Interlude Angoulême

5 02 2013

Interlude Angoulême

Je suis très calme sur ce blog: normal, j’ai pas mal de boulot, ces temps-ci. Je me suis quand même offert un petit passage à Angoulême, où Kirby et Andreas ont été pour moi deux des fils conducteurs.





Telle est la Loi

12 08 2012

« What is the Law?
— Not to walk on all fours. That is the Law. Are we not men? »

Ne pas marcher à quatre pattes. Tel est le premier commandement de la Loi, sur l’île des mers du Sud où est arrivé, par une succession de malchances, le jeune et viril Parker. Le maître de cet ancien volcan dont la cheminée est désormais envahie par une jungle luxuriante de plantes étranges, peuplée par des créatures qui, en dépit de leurs plaintes – Are we not Men? Ne sommes-nous pas des hommes? – n’en sont visiblement pas, le maître, donc, est le Dr Moreau, vêtu de blanc immaculé, un génie de la génétique qui poursuit dans ce recoin perdu du globe les expériences qui lui permettront de revenir à Londres et de recevoir l’admiration qu’il mérite.

Island of Lost Souls est une adaptation du roman L’île du Dr Moreau, de H.G. Wells. Dans la vague de films d’horreur qui a suivi le succès des Dracula et Frankenstein du début des années trente, Island of Lost Souls (1932) est un film finalement plus rare qui vient de ressortir au Royaume-Uni dans une version restaurée en BluRay, chez Eureka! au sein de la collection Masters of Cinema. Une revanche, car ce film d’Erle C. Kenton, sur un scénario de Waldemar Young et Philip Wylie, avait été interdit à l’époque sur le territoire, ainsi que dans plusieurs pays d’Europe et diverses régions des États-Unis. Il faut reconnaître que, comme le souligne Kim Newman dans le fascicule qui accompagne le BR, la production semble avoir mis un point d’honneur à présenter tous les sujets qui fâchent. Du sexe, du sadisme, de la bestialité, des soupçons de cannibalisme, et bien d’autres moindres joyeusetés.

À la re-vision, le film est un mélange très efficace d’éléments disparates: tourné dans des décors naturels et artificiels très réussis (les scènes de brouillard en mer du début sont belles), le film mêle à la fois cinéma et théâtre, stylisation et réalisme; son esthétique est déjà implantée dans le parlant tout en conservant des concepts de plans très visuels, les clairs-obscurs expressifs hérités des films muets. Le drame du Parlant, c’est qu’il retire trop souvent la primauté à l’image pour se concentrer sur les dialogues. Ici, on n’a pas encore ce problème – malgré des dialogues souvent ciselés, on a encore des passages où seule l’image conte l’histoire.

Les maquillages des Hommes-bêtes sont à la fois rudimentaires et très réussis: il y a des deux, que l’effet de masse aide à répartir, et qui retranscrit finalement fort bien l’étape intermédiaire que représentent les sujets du Dr Moreau. Un gros plan sur Ouran est saisissant par l’aspect hybride réussi: singe? homme? blanc? noir? Il y a de tout. C’est bien un être composite. Par rapport au roman, dont la cruauté est parfois indicible, le film reste davantage dans la suggestion – ce qui reste n’en demeurant pas moins efficace. Si H.G. Wells se réjouit publiquement de l’interdiction du film qu’il n’aimait pas, c’est sans doute qu’il trouvait vulgaire l’introduction du sexe dans son histoire, en la personne de Lota, la femme panthère. Il avait tort et raison. Raison parce que cet ajout par le co-scénariste Philip Wylie (Gladiator, The Savage Gentleman, Le Choc des Mondes et autres romans célèbres et séminaux) est de toute évidence là pour titiller le public, friand de ce genre de romances de la jungle (un autre genre qui connaît un grand succès à l’époque et vaudra bientôt les tournages de Tarzan et de King Kong). Tort parce que, malgré sa perruque pas très réussie (comment peut-on avoir créé les magnifiques maquillages des hommes bêtes et affublé Kathleen Burke de cette perruque de poupée sur-maquillée?), la femme panthère exsude une tension sexuelle palpable, probablement liée à l’attrait d’une sexualité liée au danger, exprimée dans ses attitudes félines, et cette étreinte griffue qui révèle la faille. Attrait qui est notablement absent de la concupiscence manifestée par Ouran envers la blonde Ruth, qui sombre dans le cliché très premier degré du viol de la femme blonde par le vilain sauvage – alors que les sous-entendus sexuels entre Kong et Fay Wray, interdits de concrétisation par la disparité de tailles, restent dans le domaine du non-dit et seront un des puissants ressorts de King Kong. S’il y a un fléchissement dans le déroulement par ailleurs sobre et efficace du film, c’est peut-être à l’arrivée de Ruth sur l’île, qui fonctionne sur le plan scénaristique, mais dilue la tension malsaine entretenue jusque-là.

