De la schtroumpf en barres

6 08 2012

Mondieumondieumondieu…

Par où commencer pour dire du mal des Schtroumpfs, le film de Raja Gosnell? On ne sait où donner de la tête. C’est le produit américain purement commercial dans toute sa hideur. Techniquement impeccable, et rien d’autre derrière. Aucune pensée, aucune originalité, aucune personnalité. De la saucisse débitée au mètre, calibrée et satisfaisant au cahier des charges de l’inspection de l’hygiène, sans se soucier du goût. C’est le poids de produit livré qui compte. On est désolé pour les acteurs, dont le toujours sympathique Neil Patrick Harris et surtout Hank Azaria (NPH a un rôle niais, mais il n’y perd pas autant de dignité qu’Azaria, contraint à des pitreries consternantes de bout en bout). Je ne sais pas trop à qui s’adresse ce truc: bien sûr à des marmots, public prescripteur pour les ventes de joujoux assortis: le nombre de gags pipi-caca-prout-vomi l’indique bien. Probablement un peu aussi aux parents obligés de conduire les fruits de leurs entrailles à ce festival du creux. Savoir si le couple de yuppies mièvres et pasteurisés et ses malheurs avec une campagne de pub – qui montrent que quand on dit « magie », les scénaristes courent tout droit piller Ma Sorcière bien-aimée – captiveront ce public-là, c’est une autre paire de manches. Et le résultat final est un hybride frankensteinien suragité dont l’intrigue « adulte » lassera les marmots et ne passionnera guère les parents, mais le versant schtroumpf pourra sans doute satisfaire aux attentes béates des gens qui ont tenu à aller voir ce machin en salles.

Le plus fascinant, c’est de voir en action la grande broyeuse du merchandising; pas seulement au niveau du placement de produits (bonjour, les m&m!), mais aussi au plan idéologique qui se met automatiquement en marche, et se voit d’autant mieux qu’avec l’intrigue squelettique et les personnages sans épaisseur, rien ne masque plus les rouages du mécanisme. Le principe des Schtroumpfs dans les bédés était qu’ils se ressemblaient tous, mais ne se trompaient jamais en se reconnaissant les uns les autres. C’était le gag majeur et principal de la série, de même que leur langage en était un (mieux récupéré ici, les dialoguistes ayant vite compris qu’on pouvait s’en servir comme d’un bippeur sélectif pour dire quelques grossièretés sans se faire choper, graal d’un pays où la télé a des vapeurs au plus petit gros mot). On sent juste affleurer le désespoir des mercenaires quand les dialogues font des allusions répétées à la chanson « agaçante » des Schtroumpfs (création immonde de Hanna-Barbera, à laquelle on a droit plusieurs fois, notamment dans une terrifiante déclinaison rap), et mettent en évidence les aspects illogiques de la vie des Schtroumpfs (ce qui, dans un film qui regorge d’invraisemblances, ne manque pas de sel).

Évidemment, l’adaptation en dessins animés exigeait d’emblée une différenciation, d’abord pour de simples motifs de narration au fil des épisodes: une intrigue où tous les personnages sont strictement identiques exige pas mal de travail pour que ça fonctionne sans devenir confus. Trop de travail pour une série animée: en rendant les personnages distincts, on peut leur coller des scénarios de consommation courante, comme les multiples chasses au trésor, dont les Schtroumpfs des bédés n’auraient pas eu grand-chose à faire. Mais la différenciation visuelle permet surtout que le merchandising – encore et toujours – trouve son compte. Difficile de convaincre les loupiots qu’en achetant 99 fois la même figurine et en rajoutant une Schtroumpfette, un Grand Schtroumpf et éventuellement un Schtroumpf noir, on avait la collec’. Il fallait donc avoir des figurines différentes, qui titillent davantage le client complétiste, ce qui nous vaut des aberrations caricaturales comme ce consternant Schtroumpf à rouflaquettes rouquines, porteur d’un kilt, d’un pompon à son bonnet, et d’un vigoureux accent écossais.

Mais le principe actif de la propagande US est tellement vicieux qu’après avoir différencié les Schtroumpfs en caricatures singularisées, la morale vomitive et obligatoire des scénarios pour enfants doit leur enseigner qu’ils ne *sont* pas que le trait de caractère qui les définit: ils peuvent surpasser cela pour atteindre leur potentiel d’être humain complet. Ouéééé. Alors que: Si! Ils se résument à leur trait de caractère, c’est le gag foncier de leur nature. Ce sont des personnages de fiction enfantine, bandes de bœufs! Pas des individus complexes et humains, pétris de contradictions et de traumatismes profonds face aux contradictions profondes et irréductibles de la vie, mais des portraits caricaturaux, des facettes multiples qui, à leur meilleur (disons, les albums Le Schtroumpfissime ou La Schtroumpfette), permettent de donner une riche vision satirique de l’humanité! Ce n’est pas  un groupe d’enfants qui auraient besoin de psychologie à la Oprah d’un adulte pour parvenir à enrichir leur potentiel profond!!! D’ailleurs, puisqu’on évoque la psychologie de bazar, on notera que, grâce au nom US du Grand Schtroumpf, « Papa Smurf », on a droit à la belle scène émouvante de contact entre « père » et « fils », cliché sans lequel un film hollywoodien de grande consommation se sent un peu tout nu, de nos jours. Oh, la Schtroumpfette et la femme du héros ont aussi une conversation à cœur ouvert, mais c’est surtout sur la possibilité de porter plus d’une robe, on sent bien que c’est pas d’une envergure émotionnelle aussi prégnante – si j’ose écrire, étant donné que Madame est enceinte; allez, j’ose. Je n’arrête pas de me demander si toute une génération de scénaristes a vécu une enfance traumatisante dans leur rapport avec le père, ou bien si elle a juste opté pour un cliché qui « marche à tous les coups » pour la rédaction en accéléré de leurs scénarios de blockbusters. J’incline pour la seconde hypothèse. J’allais ajouter « hélas ».

