Le Sacrifice du Pélican

6 11 2014

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Goltzius est un artiste doué, mais il a investi dans l’imprimerie. Une technologie nouvelle, en cette année 1590, mais coûteuse. Pour financer ses ambitieux projets, il rencontre le margrave de Colmar et lui propose de financer divers projets d’édition de classiques illustrés, de façon un peu friponne, aux ventes desquelles le margrave sera intéressé. Et comme échantillon de la qualité de sa marchandise, Goltzius, durant la semaine qui s’en vient, présentera au margrave et à sa cour six scènes tirées de l’Ancien Testament, arrangées de façon attractive — comprendre: très charnelle — pour sa distraction et son édification. Sa troupe comprend des acteurs, des musiciens et un auteur, Goethius, qui va profiter de la légendaire liberté de parole qui règne à la cour du margrave.

Mais la liberté de parole a ses limites, et les tableaux de la Bible vont commencer à déborder dans la vie courante, où les tabous dépeints ont toujours la vie dure.

À première vue, on ne sera pas dépaysé en entrant dans ce nouveau film de Peter Greenaway. Si décors et costumes ne sont pas les mêmes, on sent bien comme une parenté entre le marché que passe Goltzius et celui que concluait l’arrogant dessinateur de Meurtre dans un jardin anglais. Mais le traitement est quelque peu différent: d’abord la technique, avec l’emploi virtuose, presque écrasant au départ, de l’imagerie informatique pour la narration de l’histoire — technique qui renvoie aux riches heures de Propero’s Books et qui s’efface au fur et à mesure que la vie réelle parasite les représentations, que l’illusion se décompose face à la réalité. Ensuite, si Meurtre… se déroulait dans de somptueux décors naturels, ce Goltzius se déroule dans un décor unique, transmuté par des déplacements de meubles et de tentures, des jeux de caméra, l’extérieur n’intervenant que sous forme de stylisations informatiques glacées, qui poussent ce film vers l’esprit du théâtre, où la convention prime sur le réalisme.

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Le thème de Goltzius? Les thèmes, en fait. L’art et son financement, le sexe dans le développement des technologies nouvelles (Goltzius, faisant fi du vocabulaire de son époque, emploie lui-même le mot, tout en parlant le charcoal English, une version étonnante de l’anglais, qui évoque une prononciation hollandaise et qui, selon Greenaway, est proche de la façon dont on parlait anglais à Newcastle au XVIe siècle), la liberté de pensée face au dogme. Il y a d’ailleurs un brouillage des lieux: Goltzius est clairement un film néerlandais de Greenaway (Goltz est hollandais, comme l’était Rembrandt, protagoniste du précédent film de Greenaway), bien qu’il se déroule à Colmar (qui appartenait alors aux provinces germaniques) et soit interprété par deux acteurs principaux d’origines méditerranéennes —F. Murray Abraham est magnifique dans le rôle du margrave de Colmar et Ramsey Nasr campe un truculent et flamboyant Goltzius. Quant à la musique, qui pourra évoquer l’ancien partenaire de cinéma de Greenaway, Michael Nyman, elle est de Marco Robino, et Greenaway insiste que les ressemblances ne sont que de convergence. Le cinéaste estime que le formalisme de la musique baroque s’accorde très bien avec le rythme du cinéma, et a donc orienté la composition en ce sens. La musique de la Danse des Sept Voiles est particulièrement réussie, conjuguant harmonieusement modernisme et baroque.

Impossible de ne pas songer également à Greenaway lui-même en voyant les manigances de Goltzius pour monter ses projets: à la fois esthète, peintre, maquereau et libre-penseur, il jongle avec ces diverses charges pour convaincre les éventuels bailleurs de fonds qui lui permettront de réaliser les œuvres qu’il a en projet: livres ou films. Pour séduire ses commanditaires, Goltzius déploie tous les artifices de son arts, ne rechignant pas à la titillation érotique, voire à la prostitution afin d’enlever l’affaire. L’humour n’est pas absent du film, à commencer par la présentation des domestiques du margrave, tous « noirs », car avoir des esclaves noirs est à la mode —mais tous étant clairement des Européens maquillés, alors que la nourrice et conseillère du Margrave — magnifique variation sur le thème de lady Macbeth — est la seule femme noire de la distribution.

