Simple et sans vabure…

9 10 2013

bignothingcap2

Charlie est écrivain multi-diplômé, et rien ne marche. Son nouveau roman laisse les éditeurs de marbre. Pour arrondir les fins de mois du ménage (madame est flic dans la petite bourgade) Charlie accepte un poste dans un centre d’appel. Il y rencontre Gus, avec qui il sympathise presque tout de suite. Et Gus a un plan.

Simple. Net. Sans bavure. Cent mille dollars, sans violence ni victime (à part quelqu’un qui le mérite bien et peut encaisser la perte). Charlie accepte.

Ai-je besoin de vous dire que ça part en vrille très très vite. Et très très mal?

Drôle de film, un polar plutôt noir, assez rigolo, qui fait rire dans certains moments particulièrement noirs. Le scénario est astucieux; on pourra chipoter qu’à partir d’un certain point, l’accumulation des gonades dans le consommé commence à être assez un peu too much, mais les éléments sont amenés de façon parfaitement préparée et loyale, et l’intrigue se tient pas mal du tout. David Schwimmer joue son rôle habituel de paumé sympathique (enfin, si vous aimez DS, of course), Simon Pegg joue avec son image dans le rôle d’un petit malin un peu trop malin et pas si sympathique, Alice Eve est une Miss Teen Oregon assez imprévisible, et on reconnaît Natascha McElhone en flicquesse, Jon Polito en Columbo de patelin et Mimi Rogers tant bien que mal.

Jean-Baptiste Andrea force un peu le trait sur certains plans d’un grotesque délibéré, une esthétique de bande dessinée, qui tranchent sur l’ambiance de polar noir. Néanmoins, dans l’ensemble, il conduit bien son film, ménage souvent de très beaux plans et gère bien ce flou sur les genres qui donne au film sa saveur spéciale.

Bref, un petit film pas désagréable et alertement mené.

« Salue le grand barbu dans le ciel de ma part.
— Heu… vous parlez pas du père Noël, je suppose, là? »

The Big Nothing (Jean-Baptiste Andrea — 2010) avec David Schwimmer, Simon Pegg, Alice Eve, Natascha McElhone, Mimi Rogers et Jon Polito





Fric-frac

23 03 2013

beagleboys

Pendant que je regardais ailleurs, on est passé me cambrioler. Aurélie Filippetti a ouvert mes placards, pris des objets qui y étaient rangés et a décidé qu’on pouvait en tirer quelques piécettes dans une brocante. Mais comme elle a un fond généreux, elle a publié un mot annonçant à tous ceux qui sont dans mon cas qu’une partie des trésors de Golconde qu’elle va récupérer en revendant son butin tombera dans leurs poches. Pas tout, hein. Elle a des frais.

La loi sur les œuvres indisponibles, c’est ça. On pique des bouquins à des auteurs à qui ils appartiennent de droit, et on cherche à les revendre, sous le vague prétexte que ça remet en circulation des livres que l’éditeur ne tient plus à commercialiser. Et pour récompenser l’éditeur qui ne faisait plus son travail, on lui donne une partie des droits qu’il ne possède plus. Qui trouverait quoi que ce soit d’anormal là-dedans? Le lecteur va pouvoir se procurer des ouvrages qui ne se vendaient pas, pour la plupart. L’éditeur va toucher du fric sans lever le petit doigt sur des bouquins qu’il avait cessé de gérer. Et l’auteur…

Hé bien, l’auteur devrait faire des bonds de joie qu’on gère tout ça pour lui, si j’ai bien tout compris. La littérature est chose trop sérieuse pour la laisser à des auteurs.

J’ai publié trois petits ouvrages chez un éditeur qui a mis les clés sous la porte et est parti ouvrir une autre maison d’édition avec les bénéfices que ses naïfs auteurs lui avaient rapportés. Bref, je suis l’auteur de l’ouvrage, j’ai été grugé de tout salaire pour son édition, l’éditeur est en faillite, mais il faut encore que je me manifeste et que je prouve que je suis bien qui je suis et que cet ouvrage, dont la définition du droit d’auteur m’assure la propriété, m’appartient réellement pour éviter qu’on m’en retire la gestion. Génial.

