaptation du mythe du Sampo prend un chemin beaucoup moins traditionnel que cette première tentative. Jade Soturi est un film d’Antti-Jussi Annila, et de nouveau une co-production (la Finlande est un pays relativement peu peuplé, et les budgets cinéma y sont par conséquent serrés); cette fois-ci, ce sera avec la Chine. Jade soturi peut se traduire par Le Guerrier de jade, mais le titre Le Guerrier au jade me semblerait plus indiqué. L’action se partage entre la Finlande actuelle et la Chine ancienne. De nos jours, une boîte métallique d’une facture superbe et raffinée, couverte d’inscriptions en chinois ancien, est retrouvée par une archéologue finnoise en Carélie, au sud-est de la Finlande, entre les mains d’un cadavre remontant à des milliers d’années. L’archéologue confie l’objet à un homme qui tente de l’ouvrir, en vain jusqu’au jour où ils découvrent qu’un forgeron vivant en banlieue d’Helsinki pourrait bien être capable du miracle.

Car ce forgeron est le lointain descendant d’un valeureux guerrier qui, dans la Chine ancienne, lutta contre un démon, le Sans-Nom, dont le but est de déchaîner l’enfer sur la Terre. Le guerrier a abandonné derrière lui cet objet mystérieux, dont la tradition a perpétué la légende: le Sampo.

Jade Soturi est donc ce qu’on appelle un wu xan pian, un film de sabre, mais peut-être un des plus curieux qui soient: imaginez, si vous pouvez, Tigre et dragon tourné par Aki Kaurismäki. L’ensemble du film a ce rythme lent, méditatif des films du cinéaste finlandais, y compris dans les combats qui, tant en Chine qu’en Finlande, sont à la fois rapides et habiles et étrangement alanguis, même dans les phases les plus vives. Et flotte par-dessus tout cela le sentiment trouble d’un décalage légèrement goguenard.

Conversations moroses et combats au sabre, mythes du Sampo et de la réincarnation, démon et monde actuel: le cocktail est assez difficile à décrire, et nul doute que nombre de spectateurs s’ennuieront à la vision du film, mais j’ai trouvé la combinaison extrêmement intrigante et plaisante, comme l’astucieux emploi de divers thèmes tirés du Kalevala: l’existence d’un pacte entre le Fer et l’homme, essentiel pour un forgeron et que Kai découvre qu’il a perdu; le chant du kantele. Mais aussi le traitement occidental du thème de la réincarnation, dans le cadre d’une histoire d’amour contrariée; et même le mythe de la boîte de Pandore.

Le film s’ouvre par une citation en exergue: je n’ai jamais connu de mythologie où les histoires d’amour se terminent plus mal que dans le Kalevala — et la démonstration va nous en être apportée par le film. Ou pas. Quelques effets spéciaux, lors de l’ouverture du Sampo et de la mise en péril de l’univers par la libération du dernier des démons, sont simples mais plaisants, et le combat final dans la forge, spectaculaire et (m’a-t-il semblé) d’une placidité pince-sans-rire, donne un ton vraiment fascinant à cette curiosité.

Il semble que le film ait rencontré un très joli succès en Finlande, mais qu’il soit passé un peu inaperçu au-delà de ses frontières. C’est dommage. Et l’idée de rattacher les mythologies chinoise et finnoise n’est pas si totalement farfelue. En arrivant en Finlande, j’avais été frappé par les ressemblances entre la langue japonaise et le finnois. En extrapolant charitablement les trajectoires des migrations pour brouiller tout cela et en admettant qu’en partant au nord de la Chine on peut aboutir en Finlande, on en accepte l’idée.

Ces deux films sont disponibles en DVD si vous cherchez un peu: Sampo sous le titre The Day the Earth froze, Jade soturi sous celui de Jade Warrior. Uniquement en anglais, cependant.

Et pour l’heure, voilà qui clôt enfin cette petite causerie sur le fascinant mythe du Sampo. Rangez vos affaires et sortez en silence.





Cheminements

16 08 2010

Dites donc, on dirait bien que j’ai loupé tout juillet — et une bonne moitié d’août, histoire de ne pas mégoter. Ne me demandez où ils sont passés, je n’en ai pas la moindre idée. D’un côté dans le boulot habituel, je dirais, et de l’autre, dans une flemme pérenne. Encore un été qui file sans que j’arrive à le rattraper.

Hier soir, j’ai pioché dans mon petit tas de Powell et Pressburger, que je ne mets à contribution qu’à doses mesurées, histoire de ménager les provisions. C’était A Canterbury Tale.

Trois jeunes gens, Peter, Bob et Allison, se rencontrent fortuitement à la descente du train à Chillingbourne, à quelques kilomètres de Canterbury. Tous trois sont là à cause de la guerre: Bob l’Américain et Peter l’Anglais vont se battre, Sheila la citadine vient aider aux travaux des champs. Mais à peine entrent-ils en ville qu’Allison est victime d’un attentat bizarre: un mystérieux maniaque lui verse de la glu dans les cheveux.

Michael Powell a longtemps été déçu par A Canterbury Tale, qui fut son premier échec public. Tourné dans des conditions difficiles, juste après une rupture brutale et douloureuse de Powell avec Deborrah Kerr, alors qu’Emeric Pressburger était interdit de tournage, car, étranger vivant en Angleterre, il n’avait pas le droit de se déplacer dans le Kent, le film est pourtant magnifique: visuellement, il compte quelques trouvailles splendides, comme ces quatre plans symétriques, idée de Pressburger: deux visages séparés de six cents ans qui regardent un faucon céder sa place dans le ciel à un avion de chasse – un effet de montage où il est impossible de ne pas songer à l’os devenu station spatiale de Stanley Kubrick. Ou cet enfant, soudain debout sur un large sol de paille, entre deux fenêtres qui donnaient sur le vide. Et cet instant fugitif où l’image se brouille, témoignage des larmes subites d’un personnage.