Goltzius-et-la-Compagnie-du-Pelican-VOST_referenceCet entrechoc de cultures, de bons mots, de désirs et d’images, se brouille et perd un peu de souffle au bout d’une heure et demie, vers la fin de la représentations des cinq premières scènes, mais rebondit avec la sixième et dernière, où le passage au Nouveau Testament, en contravention avec les termes de l’accord, va provoquer la catastrophe. Une remarquable illustration de l’histoire de Salomé conclut le film sur un paradoxe terrible et ironique.

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S’il résonne d’échos de plusieurs œuvres précédentes, Goltzius reste réussi et brillant, surtout après une Ronde de Nuit agréable, mais plus terne. La mise en parallèle des tabous religieux et de la tolérance politique fonctionne bien, et la mise en cause de l’orthodoxie des religions est souvent grinçante. La justification de la conduite de David lors de l’épisode mettant en scène Bethsabée est ainsi d’autant plus terrible qu’on peut apprendre, dans la longue et passionnante interview de Greenaway figurant parmi les bonus du blouré anglais, qu’elle est basée sur une anecdote véritable. Et récente.

Quand nous nous serons débarrassés des superstitions, déclare Greenaway pour clore cette interview, je ne doute pas que l’humanité sera plus intéressante. Il se montre plus optimiste qu’on l’aurait pensé.





Noces de velours

17 11 2009

J’aime les villes, j’ai un cœur d’artichaut et je suis tombé amoureux de beaucoup de villes que j’ai visitées: Londres me fascine, Édimbourg me charme, j’ai une grande tendresse pour Bristol, une relation ambiguë avec San Francisco, beaucoup de plaisir à aller à Amsterdam, de la sympathie pour Barcelone.

Mais Prague m’obsède, et je ne sais pas pourquoi.

Les histoires du règne de Rodolphe m’ont toujours plu, mais sans excès, un sujet que j’avais l’intention d’explorer plus avant un jour. J’ai commencé à vraiment prendre conscience de Prague avec un épisode de la sympathique série télévisée britannique Lovejoy, avec Ian McShane: « Le Soleil de Prague » racontait comment des aviateurs tchèques, passés en Angleterre durant la Guerre, avaient participé à la Bataille d’Angleterre et caché dans une église anglaise une des plus précieuses reliques de Prague. Lovejoy partait à Prague, et l’on apercevait quelques lieux de la ville — assez peu, en fait — encore gris et étriqués, tels qu’ils sortaient tout juste de l’ère soviétique (c’était deux ou trois ans après la chute du Mur).

Ensuite, il y a eu les livres, qui ont toujours avec moi, sur moi, une influence déterminante: Les Extraordinaires aventures de Kavalier et Clay, le roman épique de Michael Chabon sur les débuts du comic book aux États-Unis, lie le mythe du super-héros à deux antécédents juifs, Houdini et le Golem, et raconte comment les sages de Prague font sortir de la ville le Golem pour éviter qu’il ne tombe entre les mains des Nazis, au tout début de la Deuxième Guerre mondiale. Outre le plaisir extrême pris à ce formidable roman, j’avais été frappé par cette idée du mythe qu’on veut soustraire au totalitarisme.

Mais le vrai choc est sans doute venu de La Nuit sous le pont de pierre, de Leo Perutz. En une brassée de chapitres qui sont autant de nouvelles piquées à différentes périodes du règne de Rodolphe II, et qui sautent entre différents genres, du fantastique à la chronique historique en passant par le conte de fées, il trace un portrait historique et fantastique de l’époque, liant les mythes et les personnages historiques, en un tout dont la tragédie n’est pas sans rapports, à un niveau plus bourgeois, avec la chute de Camelot. Le premier chapitre est magnifique et totalement mystifiant: pourquoi le rabbin Loew brise-t-il la rose qui pousse, enlacée à un pied de chèvrefeuille, sous l’ombre du pont Charles? Il faudra attendre la fin du roman pour en avoir la réponse, belle, futile et injuste comme sont les tragédies. L’œuvre est tellement évocatrice que j’ai eu la surprise de constater sur place que le pont Charles correspondait dans la réalité à l’image que je m’en étais faite en lisant le livre.