Et encore! Je ne suis pas le plus mal loti. Les ouvrages en question étaient pour l’essentiel un divertissement et je ne comptais heureusement pas dessus pour vivre. Nombre d’auteurs professionnels ne sont pas dans ce cas. On leur soustrait une partie de leurs moyens de subsistance, et on divise en deux le maigre revenu qu’on en tirera, au profit de l’éditeur – celui qui fait la littérature, selon le mot immortel d’Aurélie.

Loi mal ficelée, en contravention avec la Convention de Berne sur le droit d’auteur (il serait heureux, Beaumarchais, tiens, en voyant les déprédations d’Aurélie!), liste mal foutue qui catalogue en indisponibles des tonnes d’ouvrages réédités par ailleurs et s’arroge les ouvrages de gens récemment morts ou non connectés au Net, démarche scélérate qui s’est accomplie sans concertation avec les auteurs et a été ratifiée par des organisations non représentatives, la loi dite des indisponibles est entrée en vigueur en coup de force le 21 mars 2013.

Depuis, les protestations ne cessent d’affluer de la part d’auteurs qui s’indignent de se voir faire les poches pour leur bien. Aurélie Filippetti n’a pour sa part manifesté qu’une immense satisfaction personnelle vis-à-vis d’elle-même et de son action. Et dire que par ailleurs, elle mène une action visant à restituer à leurs propriétaires légitimes les biens volés pendant la guerre !

Le site de recel: http://relire.bnf.fr/recherche?search

Le site du Droit du Serf, un des plus actifs groupes d’opposition à cette loi imbécile: http://ledroitduserf.wordpress.com/

Le coup de gueule parfaitement légitime et exprimé de François Bon: http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article3447





Interlude Angoulême

5 02 2013

Interlude Angoulême

Je suis très calme sur ce blog: normal, j’ai pas mal de boulot, ces temps-ci. Je me suis quand même offert un petit passage à Angoulême, où Kirby et Andreas ont été pour moi deux des fils conducteurs.





Telle est la Loi

12 08 2012

« What is the Law?
— Not to walk on all fours. That is the Law. Are we not men? »

Ne pas marcher à quatre pattes. Tel est le premier commandement de la Loi, sur l’île des mers du Sud où est arrivé, par une succession de malchances, le jeune et viril Parker. Le maître de cet ancien volcan dont la cheminée est désormais envahie par une jungle luxuriante de plantes étranges, peuplée par des créatures qui, en dépit de leurs plaintes – Are we not Men? Ne sommes-nous pas des hommes? – n’en sont visiblement pas, le maître, donc, est le Dr Moreau, vêtu de blanc immaculé, un génie de la génétique qui poursuit dans ce recoin perdu du globe les expériences qui lui permettront de revenir à Londres et de recevoir l’admiration qu’il mérite.

Island of Lost Souls est une adaptation du roman L’île du Dr Moreau, de H.G. Wells. Dans la vague de films d’horreur qui a suivi le succès des Dracula et Frankenstein du début des années trente, Island of Lost Souls (1932) est un film finalement plus rare qui vient de ressortir au Royaume-Uni dans une version restaurée en BluRay, chez Eureka! au sein de la collection Masters of Cinema. Une revanche, car ce film d’Erle C. Kenton, sur un scénario de Waldemar Young et Philip Wylie, avait été interdit à l’époque sur le territoire, ainsi que dans plusieurs pays d’Europe et diverses régions des États-Unis. Il faut reconnaître que, comme le souligne Kim Newman dans le fascicule qui accompagne le BR, la production semble avoir mis un point d’honneur à présenter tous les sujets qui fâchent. Du sexe, du sadisme, de la bestialité, des soupçons de cannibalisme, et bien d’autres moindres joyeusetés.

À la re-vision, le film est un mélange très efficace d’éléments disparates: tourné dans des décors naturels et artificiels très réussis (les scènes de brouillard en mer du début sont belles), le film mêle à la fois cinéma et théâtre, stylisation et réalisme; son esthétique est déjà implantée dans le parlant tout en conservant des concepts de plans très visuels, les clairs-obscurs expressifs hérités des films muets. Le drame du Parlant, c’est qu’il retire trop souvent la primauté à l’image pour se concentrer sur les dialogues. Ici, on n’a pas encore ce problème – malgré des dialogues souvent ciselés, on a encore des passages où seule l’image conte l’histoire.