Vu de nos jours, Island of Lost Souls est sans doute d’abord une parabole sur le colonialisme. Moreau vient instaurer ses règles, civiliser des « sauvages« , mais la greffe ne prend pas et les sujets retournent à leur état naturel. Une parabole dont l’énoncé est bien déplaisant si on oublie un détail capital: si la Loi cesse de s’appliquer, si l’expérience de Moreau échoue, c’est qu’il règne par la terreur et la violence, et qu’il viole lui-même la Loi qui était sa protection suprême. La « civilisation » s’effondre parce qu’elle est intérieurement viciée, une parodie de code, une coquille vide établie pour assurer la sécurité et le bon plaisir du tyran qui l’a promulguée.

Moreau, c’est Charles Laughton, et il est prodigieux. Moreau est un génie, nous n’en doutons pas; d’ailleurs, lui non plus. Mais il ne s’en vante pas outre mesure. Il en est conscient et s’il évoque ses expériences devant Parker, peu lui chaut au fond que Parker s’en offusque. Un type d’une intelligence aussi moyenne ne pouvait pas comprendre: il n’est utile que comme possible étalon. Poupin, lisse au milieu des hommes bêtes chevelus et hirsutes, Moreau est un bébé lisse et gras, odieux de somptueuse, de succulente façon. Madré, jouisseur, il a toujours une ou deux étapes d’avance sur ses interlocuteurs, ce qui l’amuse infiniment. Sadique et voyeur, ce n’est pourtant pas la perversité sexuelle qui le pousse. Ni la Science. Non, sa véritable motivation est autre: « Vous rendez-vous compte de ce que cela fait de se sentir Dieu? » demande-t-il, dans une des répliques qui attira particulièrement l’ire de la censure.

Car plus que la parabole anticolonialiste – pourtant présente et indéniable – je vois dans le film une dénonciation de la religion. Moreau est Dieu. Dans le jardin d’Eden, fertile et caché du monde, qui a été sa première création, il a fabriqué l’homme – plus ou moins. Il est en train de créer la femme. Il a édicté ses commandements qu’un délégué institutionnalisé répète lors de la prière commune pour bien en imprégner son peuple élu. Il est déçu par ses créations, trop en-deçà de la perfection qu’il visait en les créant et en leur donnant un code de conduite. Dans une magnifique réplique, il parle de « the stubborn beast flesh creeping back« : la chair de l’animal, entêtée, qui revient insidieusement. Afin de soutenir la puissance de la Loi, il a la punition: le fouet pour les châtiments bénins et, pour les manquements plus graves, la menace de son antre, la Maison de la Douleur, enfer ou purgatoire atroce, où est née la vie et où la torture cherche à extirper du coupable le mal, afin de tendre de plus en plus vers ce but illusoire de l’homme parfait. Mais la Loi ne fonctionne que si elle conclut un pacte réciproque et si elle est un bloc. Quand elle est temporairement levée pour le bon plaisir de Moreau, elle perd son caractère absolu. Et l’absolu aboli, les sujets mis face à la réalité du monde, confrontés au doute, voient s’ouvrir la faille qui brise tout. La religion ne tient plus et Dieu sera anéanti par la révolte de ses victimes. C’était au fond toute l’horreur du roman d’origine, cruel et noir, ce démiurge monstrueux et dépassionné qui déploie en miniature une histoire de la religion, de la Création à la Chute. La religion au service de la science, la science noyautée par la religion.

Alors que Moreau connaît la torture à son tour, que l’Eden est la proie des flammes, le film s’achève sur un ordre sec et très biblique: « Ne regardez pas derrière vous. » Une conclusion si brutale et terrible que Paramount, décontenancée, ne trouva rien de mieux à placer sur le générique de fin qu’un air de danse particulièrement incongru.

Island of Lost Souls est un film superbe.