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C’est un film curieux, parce qu’il y a bien pèlerinage, comme dans le classique de Chaucer auquel le titre et le sujet font référence, mais c’est dans les faits plutôt celui de Powell revenant sur les lieux de son enfance: le pèlerinage des personnages, lui, sera plutôt intérieur, une prise de conscience de la terre où ils vivent, de ses traditions et de son histoire, avant d’arriver à Canterbury et de recevoir les grâces dues aux pèlerins. John Sweet, dans un des bonus du DVD, raconte comment il a été surpris de constater qu’un plan récurrent montre des gens aux yeux tournés vers le ciel. Là est le message du film: cette vision vers le haut, cette foi en l’avenir, fondée sur la connaissance du passé. Pour un film qui décrit un pèlerinage dans un haut lieu de la Chrétienté, en temps de guerre, on y parle peu de Dieu, et on ne voit pas de combats. Le message, comme toujours chez Powell, est humaniste et positif.

On est en 1944, et les troupes se préparent à un dernier assaut. La guerre, en dehors de la présence des femmes dans les travaux des champs et d’une scène épique de jeux d’enfants, est surtout palpable par une impressionnante traversée de Canterbury entre des fosses où trônent des pancartes, annonçant à quelle adresse les commerces anéantis par le bombardement sont allés se réinstaller, et par un travelling sur un paysage de maisons aux toits défoncés au-dessus desquels pointe la cathédrale. Image de la réplique résolue des Anglais aux bombes. Quant à cette fameuse cathédrale, but des parcours et lieu d’une cérémonie finale, elle marque le lieu des réunions et des grâces et par sa double tour dressée au-dessus de la ville, elle regarde, elle aussi, vers le ciel.

Mais la messe qui doit s’y tenir sonne moins comme une cérémonie religieuse que comme une célébration surtout humaine. Comme dans Colonel Blimp, Powell et Pressburger font un film qui s’inscrit dans l’effort de guerre, tout en appelant à l’union entre les peuples; de façon moins osée que dans Colonel Blimp, certes, puisque c’est vers la parenté étroite entre Américains et Britanniques que va notamment le propos, en particulier dans cette scène sobre et belle où le soldat américain et un habitant de Chillingbourne fraternisent vraiment en comparant leurs techniques ancestrales de coupe du bois. Le pèlerinage qui unit tous ces personnages les conduit en fait vers une prise de conscience du socle commun de leur passé.

Un tel résumé peut paraître mièvre, mais c’est uniquement parce qu’il récapitule de façon grossière et rapide ce qu’on sent dans le film, tous ces éléments qui s’articulent sur un scénario prétexte, dont la minceur devient une force, car elle laisse le temps à l’action de respirer et de songer. Rien n’est explicité, mais il passe dans cette histoire un grand souffle,  émanation d’humanisme et de Nature, et s’introduit une belle nuance fantastique quand Allison, sur la colline d’où l’on aperçoit enfin les tours de la cathédrale, entend un instant le luth et les rires des anciens pèlerins aperçus au début du film. En fait, c’est un film qui surpasse la simple somme de ses ingrédients pour devenir très émouvant de façon presque inexplicable dans la dernière demi-heure. Sheila Sim, qui joue Allison, est lumineuse, et son anonymat sert infiniment mieux le rôle que ne l’aurait fait la trop célèbre Deborrah Kerr initialement prévue. Dennis Price, presque débutant, deviendra l’assassin en série de Noblesse oblige et un Jeeves de référence. C’est un film extraordinaire, rempli de vie et d’humour, et l’on s’étonne toujours de savoir que Powell, qui l’a signé avec son complice Emeric Pressburger, était considéré comme un tyran et souvent cruel sur les plateaux de tournage.

La synchronicité n’étant pas un vain mot, j’ai trouvé ce matin, à l’étal d’une librairie, le dernier livre d’Alix de Saint-André, En avant, route! Il raconte les divers pèlerinages à St Jacques de Compostelle qu’elle a accomplis. C’est un peu le symétrique du film de Powell. Saint-André est d’un catholicisme plus ostensible, mais ne traite de la spiritualité de son pèlerinage que de façon oblique. Elle décrit plutôt sa route, les douleurs dans les muscles et sa conduite pas très catholique (elle fume comme un pompier et ne rechigne pas à lever le coude) et s’attarde sur ses compagnons de route, folkloriques, divers et intéressants, en un  coq à l’âne qui va de pipelettes en sagouins (les Bordelais lui ont fait assez mauvaise impression, jusqu’ici!), de braves gens en phénomènes, de plaisirs en deuils, de sentiments pas très chrétiens en efforts démesurés. On parle de l’influence des chats ratés (le superbe Marguerito) sur l’ouverture des cafés à potron-minet et de la logorrhée sur le rythme de marche, le tout enguirlandé d’un joli style, léger et piqueté d’anecdotes frivoles et d’extases raisonnables, où l’humour reste la politesse des sentiments. On se risquerait presque à tenter l’expérience, si on s’écoutait.

Fort heureusement, on ne s’écoute pas.





On se donne en spectacle…

17 05 2010

Avec le printemps, je me retrouve à baguenauder çà et là.

Vendredi 21 mai, oui, celui qui arrive, je vais par exemple apparaître dans le Cinéconcert de la Rock School Barbey, à Bordeaux, pour une soirée où seront projetés deux films, le Dr Jekyll et Mr Hyde de John Robertson avec John Barrymore (1920), et l’adaptation de 1926, tournée en 2005 par la HPLHS, de « L’Appel de Cthulhu ». Devinez duquel des deux je vais surtout causer. Les deux films bénéficieront d’un accompagnement live.