Les maquillages des Hommes-bêtes sont à la fois rudimentaires et très réussis: il y a des deux, que l’effet de masse aide à répartir, et qui retranscrit finalement fort bien l’étape intermédiaire que représentent les sujets du Dr Moreau. Un gros plan sur Ouran est saisissant par l’aspect hybride réussi: singe? homme? blanc? noir? Il y a de tout. C’est bien un être composite. Par rapport au roman, dont la cruauté est parfois indicible, le film reste davantage dans la suggestion – ce qui reste n’en demeurant pas moins efficace. Si H.G. Wells se réjouit publiquement de l’interdiction du film qu’il n’aimait pas, c’est sans doute qu’il trouvait vulgaire l’introduction du sexe dans son histoire, en la personne de Lota, la femme panthère. Il avait tort et raison. Raison parce que cet ajout par le co-scénariste Philip Wylie (Gladiator, The Savage Gentleman, Le Choc des Mondes et autres romans célèbres et séminaux) est de toute évidence là pour titiller le public, friand de ce genre de romances de la jungle (un autre genre qui connaît un grand succès à l’époque et vaudra bientôt les tournages de Tarzan et de King Kong). Tort parce que, malgré sa perruque pas très réussie (comment peut-on avoir créé les magnifiques maquillages des hommes bêtes et affublé Kathleen Burke de cette perruque de poupée sur-maquillée?), la femme panthère exsude une tension sexuelle palpable, probablement liée à l’attrait d’une sexualité liée au danger, exprimée dans ses attitudes félines, et cette étreinte griffue qui révèle la faille. Attrait qui est notablement absent de la concupiscence manifestée par Ouran envers la blonde Ruth, qui sombre dans le cliché très premier degré du viol de la femme blonde par le vilain sauvage – alors que les sous-entendus sexuels entre Kong et Fay Wray, interdits de concrétisation par la disparité de tailles, restent dans le domaine du non-dit et seront un des puissants ressorts de King Kong. S’il y a un fléchissement dans le déroulement par ailleurs sobre et efficace du film, c’est peut-être à l’arrivée de Ruth sur l’île, qui fonctionne sur le plan scénaristique, mais dilue la tension malsaine entretenue jusque-là.

Vu de nos jours, Island of Lost Souls est sans doute d’abord une parabole sur le colonialisme. Moreau vient instaurer ses règles, civiliser des « sauvages« , mais la greffe ne prend pas et les sujets retournent à leur état naturel. Une parabole dont l’énoncé est bien déplaisant si on oublie un détail capital: si la Loi cesse de s’appliquer, si l’expérience de Moreau échoue, c’est qu’il règne par la terreur et la violence, et qu’il viole lui-même la Loi qui était sa protection suprême. La « civilisation » s’effondre parce qu’elle est intérieurement viciée, une parodie de code, une coquille vide établie pour assurer la sécurité et le bon plaisir du tyran qui l’a promulguée.

Moreau, c’est Charles Laughton, et il est prodigieux. Moreau est un génie, nous n’en doutons pas; d’ailleurs, lui non plus. Mais il ne s’en vante pas outre mesure. Il en est conscient et s’il évoque ses expériences devant Parker, peu lui chaut au fond que Parker s’en offusque. Un type d’une intelligence aussi moyenne ne pouvait pas comprendre: il n’est utile que comme possible étalon. Poupin, lisse au milieu des hommes bêtes chevelus et hirsutes, Moreau est un bébé lisse et gras, odieux de somptueuse, de succulente façon. Madré, jouisseur, il a toujours une ou deux étapes d’avance sur ses interlocuteurs, ce qui l’amuse infiniment. Sadique et voyeur, ce n’est pourtant pas la perversité sexuelle qui le pousse. Ni la Science. Non, sa véritable motivation est autre: « Vous rendez-vous compte de ce que cela fait de se sentir Dieu? » demande-t-il, dans une des répliques qui attira particulièrement l’ire de la censure.