Roland C. Wagner

6 08 2012





De la schtroumpf en barres

6 08 2012

Mondieumondieumondieu…

Par où commencer pour dire du mal des Schtroumpfs, le film de Raja Gosnell? On ne sait où donner de la tête. C’est le produit américain purement commercial dans toute sa hideur. Techniquement impeccable, et rien d’autre derrière. Aucune pensée, aucune originalité, aucune personnalité. De la saucisse débitée au mètre, calibrée et satisfaisant au cahier des charges de l’inspection de l’hygiène, sans se soucier du goût. C’est le poids de produit livré qui compte. On est désolé pour les acteurs, dont le toujours sympathique Neil Patrick Harris et surtout Hank Azaria (NPH a un rôle niais, mais il n’y perd pas autant de dignité qu’Azaria, contraint à des pitreries consternantes de bout en bout). Je ne sais pas trop à qui s’adresse ce truc: bien sûr à des marmots, public prescripteur pour les ventes de joujoux assortis: le nombre de gags pipi-caca-prout-vomi l’indique bien. Probablement un peu aussi aux parents obligés de conduire les fruits de leurs entrailles à ce festival du creux. Savoir si le couple de yuppies mièvres et pasteurisés et ses malheurs avec une campagne de pub – qui montrent que quand on dit « magie », les scénaristes courent tout droit piller Ma Sorcière bien-aimée – captiveront ce public-là, c’est une autre paire de manches. Et le résultat final est un hybride frankensteinien suragité dont l’intrigue « adulte » lassera les marmots et ne passionnera guère les parents, mais le versant schtroumpf pourra sans doute satisfaire aux attentes béates des gens qui ont tenu à aller voir ce machin en salles.

Le plus fascinant, c’est de voir en action la grande broyeuse du merchandising; pas seulement au niveau du placement de produits (bonjour, les m&m!), mais aussi au plan idéologique qui se met automatiquement en marche, et se voit d’autant mieux qu’avec l’intrigue squelettique et les personnages sans épaisseur, rien ne masque plus les rouages du mécanisme. Le principe des Schtroumpfs dans les bédés était qu’ils se ressemblaient tous, mais ne se trompaient jamais en se reconnaissant les uns les autres. C’était le gag majeur et principal de la série, de même que leur langage en était un (mieux récupéré ici, les dialoguistes ayant vite compris qu’on pouvait s’en servir comme d’un bippeur sélectif pour dire quelques grossièretés sans se faire choper, graal d’un pays où la télé a des vapeurs au plus petit gros mot). On sent juste affleurer le désespoir des mercenaires quand les dialogues font des allusions répétées à la chanson « agaçante » des Schtroumpfs (création immonde de Hanna-Barbera, à laquelle on a droit plusieurs fois, notamment dans une terrifiante déclinaison rap), et mettent en évidence les aspects illogiques de la vie des Schtroumpfs (ce qui, dans un film qui regorge d’invraisemblances, ne manque pas de sel).

Évidemment, l’adaptation en dessins animés exigeait d’emblée une différenciation, d’abord pour de simples motifs de narration au fil des épisodes: une intrigue où tous les personnages sont strictement identiques exige pas mal de travail pour que ça fonctionne sans devenir confus. Trop de travail pour une série animée: en rendant les personnages distincts, on peut leur coller des scénarios de consommation courante, comme les multiples chasses au trésor, dont les Schtroumpfs des bédés n’auraient pas eu grand-chose à faire. Mais la différenciation visuelle permet surtout que le merchandising – encore et toujours – trouve son compte. Difficile de convaincre les loupiots qu’en achetant 99 fois la même figurine et en rajoutant une Schtroumpfette, un Grand Schtroumpf et éventuellement un Schtroumpf noir, on avait la collec’. Il fallait donc avoir des figurines différentes, qui titillent davantage le client complétiste, ce qui nous vaut des aberrations caricaturales comme ce consternant Schtroumpf à rouflaquettes rouquines, porteur d’un kilt, d’un pompon à son bonnet, et d’un vigoureux accent écossais.

Mais le principe actif de la propagande US est tellement vicieux qu’après avoir différencié les Schtroumpfs en caricatures singularisées, la morale vomitive et obligatoire des scénarios pour enfants doit leur enseigner qu’ils ne *sont* pas que le trait de caractère qui les définit: ils peuvent surpasser cela pour atteindre leur potentiel d’être humain complet. Ouéééé. Alors que: Si! Ils se résument à leur trait de caractère, c’est le gag foncier de leur nature. Ce sont des personnages de fiction enfantine, bandes de bœufs! Pas des individus complexes et humains, pétris de contradictions et de traumatismes profonds face aux contradictions profondes et irréductibles de la vie, mais des portraits caricaturaux, des facettes multiples qui, à leur meilleur (disons, les albums Le Schtroumpfissime ou La Schtroumpfette), permettent de donner une riche vision satirique de l’humanité! Ce n’est pas  un groupe d’enfants qui auraient besoin de psychologie à la Oprah d’un adulte pour parvenir à enrichir leur potentiel profond!!! D’ailleurs, puisqu’on évoque la psychologie de bazar, on notera que, grâce au nom US du Grand Schtroumpf, « Papa Smurf », on a droit à la belle scène émouvante de contact entre « père » et « fils », cliché sans lequel un film hollywoodien de grande consommation se sent un peu tout nu, de nos jours. Oh, la Schtroumpfette et la femme du héros ont aussi une conversation à cœur ouvert, mais c’est surtout sur la possibilité de porter plus d’une robe, on sent bien que c’est pas d’une envergure émotionnelle aussi prégnante – si j’ose écrire, étant donné que Madame est enceinte; allez, j’ose. Je n’arrête pas de me demander si toute une génération de scénaristes a vécu une enfance traumatisante dans leur rapport avec le père, ou bien si elle a juste opté pour un cliché qui « marche à tous les coups » pour la rédaction en accéléré de leurs scénarios de blockbusters. J’incline pour la seconde hypothèse. J’allais ajouter « hélas ».