Et le 12 juin, je vais faire partie des invités des Futuriales d’Aulnay-sous-Bois, ce qui me donnera l’occasion de traverser Paris, chose qui ne m’est plus arrivée depuis… houlàlà, je ne sais même plus.

Si vous passez dans le coin, venez dire bonjour!





Par-dessus bord

15 05 2010

1936 — Un petit bateau de plaisance croise en mer du Nord, dans les Hébrides. Approchant de l’impressionnante masse granitique de l’île de Hirta, le couple à bord souhaite visiter l’île. Leur pilote leur conseille de ne pas s’attarder. L’île est à l’abandon, vide d’habitants. Au bord d’une falaise, le couple aperçoit le pilote, perdu dans ses pensées près d’une pierre tombale sur laquelle on lit: Peter Manson, Gone over. Gone over, passé par-dessus bord ou parti. Le pilote semble réticent à entrer dans les détails. Mais la jeune femme  s’émerveille: le temps est si clair qu’on aperçoit les collines d’Écosse à l’horizon. C’est un mauvais présage, selon le pilote. Lui-même n’a vu cela qu’une seule fois, il y a dix ans. Et il raconte l’histoire.

Je semble abonné au drame dans la Nature, ces temps-ci. Après Jenůfa et sa communauté campagnarde, ce film The Edge of the World, tourné en 1936 (en français À l’angle du monde, très beau titre, même s’il y manque la notion de bord du monde de l’original, qui évoque l’aspect précaire et lointain de la vie sur ce bout de roc inhospitalier), le premier de Michael Powell en solo, est un autre drame lié au conflit entre la vie moderne et la tradition sur une île, la plus occidentale des Hébrides — celle que les Romains ont baptisée, en l’apercevant au loin, Ultima Thulé? Inspiré par l’évacuation bien réelle de l’île de St-Kilda, dans les Hébrides, en 1931, il tourne cette histoire en 1936 dans les îles Shetland, sur l’impressionnante île de Foula (l’île aux oiseaux, en noroît), un bloc de roche aux angles vifs, aux strates marquées, aux falaises raides. Le film est à l’image du décor: stylisé, contenu dans des lignes strictes et un cadrage rigoureux, sobre à en être taciturne, mais d’une grande beauté née de cette sévérité même. Jouent dans le film la population même de Foula, en plus de quelques acteurs professionnels. Cela donne des personnages frappants, comme ce Catéchiste taillé comme un trois-quarts de rugby, qui prêche d’une voix sépulcrale des sermons d’une heure et quart le dimanche (« Qu’ils essaient d’en faire autant, à Édimbourg!« ), cultive son lopin de choux malgré les embruns qui tuent la terre et joue du violon lors des fêtes de la communauté; ou l’aïeule, assise immobile, blanche et lumineuse dans son siège à l’extérieur, une immobilité dont la rupture marque un choc. Mais aussi des images frappantes comme ces silhouettes de femmes, noires comme une troupe d’oiseaux au sol, lors de la scène de l’ascension de la falaise.

Powell a bien retenu les leçons des grands films du Muet: ne rien dire qu’on ne peut montrer. Les dialogues expriment le nécessaire, parfois de façon suggestive, et le reste est laissé à des images magnifiques, d’un noir et blanc somptueux, qui mêlent en permanence des vues de la Nature à l’intrigue, pour toujours tenir à l’esprit du spectateur le contexte, la pression qui modèle et détermine les protagonistes. L’histoire, c’est la mort d’une île, les jeunes qui veulent partir, les anciens qui ont de plus en plus de mal, entre la laine et le poisson, maintenant que les chalutiers viennent raclent les fonds dans les parages, les vidant de leurs poissons.

Il est fascinant de constater combien ce film qui par de nombreux points pourrait paraître vieillot ou propre sur lui (l’actrice principale campe une paysanne toujours fort bien maquillée) induit une puissante impression de réalisme. Le tournage dans les conditions du documentaire, dans ces extraordinaires décors naturels, aide beaucoup, mais aussi le souffle poétique qui s’exhale de cette histoire simple menée déjà de main de maître par Powell. Condamnée par ses coutumes même, devenues néfastes dans un monde qui change, la communauté n’est déjà plus qu’une curiosité, une survivance. Tout le monde y est vêtu de noir, comme si la population portait déjà son propre deuil, une longue veillée funèbre qui ne se lèvera qu’un trop court moment avec l’arrivée d’un espoir, qui devra quitter l’île.

De façon passionnante, le DVD comprend dans ses bonus un documentaire tourné en 1978 par Michael Powell, Return to the Edge of the World, où Powell, John Laurie (qui joue Peter Manson dans le film), Grant Sutherland (le Cathéchiste) et quelques autres survivants sont de retour sur Foula après quarante-deux ans pour voir ce que l’île est devenue. Étrangement, ce document est pratiquement le symétrique du film: la force de ce dernier naissait de ses passages documentaires, le documentaire se fonde sur des textes clairement écrits ou répétés d’avance, des scènes « spontanées » visiblement mises en scène; John Laurie, le taiseux Peter Manson, cabotine de haute volée devant la caméra; la couleur répond au noir et blanc; et si le film s’achevait sur la désertification de l’île à cause de la pêche des chalutiers, le documentaire se termine sur l’annonce triomphale de la découverte du pétrole en mer du Nord, et de l’installation de plateformes de forage qui ont revitalisé la région, et contribué à la survie de Foula (bien que le fait d’avoir tourné un film sur l’évacuation de St-Kilda à Foula, nous précise-t-on, semble avoir ancré dans l’esprit du gouvernement l’idée que Foula serait la prochaine île à évacuer, empêchant, jusqu’à l’époque du documentation, l’implantation de nombreuses infrastructures).

De nos jours, l’actualité a confirmé que depuis 1936, le rayon d’action des chalutiers n’a fait que se développer et que les plateformes pétrolières ne sont peut-être pas le miracle sans ombre que le documentaire semble vanter.