Car plus que la parabole anticolonialiste – pourtant présente et indéniable – je vois dans le film une dénonciation de la religion. Moreau est Dieu. Dans le jardin d’Eden, fertile et caché du monde, qui a été sa première création, il a fabriqué l’homme – plus ou moins. Il est en train de créer la femme. Il a édicté ses commandements qu’un délégué institutionnalisé répète lors de la prière commune pour bien en imprégner son peuple élu. Il est déçu par ses créations, trop en-deçà de la perfection qu’il visait en les créant et en leur donnant un code de conduite. Dans une magnifique réplique, il parle de « the stubborn beast flesh creeping back« : la chair de l’animal, entêtée, qui revient insidieusement. Afin de soutenir la puissance de la Loi, il a la punition: le fouet pour les châtiments bénins et, pour les manquements plus graves, la menace de son antre, la Maison de la Douleur, enfer ou purgatoire atroce, où est née la vie et où la torture cherche à extirper du coupable le mal, afin de tendre de plus en plus vers ce but illusoire de l’homme parfait. Mais la Loi ne fonctionne que si elle conclut un pacte réciproque et si elle est un bloc. Quand elle est temporairement levée pour le bon plaisir de Moreau, elle perd son caractère absolu. Et l’absolu aboli, les sujets mis face à la réalité du monde, confrontés au doute, voient s’ouvrir la faille qui brise tout. La religion ne tient plus et Dieu sera anéanti par la révolte de ses victimes. C’était au fond toute l’horreur du roman d’origine, cruel et noir, ce démiurge monstrueux et dépassionné qui déploie en miniature une histoire de la religion, de la Création à la Chute. La religion au service de la science, la science noyautée par la religion.

Alors que Moreau connaît la torture à son tour, que l’Eden est la proie des flammes, le film s’achève sur un ordre sec et très biblique: « Ne regardez pas derrière vous. » Une conclusion si brutale et terrible que Paramount, décontenancée, ne trouva rien de mieux à placer sur le générique de fin qu’un air de danse particulièrement incongru.

Island of Lost Souls est un film superbe.





Roland C. Wagner

6 08 2012





De la schtroumpf en barres

6 08 2012

Mondieumondieumondieu…

Par où commencer pour dire du mal des Schtroumpfs, le film de Raja Gosnell? On ne sait où donner de la tête. C’est le produit américain purement commercial dans toute sa hideur. Techniquement impeccable, et rien d’autre derrière. Aucune pensée, aucune originalité, aucune personnalité. De la saucisse débitée au mètre, calibrée et satisfaisant au cahier des charges de l’inspection de l’hygiène, sans se soucier du goût. C’est le poids de produit livré qui compte. On est désolé pour les acteurs, dont le toujours sympathique Neil Patrick Harris et surtout Hank Azaria (NPH a un rôle niais, mais il n’y perd pas autant de dignité qu’Azaria, contraint à des pitreries consternantes de bout en bout). Je ne sais pas trop à qui s’adresse ce truc: bien sûr à des marmots, public prescripteur pour les ventes de joujoux assortis: le nombre de gags pipi-caca-prout-vomi l’indique bien. Probablement un peu aussi aux parents obligés de conduire les fruits de leurs entrailles à ce festival du creux. Savoir si le couple de yuppies mièvres et pasteurisés et ses malheurs avec une campagne de pub – qui montrent que quand on dit « magie », les scénaristes courent tout droit piller Ma Sorcière bien-aimée – captiveront ce public-là, c’est une autre paire de manches. Et le résultat final est un hybride frankensteinien suragité dont l’intrigue « adulte » lassera les marmots et ne passionnera guère les parents, mais le versant schtroumpf pourra sans doute satisfaire aux attentes béates des gens qui ont tenu à aller voir ce machin en salles.