La vision d’ensemble du film est lancée sur ces grands principes.

Je parlais de propagande, et c’est bien de cela qu’il s’agit. Pour la machine à fiction de grande consommation hollywoodienne, l’étranger est certes cocasse par ses différences ridicules; son cœur pur de sauvage naïf peut à la rigueur prêcher de sains messages de retour à la rectitude des Fondateurs-de-Notre-Pays. Mais l’intérêt de sa présence est de réitérer, encore et encore, par son envie spontanée et naturelle de se conformer au Grand Rêve Américain qu’il découvre soudain, émerveillé, que, décidément, c’est la seule façon de vivre correcte et valable sur cette Terre – et sur toutes les autres Terres qui soient, tous les films nous le serinent en boucle. D’un seul coup, je dois rétroactivement accorder à Avatar, film que je trouve par ailleurs désolant, le courage d’un rare message de résistance à l’idéologie de consommation – c’est déjà ça, même si on peut trouver le message un peu roublard et confus dans le film lui-même.

Sinon, Gargamel a un accent bizarre dont je ne veux même pas discuter, tellement il est chelou; les dialogues sont un collage de slogans, de phrases de pubs, d’expressions mode et toutes faites, une régurgitation du bruit de fond constant des médias, qui, pour la plupart, n’ont aucune raison de se retrouver dans la bouche des Schtroumpfs ou de Gargamel, sinon de renforcer leur présence comme base de langage courant du public auquel il s’adresse, par l’instauration d’une connivence facile; le scénario est totalement basique, rempli de trous de logique qu’on n’a même pas envie de discuter, tellement on préfère en finir; et le happy end est un gloubiboulga que seuls des scénaristes hollywoodiens peuvent trouver satisfaisant: notre supposé héros a gardé son boulot auprès d’une caractérielle qui va peut-être le virer le lendemain sur un de ses nombreux caprices (on note en passant qu’elle a perdu son sorcier qui a le secret de la jouvence et n’y pense déjà plus), il veut rester dans son « petit » appartement pour que sa famille reste bien soudée (un grand appartement, voyez-vous, les ferait s’éloigner les uns des autres; comme c’est trognon!), les Schtroumpfs ont rebâti leur village à l’image de Manhattan pour les raisons de saine émulation vis-à-vis de l’idéologie supérieure mentionnée ci-dessus (excusez-moi, le temps que je vomisse) et tout ceci a tellement bien marché qu’un deuxième volet est en œuvre.

Bref, rien à sauver.

Ah, et en passant, signalons au sous-titreur que « moth » en anglais, c’est pas systématiquement « mite ». En fait, quand c’est un gros papillon qui se balade la nuit, c’est ce qu’on appelle en français un papillon de nuit. Mais bah, les moths resteront sans doute des mites dans les sous-titres sots, aussi longtemps qu’on enfermera les prisonniers dans des donjons au sous-sol.

Une misérable note positive pour finir: la veille, j’avais regardé Scream 4. Hé ben, Les Schtroumpfs, aussi racoleurs et crassement commerciaux qu’ils soient, restent quand même un peu moins ignobles à regarder.





Et maintenant, une page de blogage invité!

11 06 2012

D’accord, je ne poste pas souvent. Il faut dire que j’ai été occupé, ces temps-ci, figurez-vous. Très beaucoup.

Ça va un brin s’apaiser avec les vacances – juste un brin –, mais l’actualité me conduit à répercuter ici un coup de gueule justifié d’Ayerdhal, après le passage en février dernier de la loi sur la « numérisation des indisponibles » (un résume clair et succinct est lisible ici dans une lettre ouverte de Bernard Blanc au Président de la République), sur l’accord soudain et miraculeux entre le vilain Google, longtemps présenté contre le péril inacceptable, et les éditeurs qui l’avaient attaqué en justice il y a quelques années, qu’Ayerdhal a posté sur sa page Facebook.

Voici le texte:

Conte de méfaits : Blanche Neige et les sept nains disponibles 

Je vais vous narrer une histoire. Si vous ne comprenez pas tout, c’est normal, c’est une histoire vraie.