Reste un film formellement splendide, dramatiquement sobre et puissant, aux acteurs formidables.





Wait and see

27 03 2010

Bon, ce fut une journée un peu frénétique. Je ne vais pas revenir sur la soirée d’hier, finalement: je vous ai donné l’essentiel.

Après l’interview de James Herbert par Neil, j’ai été prendre l’air dans Brighton — air délicieusement iodé par une forte odeur de friture — le fish & chips a une certaine tendance à imprégner, voire empoisser, l’atmosphère.

Retour vers quinze heures pour la séance de dédicace de Neil Gaiman. J’ai fait la queue, histoire de causer un peu, ne l’ayant pas revu depuis son passage à Angoulême. En sortant, puisque j’étais d’humeur stationnaire, j’ai fait également la queue pour la séance de dédicace de James Herbert. Ce à quoi l’apparition surprise de Neil avait coupé — la foule, les gens qui arrivent avec six tonnes de leurs bouquins favoris à parapher — se retrouvait ici. La file occupait toute la longueur d’un des couloirs les plus droits du Royal Albion — apparemment, il y en a aussi. Étrangement, arrivé à un coude, les gens disparaissaient et très peu revenaient avec leurs bouquins signés. Ça commençait à ressembler à une histoire d’horreur commencée par Kafka et achevée par Lucio Fulci. A commencé une course contre la montre entre le début de l’interview de Neil par Kim Newman, et le moment où je me ferais dédicacer mes bouquins. Finalement, je suis resté dans la file jusqu’au bout, j’ai survécu au Coin de la mort et je n’ai rejoint le duo Newman-Gaiman qu’à la toute fin: les cinq dernières minutes, comme disait ce bon Bourrel. Ce qui m’a bien attristé, parce que ça avait l’air d’avoir été très bon.

Chelsea Quinn Yarbro (g.) et Tanith Lee (d.).

Chelsea Quinn Yarbro (g.) et Tanith Lee (d.)

Cela m’a cependant permis de voir passer Ingrid Pitt. Transportée dans un fauteuil roulant, très star dans une tenue d’un blanc immaculé et le nez chaussé de grosses lunettes noires, elle est venue saluer James Herbert avant de repartir après son interview écourtée.

« James, je t’aime! Viens t’asseoir sur mes genoux!

Tu te livrerais à des privautés! »

Après une courte et chaleureuse conversation avec Herbert, elle est repartie, poussée par une femme qui nous a dit: « Mesdames et messieurs… Ingrid Pitt! »

Scène superbe, en-dehors du regret de la voir affaiblie.

Le génial Ian Watson, dans une pose involontairement Stan Laurel.

Sorti de la salle pour filer dans la petite salle, pour le grand débat sur l’état actuel de l’horreur. Que du beau monde (Ramsey Campbell, F. Paul Wilson, Lisa Tuttle, Ian Watson, délirant modérateur, Graham Masterton, Chelsea Quinn Yarbro et Tanith Lee). Passionnant débat, très drôle et complètement chaotique, où l’on est passé du temps où Masterton était responsable du courrier de Penthouse à l’escalade dans l’horreur, aux mouvements spontanés de réaction vers le sous-entendu quand la tendance allait trop vers le gore, pour revenir à la notion que ce qui maintient en vie l’horreur, c’est l’amour, celui des petites presses, qui n’ont jamais été aussi nombreuses ni aussi somptueuses (j’adore par exemple le recueil de nouvelles lovecraftiennes chapeauté par S.T. Joshi). Réflexion qui nous a ramené à Penthouse et aux guides matrimoniaux de Masterton, bouclant ainsi la boucle.

Graham Masterton se fait voler la mise au point par son micro. On ne vérifie jamais assez ses photos...

J’en ai profité pour interroger Lisa Tuttle sur l’affaire Birth. Quand ce film, avec Nicole Kidman dans le rôle principal, est sorti en France, j’avais été choqué de voir Jean-Claude Carrière se vanter de sa brillante idée originale, alors que j’avais de suite reconnu l’intrigue assez singulière d’un superbe roman de Lisa Tuttle, Gabriel. Apparemment, Lisa est allé voir le film et a jugé que, sur une idée qui en effet ressemblait à son roman, le film part dans une autre direction. Certes, une adaptation un peu libre de son roman aurait pu donner un résultat identique, mais elle a décidé qu’il n’était pas impossible que Carrière ait entendu ou lu le concept de base du roman — dans une critique, par exemple — et ait écrit son propre scénario. Je continue à trouver les ressemblances troublantes, mais je ne vais pas être plus lisiste que Lisa.

À l’instant où je tapote ces mots sur mon clavier, une bonne partie de la Convention est partie sur cette maudite jetée pour le Banquet qui verra la remise des prix. Ayant négligé de m’inscrire (je ne sais plus pourquoi), je manque donc un succulent fish & chips (ou pas) et je mets à jour mon blog dans le Bar Rogue, avec les autres rebelles, distraits et fauchés de mon acabit (en fait, d’après la mine et les commentaires des banqueteurs à leur retour, je dois me féliciter: les cuisiniers ont réussi à rater le fish and chips et les frites étaient immangeables).

Ce soir, reprise du Gaslight Theatre, et il n’est pas impossible que je me refasse une deuxième séance: la pièce d’ouverture, interprétée par Reggie Oliver, je l’ai vue à la dernière FantasyCon, mais je la reverrai avec plaisir. Ce soir, la troupe In the Gloaming sera bel et bien au complet, et le spectacle devrait donc être complètement différent, avec six acteurs au lieu de deux (ils jouent une pièce dont l’esprit est un peu celui des EC Comics revisités par les Monty Python; plutôt pas mal), et il y a en troisième partie une autre des Stage Frights de Reggie Oliver, The Copper Wig — assommé par deux bouteilles de cidre de poire, j’ai légèrement clumé durant la chute, ce qui est un peu embarrassant, parce que je m’étais installé au premier rang… sur le côté, heureusement.)