La vision d’ensemble du film est lancée sur ces grands principes.

Je parlais de propagande, et c’est bien de cela qu’il s’agit. Pour la machine à fiction de grande consommation hollywoodienne, l’étranger est certes cocasse par ses différences ridicules; son cœur pur de sauvage naïf peut à la rigueur prêcher de sains messages de retour à la rectitude des Fondateurs-de-Notre-Pays. Mais l’intérêt de sa présence est de réitérer, encore et encore, par son envie spontanée et naturelle de se conformer au Grand Rêve Américain qu’il découvre soudain, émerveillé, que, décidément, c’est la seule façon de vivre correcte et valable sur cette Terre – et sur toutes les autres Terres qui soient, tous les films nous le serinent en boucle. D’un seul coup, je dois rétroactivement accorder à Avatar, film que je trouve par ailleurs désolant, le courage d’un rare message de résistance à l’idéologie de consommation – c’est déjà ça, même si on peut trouver le message un peu roublard et confus dans le film lui-même.

Sinon, Gargamel a un accent bizarre dont je ne veux même pas discuter, tellement il est chelou; les dialogues sont un collage de slogans, de phrases de pubs, d’expressions mode et toutes faites, une régurgitation du bruit de fond constant des médias, qui, pour la plupart, n’ont aucune raison de se retrouver dans la bouche des Schtroumpfs ou de Gargamel, sinon de renforcer leur présence comme base de langage courant du public auquel il s’adresse, par l’instauration d’une connivence facile; le scénario est totalement basique, rempli de trous de logique qu’on n’a même pas envie de discuter, tellement on préfère en finir; et le happy end est un gloubiboulga que seuls des scénaristes hollywoodiens peuvent trouver satisfaisant: notre supposé héros a gardé son boulot auprès d’une caractérielle qui va peut-être le virer le lendemain sur un de ses nombreux caprices (on note en passant qu’elle a perdu son sorcier qui a le secret de la jouvence et n’y pense déjà plus), il veut rester dans son « petit » appartement pour que sa famille reste bien soudée (un grand appartement, voyez-vous, les ferait s’éloigner les uns des autres; comme c’est trognon!), les Schtroumpfs ont rebâti leur village à l’image de Manhattan pour les raisons de saine émulation vis-à-vis de l’idéologie supérieure mentionnée ci-dessus (excusez-moi, le temps que je vomisse) et tout ceci a tellement bien marché qu’un deuxième volet est en œuvre.

Bref, rien à sauver.

Ah, et en passant, signalons au sous-titreur que « moth » en anglais, c’est pas systématiquement « mite ». En fait, quand c’est un gros papillon qui se balade la nuit, c’est ce qu’on appelle en français un papillon de nuit. Mais bah, les moths resteront sans doute des mites dans les sous-titres sots, aussi longtemps qu’on enfermera les prisonniers dans des donjons au sous-sol.

Une misérable note positive pour finir: la veille, j’avais regardé Scream 4. Hé ben, Les Schtroumpfs, aussi racoleurs et crassement commerciaux qu’ils soient, restent quand même un peu moins ignobles à regarder.





Je déteste Peter de Sève…

22 10 2009

ducwhim

Bon, d’abord parce que j’étais sorti pour acheter le troisième volume de La Brigade chimérique et que la grosse rétrospective de ses dessins et croquis, A Sketchy Past, était parue, écrasant de sa masse arrogante un étalage complice. C’est un livre lourd. Et pas donné non plus.

Ensuite, parce que, forcément, j’ai craqué. Je résiste à tout sauf à la tentation, comme disait le sage Oscar.

Et enfin, parce qu’il est éminemment haïssable: ses dessins sont drôles, expressifs, rusés, élégants, inventifs. Et donnent l’impression d’avoir été dessinés sans effort, dans un moment d’amusement presque négligent.

Non, vraiment, je le déteste.

Qu’est-ce qu’il est beau, ce livre.

SketchLife

EDIT: Je viens de procéder à un feuilletage rapide du bouquin. Les couvertures du New Yorker sont désopilantes, superbes, et les croquis aussi réussis que les résultats finaux. Non, décidément, il est insupportable…