Au début, dans le merveilleux monde du livre numérique, régnait Google. Il y avait bien quelques roitelets de ci de là qui s’agitaient en vain et de manière désordonnée, mais le seul qui imposait sa loi était Google.

Un jour, de petits barons de la sous-préfecture de France s’écrièrent tous en chœur « Google, c’est le mal ! ». Nous étions en 2006 et, sous l’impulsion du baron de la Martinière, les autres barons du livre en papier, regroupés sous la bannière du SNE, bientôt rejoints par leurs gens de la société de lettres, sonnèrent la révolte et assignèrent Google en justice pour parasitisme et contrefaçon.

En effet, depuis 2005, Google numérisait à tout va des ouvrages (20 000 000) sans se soucier des droits auxquels étaient soumis lesdits, à commencer par ce qu’il est convenu d’appeler le droit d’auteur.

« Sus à l’ennemi qui spolient nos auteurs » se mirent à hurler les baronnets hexagonaux et leurs sujets, appuyés par l’État de la sous-préfecture de France car le patrimoine culturel de la patrie des nobliaux et le patrimoine tout court des baronnets étaient en danger.

Et voilà-t-y pas que les champions de l’exception hexagonale obtinrent la condamnation du grand méchant Google, qui fit évidemment appel, mais on s’en fout, c’est l’intention qui compte et il est rassurant de savoir qu’une irréductible sous-préfecture résiste encore et toujours à l’envahisseur.

Tout est bien qui finit bien.

Ah ben non, en fait, car c’est justement là qu’on n’a pas fini de se foutre de notre gueule (écrit l’auteur qui crève en moi dans un français d’une littéralité irréprochable).

Ce n’est peut-être même pas là que ça commence, mais, à moins d’une improbable trahison de Darth Vader (en hexagonal : Dark Vador), on ne saura jamais vraiment quand les baronnets et leurs gens ont entamé les tractations avec l’Empereur.

Ce qui est certain, c’est que Philippe Colombet, régent pour l’Hexagonie du côté obscur de la Force, affirme que la réflexion est poursuivie depuis deux ans, tandis que le baron Antoine Gallimard opine, prenant soin toutefois de préciser que la présentation de l’accord-cadre secret découlant de cette réflexion n’est que pur hasard avec le calendrier de la loi sur la numérisation des œuvres indisponibles du XXe siècle, découlant elle-même de l’accord-cadre tout aussi secret du 1er février 2011 entre le SNE qu’il préside, la BnF dont il est membre du conseil d’administration, Ses Gens De La société de lettres, le ministre de la culture qui l’a nommé au CA de la BnF et le Commissariat général à l’investissement.

Au risque de maculer la pureté de son noble chantre, je dirai que le hasard prend vraiment les auteurs pour des cons, et pas que les auteurs.

Pendant que les serfs que nous sommes signaient une pétition pour réclamer l’abolition de cette loi qui spolie les auteurs d’une partie de leurs droits, pendant que les fonctionnaires du ministère de la culture nous recevaient pour discuter des aberrations de l’usine à gaz qu’est ce texte, se félicitant qu’il ait vaincu le mal, nous assurant qu’ils restaient à notre écoute, les baronnets et leurs gens signaient un accord avec celui qu’ils nous désignaient comme le Grand Méchant Googlogre pour partager avec lui les bénéfices de la gabelle et de la dîme, bref le fruit de notre travail… ce même Googlogre dont les nobliaux et leurs gens se servaient pour justifier la loi inique qui découd encore un peu plus le droit d’auteur, lui substituant un droit d’éditeur et de diffuseur en multipliant les exceptions au Code de la propriété intellectuelle, ne nous laissant bientôt plus pour tout ou partie de notre œuvre que ce que le baron Gallimard a osé appeler droit de retrait en le qualifiant d’inaliénable.

Pour ce qui est de l’inaliénabilité, Baron, grâce à vous et aux arrangements qui vous font remodeler le Code de la propriété intellectuelle au gré de vos valeurs et besoins industriels, avec le soutien incompréhensible de vos gens de lettres et du ministère auquel nous ressortissons, il y a longtemps que nous avons appris la relativité et la volatilité.

La morale de cette fable, messieurs les baronnets, sieur baron, messire le régent, valets qui confondez culture et industrie culturelle, c’est qu’il est temps de vous rappeler que, petits serfs qu’ils sont, ce sont les auteurs qui écrivent les livres.

Et, s’il en fallait une seconde, puisque, les uns comme les autres, vous venez de nous désigner un nouveau grand méchant loup, avec un nom de guerrière, de fleuve ou de forêt, et que nous avons bien retenu la leçon que vous nous avez donnée, c’est peut-être vers lui que nous devrions songer à nous tourner.