L'ambiance sépucrale et feutrée de la superbe interprétation de "A Warning to the Curious" de M.R. James, par Robert Lloyd Parry





Michael: 10, Phantom: 0

15 02 2010

Le dimanche soir est temps de vaches maigres à la télévision. Sauf si vous appréciez le foot sur Canal +, péché dont je suis totalement innocent. J’ai donc cherché un DVD à me caler sous la prunelle. Et mon choix s’est rapidement porté sur Phantom, un Friedrich W. Murnau d’une psychologie vaguement fantastique (paraît-il) plutôt rare, restauré par le F.W. Murnau Stiftung, et édité au Royaume-Uni par Eureka! et, plus récemment, en France par MK2. Murnau, c’est tout bon. J’ai donc placé le DVD sur le plateau du lecteur et c’était parti.

Ça s’est très vite arrêté.

Le premier carton avec les inévitables mentions de copyright, les menaces de mise en prison pour piratage et les interdictions de diffuser le DVD sur les plateformes de forage et les chambres d’hôpital était scalpé en haut et en bas. Le menu me semblait cadré bien près du lettrage; en fait, il escamotait un des choix possibles. Les sous-titrages de présentation étaient dévorés par le bord inférieur de l’écran, et le premier personnage à se présenter dans le film était froidement décapité par le bord supérieur. Quelques réglages complexes plus tard, j’avais toute l’image avec les sous-titres fugueurs et les crânes timides, mais les personnages semblaient avoir été élevés sur une planète à forte gravité, et en être revenus avec une propension à croître en largeur. Bref, l’anamorphose pour passer sur écrans 16/9 a été foirée, et le film est impossible à regarder. Franchement, la jaquette n’est pas très jolie non plus. En plus du reste. Bref, je vais donc aller le rendre à la Fgnacque et je le commanderai un de ces quatre dans son édition anglaise. C’est bien la peine que M. Karmitz soit un des partisans les plus acharnés d’HADOPI alors qu’il n’est même pas foutu de proposer une marchandise de bonne qualité aux gens qui lui versent de l’argent pour ça.

Je me suis donc rabattu sur Michael de Carl Th. Dreyer, encore un film muet peu commun, restauré méticuleusement par le même F.W. Murnau Stiftung, mais publié par l’éditeur DVD anglais Euréka! dans sa collections Masters of Cinema. Deux DVD avec la version US et la version européenne du film, un livret de 20 pages avec fotos et articles (par un certain Jean Renoir, excusez du peu). Et une anamorphose irréprochable qui, une fois rétablis les réglages de mon lecteur DVD, m’a montré le film dans son intégralité format 1,33 sans inflation latérale des personnages. J’aurais préféré Phantom, parce que je suis plus enclin au fantastique, mais Michael s’est imposé sans difficulté. Pourtant, ça commençait mal: la bande-son est un enchaînement de morceaux classiques au piano, et ça démarre par du Chopin. Je ne dirai pas que je hais Chopin. Mais il me rase assez souvent et assez profondément. En plus, il insistait, le bougre: il faut attendre le deuxième acte du Lac des Cygnes auquel on assiste à l’opéra durant le film pour que le pianiste lâche enfin Chopin pour embrayer sur Tchaïkovski. Il était temps. Ensuite, on a du Debussy, du Couperin et peut-être du Liszt. Voire un retour de Chopin, mais j’ai moins fait attention, j’étais dans le film. Bref.

Il y a quatre ans, le maître Claude Zoret, peintre respecté et génial, a reçu un étudiant, qu’il a voulu renvoyer pour la médiocrité des dessins qu’il lui soumettait. Mais subitement, intéressé par le physique du jeune homme, il lui a demandé de poser pour lui. Les tableaux qu’il en a tirés ont assis sa gloire, Michael vit désormais chez lui, et Zoret le traite comme son fils adoptif. Un soir, après un dîner où les convives parlent de la mort, Zoret a l’inspiration d’un nouveau tableau: l’assassinat de César par Brutus. Michael posera pour Brutus.

Une « princesse » russe (curieusement qualifiée de comtesse dans les intertitres et le générique, alors que sa carte la présente bien comme princesse), Zamikow, vient commander un portrait à Zoret. Pour l’assistance qui la sait très désargentée, elle espère sans doute remonter son crédit par la gloire d’avoir posé pour le Maître. Zoret ne peint pas sur commande, mais il trouve la princesse intéressante et décide de la peindre gratuitement. Il montre ses œuvres à la jeune femme, mais il est vite évident que des beautés de l’atelier de Zoret, celle qui attire le plus le regard de Zamikow est Michael.

Michael est un mélodrame, mais un de ces mélodrames auxquels la rigueur de la mise en scène et la beauté du noir et blanc confèrent une sobriété et une dignité indéniables. C’est aussi un des films muets qui n’ont rien de ces défauts caricaturaux que la diffusion des Histoires sans paroles à la télévision a accolés à la légende du Muet. C’est un film très moderne sur bien des points. L’image, joliment restaurée quoique pas exempte de défauts, est splendide. De riches noirs et blancs (et gris) structurent et découpent l’espace en plans. Chose qu’on pouvait se permettre à l’époque — sans doute parce que l’influence esthétique prépondérante pour le noir et blanc venait de l’illustration — des jeux de lumières concentrées, de zones floutées et de caches périphériques permettent de focaliser le regard vers tel ou tel détail de l’image, transformant soudain l’écran en  camée, ou en un saisissant cul-de-lampe en clair-obscur. Le Muet a aussi cet avantage de laisser travailler l’imagination, et de forcer la mise en scène à se faire imaginative pour communiquer intelligiblement des informations qu’on abandonne de nos jours aux dialogues. Des regards appuyés (pas trop: je l’ai dit, le jeu est sobre), des plans éloquents, renseignent plus profondément sur la situation que n’auraient pu le faire de longs dialogues. Tout cela est possible en couleurs aussi — mais possible ne signifie pas qu’on le voie souvent.