Le plus fascinant, c’est de voir en action la grande broyeuse du merchandising; pas seulement au niveau du placement de produits (bonjour, les m&m!), mais aussi au plan idéologique qui se met automatiquement en marche, et se voit d’autant mieux qu’avec l’intrigue squelettique et les personnages sans épaisseur, rien ne masque plus les rouages du mécanisme. Le principe des Schtroumpfs dans les bédés était qu’ils se ressemblaient tous, mais ne se trompaient jamais en se reconnaissant les uns les autres. C’était le gag majeur et principal de la série, de même que leur langage en était un (mieux récupéré ici, les dialoguistes ayant vite compris qu’on pouvait s’en servir comme d’un bippeur sélectif pour dire quelques grossièretés sans se faire choper, graal d’un pays où la télé a des vapeurs au plus petit gros mot). On sent juste affleurer le désespoir des mercenaires quand les dialogues font des allusions répétées à la chanson « agaçante » des Schtroumpfs (création immonde de Hanna-Barbera, à laquelle on a droit plusieurs fois, notamment dans une terrifiante déclinaison rap), et mettent en évidence les aspects illogiques de la vie des Schtroumpfs (ce qui, dans un film qui regorge d’invraisemblances, ne manque pas de sel).

Évidemment, l’adaptation en dessins animés exigeait d’emblée une différenciation, d’abord pour de simples motifs de narration au fil des épisodes: une intrigue où tous les personnages sont strictement identiques exige pas mal de travail pour que ça fonctionne sans devenir confus. Trop de travail pour une série animée: en rendant les personnages distincts, on peut leur coller des scénarios de consommation courante, comme les multiples chasses au trésor, dont les Schtroumpfs des bédés n’auraient pas eu grand-chose à faire. Mais la différenciation visuelle permet surtout que le merchandising – encore et toujours – trouve son compte. Difficile de convaincre les loupiots qu’en achetant 99 fois la même figurine et en rajoutant une Schtroumpfette, un Grand Schtroumpf et éventuellement un Schtroumpf noir, on avait la collec’. Il fallait donc avoir des figurines différentes, qui titillent davantage le client complétiste, ce qui nous vaut des aberrations caricaturales comme ce consternant Schtroumpf à rouflaquettes rouquines, porteur d’un kilt, d’un pompon à son bonnet, et d’un vigoureux accent écossais.

Mais le principe actif de la propagande US est tellement vicieux qu’après avoir différencié les Schtroumpfs en caricatures singularisées, la morale vomitive et obligatoire des scénarios pour enfants doit leur enseigner qu’ils ne *sont* pas que le trait de caractère qui les définit: ils peuvent surpasser cela pour atteindre leur potentiel d’être humain complet. Ouéééé. Alors que: Si! Ils se résument à leur trait de caractère, c’est le gag foncier de leur nature. Ce sont des personnages de fiction enfantine, bandes de bœufs! Pas des individus complexes et humains, pétris de contradictions et de traumatismes profonds face aux contradictions profondes et irréductibles de la vie, mais des portraits caricaturaux, des facettes multiples qui, à leur meilleur (disons, les albums Le Schtroumpfissime ou La Schtroumpfette), permettent de donner une riche vision satirique de l’humanité! Ce n’est pas  un groupe d’enfants qui auraient besoin de psychologie à la Oprah d’un adulte pour parvenir à enrichir leur potentiel profond!!! D’ailleurs, puisqu’on évoque la psychologie de bazar, on notera que, grâce au nom US du Grand Schtroumpf, « Papa Smurf », on a droit à la belle scène émouvante de contact entre « père » et « fils », cliché sans lequel un film hollywoodien de grande consommation se sent un peu tout nu, de nos jours. Oh, la Schtroumpfette et la femme du héros ont aussi une conversation à cœur ouvert, mais c’est surtout sur la possibilité de porter plus d’une robe, on sent bien que c’est pas d’une envergure émotionnelle aussi prégnante – si j’ose écrire, étant donné que Madame est enceinte; allez, j’ose. Je n’arrête pas de me demander si toute une génération de scénaristes a vécu une enfance traumatisante dans leur rapport avec le père, ou bien si elle a juste opté pour un cliché qui « marche à tous les coups » pour la rédaction en accéléré de leurs scénarios de blockbusters. J’incline pour la seconde hypothèse. J’allais ajouter « hélas ».