Ayerdhal





Cher blog…

1 03 2012

…cher blog, je t’ai un peu négligé ces derniers temps. Si, si, je le sens bien. Deux mois sans même un petit mot, ça confine à l’abandon de poste. Je sais. Arrête de faire cette tête renfrognée. Tu crois que ça m’amuse? Seulement, voilà, j’ai été un brin occupé. Entre autres activités abusivement chronophages, je traduis. Ayant achevé le premier tiers de A Dance with Dragons de l’estimable G.R.R. Martin, j’ai embrayé, avec ce sens de la logique qui me vaut l’admiration des foules, sur le deuxième. Bon, c’est sur la suggestion de l’éditeur, mais je n’ai pas eu d’objection significative à apporter à cette démarche. Elle me paraissait cohérente. N’en déplaise aux charmants lecteurs qui ont pu calculer avec une perceptible acrimonie que je ne produisais qu’une page et demie par jour, ce qui était une moyenne atterrante digne d’un déplorable feignant – même si ce calcul ne m’accordait ni weekend ni vacances -, ça avance assez vite, maintenant que je commence à avoir en main les divers noms de la saga. Et de temps en temps, quand je suis gentil, j’ai un nom neuf à traduire, en guise de friandise.

Histoire de ne pas rester trop oisif, j’ai une autre trado en cours, pas commode du tout, mais ça, pour l’instant, ça reste entre moi et mon éditeur. Non, pas le même que le précédent. Je suis un garçon facile qui fricote avec plusieurs éditeurs à la fois. Je sais bien: tous les vices.

En dehors de ces activités admirables et d’une profession régulière, je ne fais pas grand-chose. J’ai fréquenté l’opéra pour y voir Les Enfants terribles de M. Philip Glass d’après M. Cocteau, et c’était vachement bien (si je puis ainsi synthétiser abruptement ma pensée). Je me suis encanaillé jusqu’au théâtre, pour déguster avec délices Instants critiques, la superbe pièce de François Morel et Olivier Broche sur les chroniques du Masque et la Plume de Bory et Charensol, respectivement interprétés par Olivier Broche et Olivier Saladin, et c’était vachement bien (suivant la même démarche qui réduit à une expression limite triviale un fouillis de pensées toutes stimulées et ravies qui prendrait trop de temps à détailler plus méticuleusement).

Fin janvier, n’écoutant que l’appel de l’aventure qui me fouettait les sangs et l’envie d’éviter d’aggraver encore des cals fessiers qui commencent à menacer, je suis parti pour les sommets venteux et glacés d’Angoulême, faisant don de ma personne au Festival de la Bande Dessinée. Le dit Festival n’a pas semblé le remarquer, mais j’ai quand même passé quatre jours à me changer les idées, à voir plein de monde, à dépenser quelque argent et à cultiver des spécimens d’ampoules pas négligeables, lors de retours au gîte à pied, dans le profond de la nuit, en longeant des cimetières dans une obscurité dont la totalité n’était mitigée que par la clarté du ciel étoilé. C’était pittoresque et douloureux.

Mine de rien, j’ai passé deux mois à faire tout ça. Le temps passe vite.

J’essaierai d’écrire plus souvent. Je ne garantis rien. Je te quitte, j’ai des plans de vol à envoyer. Bisous.





On a fini 2011 qui s’éternisait…

2 01 2012

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Ouaip, j’ai loupé décembre, G.R.R. Martin oblige: relectures, vérifications pour que les noms soient conformes, réglages pour que le style ne soit pas trop différent de ce dont les lecteurs français ont l’habitude (il y aura une différence, forcément, mais j’ai essayé de l’atténuer), je n’ai pas chômé.

Le mois s’est achevé par un réveillon pas banal, à France Culture, pour une émission en direct de Mauvais Genres de François Angelier, consacrée entre autres à mon Monty Python! (tout neuf, pas cher, chez les Moutons électriques), aux Super-héros! et Nos Années Strange de Jean-Marc Lainé sur toutes ces histoires de gens qui s’habillent de couleurs vives pour tirer des éclairs avec le bout des doigts, et à la pièce Instants critiques d’Olivier Broche sur les mythiques duels verbaux entre Charensol et Bory aux grandes heures du Masque et la Plume. Plus des chroniques sur la série Blackadder de Richard Curtis et Ben Elton, Frank Zappa, Terry Gilliam, les commentaires de Jean-Pierre Dionnet, les soirées sado-maso de Mme Robbe-Grillet et des lectures d’une friponnerie début de siècle (XXe, sur une madame qu’émoustillent des chiens trop affectueux). Le tout agité par des sonals de vraiment toutes sortes, les questions parfois un peu désarçonnantes (je ne dis pas ça parce qu’il m’a demandé si ça m’attirerait de me faire traiter en cheval) de François Angelier.