L’intrigue décrit la lente trahison de Michael qui va abandonner Zoret pour Zamikow. Le résumé fourni dans le livret désigne dès le départ Zamikow comme une intrigante, d’abord intéressée par Zoret, puis par son héritier, et surtout leur fortune. Cela n’est pas exclu, et c’est peut-être ce qu’il ressort de la version européenne (je n’ai vu que le version US), mais ce n’est pas ce que je tire de ma vision. L’intéressement de Zamikow n’y est pas vraiment suggéré, et le personnage le plus coupable est Michael, qui, aveuglé par l’amour, ne va pas hésiter à dépouiller Zoret de ses plus belles pièces pour couvrir les dettes de la belle princesse. L’ambiance est extrêmement ambiguë: Est-ce seulement un amour paternel qu’éprouve Zoret pour Michael, choisi pour sa beauté et inspirateur de ses plus belles œuvres? La mise en parallèle des malheurs d’un couple dont l’épouse s’avère infidèle semble mettre à égalité les absences de Michael et celles de la femme infidèle. Y contribuent aussi les mises en garde du fidèle Switt, le biographe qui restera jusqu’au bout, l’ami invisible à celui qui n’a d’yeux que pour le fils volage.

Dans le rôle de Claude Zoret (le nom évoque Claude Monet, bien sûr, mais sa peinture est nettement moins révolutionnaire: à vrai dire le style est plutôt pompier — mais l’important n’est pas là), dans le rôle de Zoret, donc, on trouve Benjamin Christensen, plus connu comme metteur en scène pour son film Häxen/La sorcellerie à travers les âges. Dans celui de Michael, Walter Slezak, qui fera ensuite carrière à Hollywood, notamment dans le Lifeboat de Hitchcock, mais aussi dans bien des séries télé à partir des années cinquante. Et dans celui de LeBlanc, le vendeur de tableaux, Karl Freund, le directeur de la photo de Metropolis, notamment.

Si la science du cadrage de Dreyer n’atteint pas les sommets quasi abstraits qu’elle connaîtra dans sa Passion de Jeanne d’Arc, elle donne quand même de superbes plans, éloquents, gracieux, expressifs, riches et ambigus: comme cette statuette de femme nue que deux personnages se passent et qui devient tout d’un coup le révélateur de l’émotion érotique qu’ils éprouvent. Et ce très beau mélodrame sur la peur de la solitude, sur la fin de l’inspiration et l’aveuglement de l’amour s’achève comme il a commencé, par une énigmatique citation: « Je peux mourir heureux car mes yeux ont vu le parfait amour. » À chacun de se faire son idée sur la façon dont il faut interpréter cette phrase sibylline.

Personnellement, je ne suis pas convaincu de le savoir.





Un moment MoMA

14 11 2009

Je ne vais pas en faire une habitude, mais comme Tim Burton a supervisé un mignon petit clip pour annoncer son exposition au MoMA de Los Angeles, je le colle ici.





Sang de glace et de neige

28 10 2009

CDJack

Voilà un film qui prend comme décor une petite ville très banale et très laide de Suède, à quelques kilomètres de Stockholm, la considère dans le creux des années 1970, une période qui a du mal à rendre très esthétique ses modes et ses moods, et qui en tire un paradoxal récit d’un romantisme poétique et totalement glacial, un mélange de tendresse et de cruauté, de banalité et de surnaturel, où la chaleur couve sous la neige, comme le froid dessine un instant l’empreinte chaude d’une paume sur un carreau.

Les acteurs sont particulièrement excellents, notamment Lina Leandersson qui joue Eli, créature qui a douze ans, plus ou moins, et vit de sang, et peut paraître avoir presque soixante ans dans certains plans et seulement dix dans le suivant. Film contemplatif, avec de longs plans silencieux et statiques, étouffés par la neige épaisse qui cerne l’immeuble où vit le héros, Oskar, comme les humains cernent Eli.

Mais la neige se renouvelle chaque nuit, et Eli est vivace, elle aussi.

affLROILe rythme lent et hypnotique est celui de la vie, et les rares accès de violence prennent une dimension d’autant plus choquante qu’ils s’inscrivent dans un cadre d’une effroyable banalité: ordinaire, normal. On y rencontre deux excellents amis à qui il va arriver quelque chose d’affreux, un père dévoué mais atrocement maladroit, une femme dont personne ne saura le courage, et un amoureux des chats qui va découvrir la face cachée de ses familiers.

Le film s’appelle  Låt den rätte komma in, soit en français Morse — un titre a priori un peu anecdotique, mais qui se justifiera pleinement avec la dernière scène — (ou Let the Right One In en anglais), et voilà longtemps qu’un film de vampire ne m’avait autant touché.





Des dangers de réfléchir…

26 10 2009

StudentOfPrague1926PosterCe soir, je me suis regardé deux films, qui étaient, grosso modo, le même: L’étudiant de Prague, d’après un roman de Hanns Heinz Ewers, auteur fantastique allemand (La Mandragore, Dans l’épouvante) dont la biographie est presque aussi pittoresque et inquiétante que ses écrits, L’étudiant de Prague, donc, dans ses versions de 1913 et de 1926 (trois autres versions existent: une en 1935, avec Anton Walbrook, acteur connu pour ses participations aux Chaussons rouges et à Colonel Blimp de Michael Powell; une en mini-série télé tchèque en 1990; et une coproduction tchéco-étasunienne de 2004, qui affiche mystérieusement une durée de 9 minutes. Holy résumé, Batman!).