La vision d’ensemble du film est lancée sur ces grands principes: je parlais de propagande, et c’est bien cela. Pour la machine à fiction de grande consommation hollywoodienne, l’étranger est certes cocasse par ses différences ridicules, et son cœur pur de sauvage naïf peut à la rigueur enseigner de sains messages de retour à la rectitude des Fondateurs-de-Notre-Pays. Mais l’intérêt de sa présence est de réitérer encore et encore, par son envie spontanée et naturelle de se conformer au Grand Rêve Américain qu’il découvre soudain, émerveillé, que, décidément, c’est la seule façon de vivre correcte et valable sur cette Terre – et sur toutes les autres Terres qui soient, tous les films nous le serinent en boucle. D’un seul coup, je dois rétroactivement accorder à Avatar, film que je trouve par ailleurs désolant, le courage d’un rare message de résistance à l’idéologie de consommation – c’est déjà ça, même si on peut trouver le message un peu roublard et confus dans le film lui-même.

Sinon, Gargamel a un accent bizarre dont je ne veux même pas discuter, tellement il est chelou; les dialogues sont un collage de slogans, de phrases de pubs, d’expressions mode et toutes faites, une régurgitation du bruit de fond constant des médias, qui, pour la plupart, n’ont aucune raison de se retrouver dans la bouche des Schtroumpfs ou de Gargamel, sinon de renforcer leur présence comme base de langage courant du public auquel il s’adresse, par l’instauration d’une connivence facile; le scénario est totalement basique, rempli de trous de logique qu’on n’a même pas envie de discuter, tellement on préfère en finir; et le happy end est un gloubiboulga que seuls des scénaristes hollywoodiens peuvent trouver satisfaisant: notre supposé héros a gardé son boulot auprès d’une caractérielle qui va peut-être le virer le lendemain sur un de ses nombreux caprices (on note en passant qu’elle a perdu son sorcier qui a le secret de la jouvence, et n’y pense déjà plus), il veut rester dans son « petit » appartement pour que sa famille reste bien soudée (un grand appartement, voyez-vous, les ferait s’éloigner les uns des autres; comme c’est trognon!), les Schtroumpfs ont rebâti leur village à l’image de Manhattan pour les raisons de saine émulation vis-à-vis de l’idéologie supérieure mentionnées ci-dessus (excusez-moi, le temps que je vomisse) et tout ceci a tellement bien marché qu’un deuxième volet est en œuvre.

Bref, rien à sauver.

Ah, et en passant, signalons au sous-titreur que « moth » en anglais, c’est pas systématiquement « mite ». En fait, quand c’est un gros papillon qui se balade la nuit, c’est ce qu’on appelle en français un papillon de nuit. Mais bah, les moths resteront sans doute des mites dans les sous-titres sots, aussi longtemps qu’on enfermera les prisonniers dans des donjons au sous-sol.

Une misérable note positive pour finir: la veille, j’avais regardé Scream 4. Hé ben, Les Schtroumpfs, aussi racoleurs et crassement commerciaux qu’ils soient, restent quand même un peu moins ignobles à regarder.





Et maintenant, une page de blogage invité!

11 06 2012

D’accord, je ne poste pas souvent. Il faut dire que j’ai été occupé, ces temps-ci, figurez-vous. Très beaucoup.

Ça va un brin s’apaiser avec les vacances – juste un brin –, mais l’actualité me conduit à répercuter ici un coup de gueule justifié d’Ayerdhal, après le passage en février dernier de la loi sur la « numérisation des indisponibles » (un résume clair et succinct est lisible ici dans une lettre ouverte de Bernard Blanc au Président de la République), sur l’accord soudain et miraculeux entre le vilain Google, longtemps présenté contre le péril inacceptable, et les éditeurs qui l’avaient attaqué en justice il y a quelques années, qu’Ayerdhal a posté sur sa page Facebook.

Voici le texte:

Conte de méfaits : Blanche Neige et les sept nains disponibles 

Je vais vous narrer une histoire. Si vous ne comprenez pas tout, c’est normal, c’est une histoire vraie.

Au début, dans le merveilleux monde du livre numérique, régnait Google. Il y avait bien quelques roitelets de ci de là qui s’agitaient en vain et de manière désordonnée, mais le seul qui imposait sa loi était Google.

Un jour, de petits barons de la sous-préfecture de France s’écrièrent tous en chœur « Google, c’est le mal ! ». Nous étions en 2006 et, sous l’impulsion du baron de la Martinière, les autres barons du livre en papier, regroupés sous la bannière du SNE, bientôt rejoints par leurs gens de la société de lettres, sonnèrent la révolte et assignèrent Google en justice pour parasitisme et contrefaçon.