Bref, un franc chaos, arrosé de champagne, visité par une souris (je l’ai vue, je l’ai vue! Pourquoi personne ne me croit, enfin?), achevé sur des embrassades de vœux générales, poursuivi par un bordélique début de parcours en métro, envahi par les flots de gens, une déambulation sur les Champs-Elysées à la recherche d’un troquet que jamais il ne trouva… euh, si, en fait un bar tout rutilant devant la Madeleine, avec André-François Ruaud et Jean-Marc Lainé. Que faisaient donc tous ces gens à une heure avancée de la nuit sur les Champs, où il n’y avait rien à voir ni à boire?

Enfin, un réveillon aussi original que mémorable, qui valait bien que je me transporte jusqu’à Paris pour en revenir presque aussitôt!

Et maintenant que je viens d’envoyer la traduction du premier tiers du Martin, je vais déclarer la demi-journée fête nationale et m’aventurer dehors.

…dès qu’il cessera de pleuvoir à baquets joyeux.

Et bonne année et meilleurs vœux à tous!





Comme à Gravelotte!

24 11 2011

Or donc, notre héros abordait l’étape des révisions de son gros chantier actuel. Concentration, acharnement et zénitude. Et là, boum! c’est la déferlante, l’avalanche, le raz-de-marée des épreuves.

Non, pas des calvaires, encore que, parfois, y a un peu de ça. Mais des épreuves, les pages du bouquin telles qu’elles vont paraître, à relire une dernière fois pour essayer de choper la dernière coquille, la vicieuse, celle qui, laissée libre de nuire, n’apparaît qu’au moment où l’on ouvre le livre imprimé de frais et qu’on tombe dessus, se pavanant avec une arrogance vénéneuse, juste au point de la page où l’on pose le regard.

Donc, des épreuves. Trois lots en une semaine, pour être précis. Bon, de tailles variables, certes: 350 pages, 60 pages et…700 pages. Mais ça nous laisse quand même avec un coquet millier de pages à lire assez vite, tout en continuant de l’autre main de procéder aux corrections, révisions, et autres réécritures en cours. Parti comme c’est parti, je me demande quand je vais pouvoir attaquer ma carte de vœux. Elle est mal barrée…

Je n’ai pas vu passer septembre; je n’ai pas vu passer octobre; novembre, pas mieux. Je sens que décembre va pas traîner.

Enfin, bref: après avoir occupé une niche discrète en novembre et décembre (Monty Python! Petit précis d’iconoclasme, en vente dans tous les bons points de vente et quelques-uns qui ne le sont pas mais essaient d’en acquérir l’apparence), je sens qu’en janvier, je vais mobiliser un peu plus que ma part d’étals chez les vendeurs de culture!





Good Game!

20 11 2011

Limite inquiétant: heureusement que je vais de temps en temps à l’opéra pour alimenter ce blog. Mais j’avoue qu’en ce moment, c’est un peu le bagne, question boulot.

Or donc, grâce à l’obligeance de France-Musique et de Denisa Kerschova, j’ai eu le plaisir d’assister cet après-midi à une représentation des Enfants Terribles, un opéra de chambre de Philip Glass d’après le roman de Cocteau. J’étais assez curieux de ce que pouvait donner l’adaptation, et le résultat m’a plutôt impressionné. Sur un décor à la fois très sobre, réduit à quatre ou cinq meubles dont deux lits, et magnifique car utilisant avec beaucoup d’habileté un dispositif vidéo qui contribue au versant onirique de l’histoire, quatre comédiens et trois pianos retracent le roman de Cocteau d’un seul jet…

Enfin, «d’un seul jet»,  pas aujourd’hui, mais c’était fortuit: le dispositif vidéo a partiellement planté, obligeant à un court entr’acte. C’est relativement bien tombé, juste à un moment où un changement de décor exigeait que tombe le premier rideau de scène, et juste avant le bloc final de l’intrigue. Je ne veux pas dénoncer, mais j’ai l’impression que le système tourne sous Windows.