D’abord, disons-le tout de suite, les conditions n’étaient pas idéales: il s’agissait d’éditions DVD étasuniennes bon marché, qui donnent l’une comme l’autre l’impression d’avoir été numérisées à partir d’une cassette vidéo un peu fumeuse — et, dans le cas de la version de 1913, abandonnée un long moment à la fureur des éléments. Toutes deux sont accompagnées d’une musique débitée au mètre, de l’orgue électronique dont le son me rappelle toujours les musiquettes des aventures d’Indiana Jones en jeux vidéos que publiait LucasArts dans les années 90, et dont la mélodie évoque un Philip Glass à un stade embryonnaire poussif.

La version de 1913 dure 41 minutes, est mise en scène par Stellan Rye, et a pour acteur principal Paul Wegener, que nous connaissons surtout pour son Golem de 1920 (le troisième qu’il ait tourné, d’ailleurs — les remakes se faisaient vite, à l’époque!). La version de 1926 dure 91 minutes, est dirigée par Henrik Galeen (scénariste du Nosferatu de Murnau) et jouée par Conrad Veidt.

L’histoire? Balduin est un étudiant, et aussi le meilleur bretteur de Prague. Mais il est surtout désargenté de façon chronique, ce qui le plonge dans des abîmes de morosité. Un inquiétant personnage, Scapinelli, vient lui proposer un prêt. En riant, Balduin le renvoie, lui disant qu’il ferait mieux de lui trouver une riche héritière. Ce que fait Scapinelli en s’arrangeant pour que Balduin sauve la comtesse Margrit/ Margaret (suivant les films). Puis il se glisse dans le misérable galetas de Balduin et lui tend un contrat. Contre une somme fabuleuse en pièces d’or, Balduin n’aura qu’à laisser prendre par Scapinelli ce qu’il veut dans la chambre. Balduin regarde sa chambre: une banquette défoncée, un grand miroir, une table, deux chaises… Il accepte et signe. De sa petite bourse, Scapinelli verse une, deux, trois, six, un flot de pièces qui inondent la table. Puis il se tourne vers le miroir, fait un signe, et le reflet de Balduin en sort, pour suivre Scapinelli hors de la chambre.

Désormais, Balduin est riche. Mais son double erre dans la ville.

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La version de 1913 a le défaut majeur… d’être de son temps. C’est encore une période où le cinéma ne s’est pas affranchi du théâtre: les plans sont similaires, pas de gros plans, quelques plans moyens, quasiment pas de mouvements de caméra. On joue comme au théâtre, mais l’inexistence du gros plan contraint à des pantomimes souvent pauvres. Ajoutons-y que Paul Wegener, plutôt dodu pour un escrimeur émérite, ne semble pas le plus grand acteur qui soit, et que les conventions du théâtre sont omniprésentes: Lyduschka, la servante amoureuse, escalade une murette et, accroupie au sommet, à cinquante centimètres de Balduin et de la comtesse qui discutent, n’est semble-t-il pas visible d’eux. Au théâtre, on veut bien y croire. Ici, c’est plus difficile. Accessoirement, les canons de la beauté ont pas mal changé depuis 1913 et, si Lyduschka est vive et élancée, la comtesse l’est nettement moins. C’est bien simple: en la voyant étendue sur une banquette, lors de la présentation des personnages en début de film, j’ai cru que Wegener jouait les deux rôles. Oups.

Néanmoins, le film reste intéressant, grâce à un scénario simple mais fort, et mené assez rapidement. Parmi les qualités du film que la copie confuse laissait apercevoir, une jolie scène de la sortie du miroir (en fait plus dramatique que celle de 1926), le fait que le film ait été tourné à Prague (on voit le pont Charles depuis les berges de la Vltava, la colline de Petřín, le cimetière juif et quelques rues de Malá Strana), et un geste magnifique après le duel, où la personne que rencontre Balduin s’arrête face à lui et essuie son épée d’un geste définitif. Belle scène en clair-obscur, également, pour la partie de cartes. Pour le reste, le film vaut plus par son aspect de curiosité et par son statut de long métrage fantastique précoce que pour sa maestria.

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La version de 1926, elle aussi en grand besoin d’une restauration poussée, est nettement plus moderne. En treize ans, la grammaire du cinéma s’est mise en place, et Galeen l’emploie avec beaucoup d’habileté, donnant un découpage vivant et un film à la narration très réussie. Le scénario développe bien l’intrigue souvent survolée dans le film de 1913 (on comprend pourquoi Balduin arrive en retard au duel, détail qui laisse un peu perplexe dans la version de 1913), et Conrad Veidt est excellent de bout en bout. Son visage mobile exprime bien les divers états d’âme, parfois fugaces et changeants, de Balduin. Comme dans les meilleurs films muets, les sentiments des personnages passent bien dans des gestes, des regards, des tensions. Si la scène du miroir est moins réussie que celle de 1913, la chute de cheval de la comtesse est amenée par une belle scène d’invocation de Scapinelli, et les passages de Balduin devant un miroir sont très habilement exécutés. Le film est tourné en studio et dans des extérieurs probablement pas tchèques, mais cela s’accorde bien avec une cinématographie plus axée sur les sentiments des personnages. Et la comtesse est nettement plus accorte que dans la première version.

Le film de 1926 est une réussite, même si certains plans nocturnes ne survivent guère au traitement barbare auquel les soumet l’éditeur vidéo. Je ne sais pas si c’est un accident mais il m’a semblé reconnaître l’ombre de Scapinelli à côté de la porte quand Balduin revient dans sa chambre pour la confrontation finale. Je pensais d’ailleurs que le crucifix de la comtesse jouerait de nouveau un rôle avant la fin, pour montrer comment Scapinelli manœuvre les divers personnages (et surtout la pauvre Lyduschka) pour retirer à Balduin tout ce qu’il détient, y compris cette ultime défense. Le film n’en reste pas moins agréable et très réussi.