En effet, depuis 2005, Google numérisait à tout va des ouvrages (20 000 000) sans se soucier des droits auxquels étaient soumis lesdits, à commencer par ce qu’il est convenu d’appeler le droit d’auteur.

« Sus à l’ennemi qui spolient nos auteurs » se mirent à hurler les baronnets hexagonaux et leurs sujets, appuyés par l’État de la sous-préfecture de France car le patrimoine culturel de la patrie des nobliaux et le patrimoine tout court des baronnets étaient en danger.

Et voilà-t-y pas que les champions de l’exception hexagonale obtinrent la condamnation du grand méchant Google, qui fit évidemment appel, mais on s’en fout, c’est l’intention qui compte et il est rassurant de savoir qu’une irréductible sous-préfecture résiste encore et toujours à l’envahisseur.

Tout est bien qui finit bien.

Ah ben non, en fait, car c’est justement là qu’on n’a pas fini de se foutre de notre gueule (écrit l’auteur qui crève en moi dans un français d’une littéralité irréprochable).

Ce n’est peut-être même pas là que ça commence, mais, à moins d’une improbable trahison de Darth Vader (en hexagonal : Dark Vador), on ne saura jamais vraiment quand les baronnets et leurs gens ont entamé les tractations avec l’Empereur.

Ce qui est certain, c’est que Philippe Colombet, régent pour l’Hexagonie du côté obscur de la Force, affirme que la réflexion est poursuivie depuis deux ans, tandis que le baron Antoine Gallimard opine, prenant soin toutefois de préciser que la présentation de l’accord-cadre secret découlant de cette réflexion n’est que pur hasard avec le calendrier de la loi sur la numérisation des œuvres indisponibles du XXe siècle, découlant elle-même de l’accord-cadre tout aussi secret du 1er février 2011 entre le SNE qu’il préside, la BnF dont il est membre du conseil d’administration, Ses Gens De La société de lettres, le ministre de la culture qui l’a nommé au CA de la BnF et le Commissariat général à l’investissement.

Au risque de maculer la pureté de son noble chantre, je dirai que le hasard prend vraiment les auteurs pour des cons, et pas que les auteurs.

Pendant que les serfs que nous sommes signaient une pétition pour réclamer l’abolition de cette loi qui spolie les auteurs d’une partie de leurs droits, pendant que les fonctionnaires du ministère de la culture nous recevaient pour discuter des aberrations de l’usine à gaz qu’est ce texte, se félicitant qu’il ait vaincu le mal, nous assurant qu’ils restaient à notre écoute, les baronnets et leurs gens signaient un accord avec celui qu’ils nous désignaient comme le Grand Méchant Googlogre pour partager avec lui les bénéfices de la gabelle et de la dîme, bref le fruit de notre travail… ce même Googlogre dont les nobliaux et leurs gens se servaient pour justifier la loi inique qui découd encore un peu plus le droit d’auteur, lui substituant un droit d’éditeur et de diffuseur en multipliant les exceptions au Code de la propriété intellectuelle, ne nous laissant bientôt plus pour tout ou partie de notre œuvre que ce que le baron Gallimard a osé appeler droit de retrait en le qualifiant d’inaliénable.

Pour ce qui est de l’inaliénabilité, Baron, grâce à vous et aux arrangements qui vous font remodeler le Code de la propriété intellectuelle au gré de vos valeurs et besoins industriels, avec le soutien incompréhensible de vos gens de lettres et du ministère auquel nous ressortissons, il y a longtemps que nous avons appris la relativité et la volatilité.

La morale de cette fable, messieurs les baronnets, sieur baron, messire le régent, valets qui confondez culture et industrie culturelle, c’est qu’il est temps de vous rappeler que, petits serfs qu’ils sont, ce sont les auteurs qui écrivent les livres.

Et, s’il en fallait une seconde, puisque, les uns comme les autres, vous venez de nous désigner un nouveau grand méchant loup, avec un nom de guerrière, de fleuve ou de forêt, et que nous avons bien retenu la leçon que vous nous avez donnée, c’est peut-être vers lui que nous devrions songer à nous tourner.

Ayerdhal