Enfin, bref…

Le dispositif vidéo donne lieu à des images superbes, comme cette chute de neige où apparaît une sorte de cassure qui bascule peu à peu pour révéler un arbre qu’on voyait d’en haut. La mise en scène est sobre, les acteurs chanteurs impeccables. Un trio de pianos (Emmanuel Olivier, Jean-Marc Fontana & Françoise Larat) assure l’accompagnement, ce qui ne doit pas être de tout repos – les partitions de Glass paraissent, au profane que je reste, effroyablement délicates à exécuter par l’emploi constant de cycles de motifs. Ma seule réserve porterait en fait sur la composition elle-même. Glass emploie évidemment son style coutumier, et il en tire des effets souvent très beaux. Ainsi, l’ouverture où le son combiné des trois pianos donne parfois, par un curieux phénomène acoustique dont je ne connaissais l’existence que pour les voix, l’impression qu’un violoncelle les accompagne. Le problème est que le style de Glass me semble assez horizontal dans son déroulement, et manque de développement vertical dans les scènes de dispute entre les enfants, les bridant quelque peu. C’est d’ailleurs dans les passages purement instrumentaux accompagnés d’une narration, que l’opéra brille particulièrement: Glass excelle, mais on s’en doutait, dans les moments oniriques et somnambuliques, comme ceux du «jeu» des deux grands enfants. Toutefois, le final ne faillit pas à retranscrire la fièvre du moment.

Histoire de râler, je noterai que le dimanche en matinée, les pthisiques sont de sortie (sans doute une sortie de masse organisée par un sanatorium voisin), et il y a vraiment des gens qui ont besoin de faire part de l’évidence à tout le monde. L’image évoquée plus haut a fait chuchoter à une voisine «Oh, c’est un arbre», sans doute histoire de secourir les aveugles un peu idiots dont elle était  environnée, médusés par une vision aussi incompréhensible; et le final a fait s’enquérir, quasiment à voix haute, une petite vieille, probablement réveillée en sursaut: «Qui a tiré?». Si elle avait été éveillée, elle l’aurait clairement vu.

Le public, ma brave dame, c’est la plaie des spectacles. ^____^

 

Direction musicale, Emmanuel Olivier • Mise en scène, scénographie, lumières,Stéphane Vérité • Costumes, Hervé Poeydomenge • Réalisation des images numériques,Romain Sosso • Elisabeth, Chloé Briot • Dargelos, Agathe, Amaya Dominguez • Gérard, narrateur, Olivier Dumait • Paul, Guillaume Andrieux • Pianos, Emmanuel Olivier, Jean-Marc FontanaFrançoise Larrat




Ciao, Cio-Cio

27 09 2011

L’intrigue de Madame Butterfly est connue: «mariée» à un officier américain de passage, la naïve Cio-Cio San, dite Butterfly, gracile enfant de quinze ans, fille d’une riche famille ruinée dont le père se suicida sur ordre du Mikado, croit à la validité de la cérémonie. Elle attendra trois ans le retour promis du crétin, qui arrivera marié, pour se découvrir père, brisant les espoirs de Butterfly, qui suivra dans les pas de son père.

De ce mélo flamboyant, avec des moyens musicaux puissants et efficaces, Puccini tire une œuvre sublime, aux échos toujours modernes – Pinkerton n’est ni plus ni moins qu’un adepte du tourisme sexuel – et une musique qui va du tonitruant à l’impalpable, avec des silences terribles et des friselis de clochettes et de gongs, des airs où dialoguent mélodies japonisantes et hymnes américains. Les personnages sont très bien dessinés: on pourrait s’en tenir à une mise en scène minimaliste, tellement la musique fait tout le travail.

La mise en scène de Numa Sadoul est plutôt réussie, avec quelques légères réserves: le bonze et ses fidèles, cohorte d’irradiés par anticipation (l’action se passe dans le riant port de Nagasaki), forcent un peu lourdement le clin d’œil (le spectateur actuel sait ce que représente Nagasaki, sans avoir besoin d’une frise mouvante sauce Evil Dead en note de bas de page) et la localisation de l’action se prend un peu les pieds dans le texte: alors que l’on chante qu’on est à l’intérieur, les personnages galopent souvent sur la plage. C’est mineur, mais agaçant. Il y  a de belles scènes (celle du rêve du fils de Butterfly est un peu longue et abstruse, mais jolie) et les personnages sont bien campés. Contrairement à d’autres mises en scène, Sadoul ne trouve aucune excuse à Pinkerton, lâche et veule jusqu’au bout (on tend à être d’accord), qui ne reviendra même pas à la fin prendre dans ses bras Butterfly expirante. On l’entend juste l’appeler, en coulisses.

Alketa Cela interprète une formidable Butterfly, rôle assez monstrueux par sa présence en scène et la puissance qu’il exige par moments. Chad Shelton est très bien dans le rôle ingrat de Pinkerton, Veronica Simeoni est une attachante Suzuki, et David Grousset campe un consul très humain. La direction musicale de Julia Jones était impeccable, et je pense franchement que l’absence de standing ovation à la fin du spectacle vient de ce que les spectateurs n’ont pas osé. La scène finale, visuellement très réussie, avec une Butterfly d’un blanc aveuglant dans la nuit profonde, a quelque chose d’écrasant qui laisse coi.