C’est sans doute Perutz qui m’a décidé à aller faire un tour en République Tchèque. Il y a deux ans, j’y suis resté cinq jours. J’ai visité, j’ai adoré, et j’en suis revenu avec un bout de Prague logé dans la tête, qui continue à me titiller. Pourquoi? Les raisons ne manquent pas: c’est une ville splendide, particulièrement Malá Strana et le quartier de l’Hôtel de ville, avec leurs délires baroques, leurs sgraffites et leurs façades pastel toutes plus exubérantes les unes que les autres (le gris soviétique est pratiquement éradiqué: un des rares buildings qui a conservé ce hiératisme lourdingue est aujourd’hui une banque: la Société Générale. Normal, en fait). Elle grouille de mythes et d’auteurs, bien souvent fantastiques (Franz Kafka, Leo Perutz, Gustav Meyrink, Alfred Kubin, Karel Čapek, Jan Weiss); de musiciens (Smetana, Dvoȓak, Janáček, Mozart — dont le Don Giovanni fut un succès à Prague et un échec à Vienne, et qui a dédié sa 38e symphonie à Prague). Quant aux légendes, n’en parlons pas. Enfin, si: outre le Golem et les alchimistes de Rodolphe (en plus de John Dee et de son acolyte Kelly, le docteur Faust lui-même a traîné un temps dans la ville, selon la tradition), la ville grouille de fantômes (un guide des fantômes de Prague en comptabilise une bonne soixantaine, d’un pittoresque et d’une variété étonnants, dont certains semblent avoir trouvé le repos). Dans le quartier juif, rasé au début du XXe siècle pour des raisons d’hygiène (son labyrinthe abritait toutes sortes de trafics, de prostitution et de gargotes), s’attachent encore des légendes: Lovecraft y a logé des sorciers à longue vie, correspondants de l’infâme Joseph Curwen, on se demande en passant devant la synagogue Vieille-Nouvelle quelle fenêtre de sa façade donne sur la pièce sans porte où dort le Golem, et on admire l’horloge qui tourne à contresens. On songe aux poètes, écrivains et loustics divers qui, ivres, erraient la nuit de taverne en taverne, on imagine les brumes de Perle et de l’Autre côté et on s’attend à croiser le doppelgänger de Balduin, l’étudiant de Hanns Heinz Ewers.

Depuis ma visite, Prague m’obsède doucement. J’ai visité la ville en juin, il faisait chaud et beau, mais je n’ai aucune difficulté à appeler à ma mémoire la nuit et le brouillard, quand j’y pense. Je n’étais pas spécialement fan de Kafka, mais relire Le Château ou Le Procès en connaissant la ville permet de mettre naturellement en place quelques pièces visuelles. J’ai multiplié les guides. Outre celui des fantômes déjà mentionné, j’ai divers guides de voyage, des documentaires, quelques films (L’empereur du boulanger, le boulanger de l’empereur, comédie de Jan Werich, tournée sous le régime soviétique et joliment, subversivement, humaniste; Werich obsédé par le Golem, qui fut à l’origine de la version de Julien Duvivier, dont Duvivier, qui n’était pas un marrant, a viré tous les aspects drolatiques; Werich qui est aussi l’auteur de Fimfárum, un recueil de contes illustrés par Jiȓi Trnka, le grand cinéaste d’animation et graphiste — les graphistes de Prague, voilà encore une catégorie abondante: Alfons Muchá, Alfred Kubin, Frantisek Kupka…). Le bouquin incontournable — qui n’a comme infime défaut que celui d’avoir été écrit en 1973, lorsqu’il semblait que jamais Prague n’échapperait à l’emprise soviétique — est le fabuleux Praga Magica d’Angelo Ripellino, qui dresse un catalogue exhaustif des personnages, mythes, auteurs, ivrognes, monuments, humeurs et brumes de Prague.

Et puis, il y a vingt ans aujourd’hui, Prague a connu l’écroulement du Mur à son tour, la Révolution de velours, et a élu à sa tête un auteur, Václav Havel. Élire un écrivain, encore un beau geste. Aujourd’hui, tout n’est pas rose pour autant: la ville est au bord de devenir une simple attraction touristique,  le pays est eurosceptique (j’y vois du bon et du mauvais, ceci dit), au point que certains rappellent que le velours faisait partie des fétichismes de Sacher-Masoch, chantre du masochisme. Mais le pays est aussi fortement mécréant. À tel point que Ben Sixteen, notre bon Pape, a dû y faire une tournée récemment pour tenter de rattraper la sauce: avec 40% d’incroyants revendiqués, le pays serait le plus athée du monde. Ah, c’est sûr que ça change de la Pologne!

Et je continue d’avoir Prague dans la tête, sans vraiment savoir pourquoi.