Bref, un film qui mérite qu’on se crève les yeux avec cette édition lamentable, mais qui appelle également une restauration par des éditeurs attentionnés.





Bronze by Black

24 10 2009
Doc et, derrière sa cousine et ses cinq aides, notamment un Monk un peu trop séduisant pour correspondre à sa description, mais j'aime bien quand même.

Doc et, derrière lui, sa cousine et ses cinq aides, notamment un Monk un peu trop séduisant pour correspondre à sa description, mais j'aime bien quand même.

Non, Lovecraft n’est pas une monomanie chez moi. En fait, j’ai plusieurs autres sujets de prédilection qui sont à la limite de la lubie. Par exemple, j’adore aussi Doc Savage.

Il s’agit d’une série de pulps américains publiés entre 1933 et 1947, et dont le rédacteur principal était Lester Dent, sous le pseudonyme maison de Kenneth Robeson. Chaque mois (tous les deux mois, vers la fin), Clark Savage Jr, dit « Doc », mettait au service du bien une prodigieuse fortune d’or maya et des capacités physiques et mentales extraordinaires, entretenues et affûtées dès l’enfance par une éducation très scientifique. Avec lui, cinq compagnons, chacun expert mondial dans sa spécialité, et parfois sa cousine, la belle Pat Savage, avide d’aventures. Chaque mois, Doc affrontait des plans diaboliques pour s’emparer de richesses cachées, dominer le monde, ou faire le Mal; parfois, les trois à la fois.

J’ai découvert ça en 1968. J’étais à l’époque un fan endurci de Bob Morane, et fin 1967, la collection qui publiait le héros d’Henri Vernes, Marabout Junior, a fait peau neuve pour devenir Pocket Marabout, sous une apparence beaucoup plus élégante et sophistiquée (même si à l’usage, la reliure n’était pas des plus solides). En plus de Bob Morane qui poursuivait ses aventures, démarraient cinq nouveaux héros, qui m’attiraient assez peu (beuh, du western et de l’espionnage!). Mais en mai 68, alors que je rentrais de séances de rééducation de l’œil, j’ai succombé à la tentation. Il faut avouer que résister était impossible: sur la couverture, dessinée de façon assez raide, du deuxième volume de la série Doc Savage, Le Pays de l’épouvante, Doc affrontait un très méchant tyrannosaure, tandis que diverses bestioles ptéranodoïdes voletaient au-dessus d’un volcan.

Seulement voilà: je venais d’être opéré d’un œil, et il m’était strictement interdit de lire pendant un certain temps. Condition inique: pourquoi pas m’interdire de respirer, aussi? Finalement, j’avais sagement opté pour un compromis. J’avais acheté le volume, et chaque soir, je n’en lisais qu’un chapitre — ils étaient courts.

Mais pourquoi est-ce que je vous parle de ça?

Parce qu’il y a (de nouveau) des rumeurs selon lesquelles Doc va être adapté au cinéma. En soi-même, la nouvelle n’a rien d’enthousiasmant: la précédente tentative aboutie, dans les années 1970, a donné un film tarte et kitsch de Michael Anderson, dont les quelques qualités sont noyées sous des monceaux de tares (encore accrues, en français, par l’idée perverse de filer à Doc, summum de la forme physique et du développement intellectuel, la voix de Sylvestre le chat — cheveu sur la langue compris).  Par la suite, j’ai eu quelques espoirs quand Indiana Jones est sorti (Spielberg, à l’époque, avait expliqué qu’il ne voulait pas d’un héros à la Doc Savage, invulnérable et impassible; je pourrais argumenter…). Mais c’est Alan Quatermain qui a décroché le pompon de l’adaptation-qui-pompe-un-succès-en-pouvant-riposter-sans-vergogne-que-le-héros-existait-longtemps-avant-Indy. En plus, les Alan Quatermain n’ont pas été très convaincants, pour rester dans la litote. Plus tard, dans les années 1990, des rumeurs ont annoncé que Schwarzenegger s’intéressait au rôle — par bonheur, sa carrière en politique a démarré avant qu’il ait eu le temps de perpétrer cette abomination (le virage du Gouvernator a également sauvé le Sgt Rock).

Franchement, je ne tenais pas plus que ça à voir Doc au cinéma: il était parfait dans les pulps et l’échec injuste de Capitaine Sky et le monde de demain démontrait si besoin était que même une approche fidèle avait de fortes chances d’aboutir à un fiasco: « artistique » ou commercial.

Et puis, voilà. Récemment, il s’est murmuré que Sam Raimi avait acheté les droits d’adaptation des héros de chez Street & Smith, les éditeurs des plus grands hero pulps. Il n’était pas question d’adapter Doc Savage tout de suite, mais qui sait si, après un film prévu sur le Shadow…?

Vu la qualité actuelle des films hollywoodiens, la nouvelle m’a modérément emballé. Seulement aujourd’hui, Ain’t it cool news annonce que Shane Black est en train de plancher sur le scénario d’un film de Doc Savage, qu’il estime que l’action doit impérativement se situer dans les années trente, qu’il doit absolument y avoir les cinq aides, et que le film doit représenter un condensé des aventures écrites par Dent.

Bon, je ne veux pas trop espérer. Après tout, il faudra déjà que le film sur le Shadow marche (le précédent, qui n’était pas totalement raté, malgré un Alec Baldwin charismatique comme une endive bouillie, s’est planté; toutefois, c’était du Russell Mulcahy), que le scénario fonctionne, et qu’on trouve un metteur en scène qui ne vienne pas mettre un grain de sel de trois tonnes dans la cuisine. Beaucoup de conditions, quoi.

Mais quand même, une lueur d’espoir ne peut s’empêcher de poindre.