Noces de velours

17 11 2009

J’aime les villes, j’ai un cœur d’artichaut et je suis tombé amoureux de beaucoup de villes que j’ai visitées: Londres me fascine, Édimbourg me charme, j’ai une grande tendresse pour Bristol, une relation ambiguë avec San Francisco, beaucoup de plaisir à aller à Amsterdam, de la sympathie pour Barcelone.

Mais Prague m’obsède, et je ne sais pas pourquoi.

Les histoires du règne de Rodolphe m’ont toujours plu, mais sans excès, un sujet que j’avais l’intention d’explorer plus avant un jour. J’ai commencé à vraiment prendre conscience de Prague avec un épisode de la sympathique série télévisée britannique Lovejoy, avec Ian McShane: « Le Soleil de Prague » racontait comment des aviateurs tchèques, passés en Angleterre durant la Guerre, avaient participé à la Bataille d’Angleterre et caché dans une église anglaise une des plus précieuses reliques de Prague. Lovejoy partait à Prague, et l’on apercevait quelques lieux de la ville — assez peu, en fait — encore gris et étriqués, tels qu’ils sortaient tout juste de l’ère soviétique (c’était deux ou trois ans après la chute du Mur).

Ensuite, il y a eu les livres, qui ont toujours avec moi, sur moi, une influence déterminante: Les Extraordinaires aventures de Kavalier et Clay, le roman épique de Michael Chabon sur les débuts du comic book aux États-Unis, lie le mythe du super-héros à deux antécédents juifs, Houdini et le Golem, et raconte comment les sages de Prague font sortir de la ville le Golem pour éviter qu’il ne tombe entre les mains des Nazis, au tout début de la Deuxième Guerre mondiale. Outre le plaisir extrême pris à ce formidable roman, j’avais été frappé par cette idée du mythe qu’on veut soustraire au totalitarisme.

Mais le vrai choc est sans doute venu de La Nuit sous le pont de pierre, de Leo Perutz. En une brassée de chapitres qui sont autant de nouvelles piquées à différentes périodes du règne de Rodolphe II, et qui sautent entre différents genres, du fantastique à la chronique historique en passant par le conte de fées, il trace un portrait historique et fantastique de l’époque, liant les mythes et les personnages historiques, en un tout dont la tragédie n’est pas sans rapports, à un niveau plus bourgeois, avec la chute de Camelot. Le premier chapitre est magnifique et totalement mystifiant: pourquoi le rabbin Loew brise-t-il la rose qui pousse, enlacée à un pied de chèvrefeuille, sous l’ombre du pont Charles? Il faudra attendre la fin du roman pour en avoir la réponse, belle, futile et injuste comme sont les tragédies. L’œuvre est tellement évocatrice que j’ai eu la surprise de constater sur place que le pont Charles correspondait dans la réalité à l’image que je m’en étais faite en lisant le livre.

C’est sans doute Perutz qui m’a décidé à aller faire un tour en République Tchèque. Il y a deux ans, j’y suis resté cinq jours. J’ai visité, j’ai adoré, et j’en suis revenu avec un bout de Prague logé dans la tête, qui continue à me titiller. Pourquoi? Les raisons ne manquent pas: c’est une ville splendide, particulièrement Malá Strana et le quartier de l’Hôtel de ville, avec leurs délires baroques, leurs sgraffites et leurs façades pastel toutes plus exubérantes les unes que les autres (le gris soviétique est pratiquement éradiqué: un des rares buildings qui a conservé ce hiératisme lourdingue est aujourd’hui une banque: la Société Générale. Normal, en fait). Elle grouille de mythes et d’auteurs, bien souvent fantastiques (Franz Kafka, Leo Perutz, Gustav Meyrink, Alfred Kubin, Karel Čapek, Jan Weiss); de musiciens (Smetana, Dvoȓak, Janáček, Mozart — dont le Don Giovanni fut un succès à Prague et un échec à Vienne, et qui a dédié sa 38e symphonie à Prague). Quant aux légendes, n’en parlons pas. Enfin, si: outre le Golem et les alchimistes de Rodolphe (en plus de John Dee et de son acolyte Kelly, le docteur Faust lui-même a traîné un temps dans la ville, selon la tradition), la ville grouille de fantômes (un guide des fantômes de Prague en comptabilise une bonne soixantaine, d’un pittoresque et d’une variété étonnants, dont certains semblent avoir trouvé le repos). Dans le quartier juif, rasé au début du XXe siècle pour des raisons d’hygiène (son labyrinthe abritait toutes sortes de trafics, de prostitution et de gargotes), s’attachent encore des légendes: Lovecraft y a logé des sorciers à longue vie, correspondants de l’infâme Joseph Curwen, on se demande en passant devant la synagogue Vieille-Nouvelle quelle fenêtre de sa façade donne sur la pièce sans porte où dort le Golem, et on admire l’horloge qui tourne à contresens. On songe aux poètes, écrivains et loustics divers qui, ivres, erraient la nuit de taverne en taverne, on imagine les brumes de Perle et de l’Autre côté et on s’attend à croiser le doppelgänger de Balduin, l’étudiant de Hanns Heinz Ewers.

Depuis ma visite, Prague m’obsède doucement. J’ai visité la ville en juin, il faisait chaud et beau, mais je n’ai aucune difficulté à appeler à ma mémoire la nuit et le brouillard, quand j’y pense. Je n’étais pas spécialement fan de Kafka, mais relire Le Château ou Le Procès en connaissant la ville permet de mettre naturellement en place quelques pièces visuelles. J’ai multiplié les guides. Outre celui des fantômes déjà mentionné, j’ai divers guides de voyage, des documentaires, quelques films (L’empereur du boulanger, le boulanger de l’empereur, comédie de Jan Werich, tournée sous le régime soviétique et joliment, subversivement, humaniste; Werich obsédé par le Golem, qui fut à l’origine de la version de Julien Duvivier, dont Duvivier, qui n’était pas un marrant, a viré tous les aspects drolatiques; Werich qui est aussi l’auteur de Fimfárum, un recueil de contes illustrés par Jiȓi Trnka, le grand cinéaste d’animation et graphiste — les graphistes de Prague, voilà encore une catégorie abondante: Alfons Muchá, Alfred Kubin, Frantisek Kupka…). Le bouquin incontournable — qui n’a comme infime défaut que celui d’avoir été écrit en 1973, lorsqu’il semblait que jamais Prague n’échapperait à l’emprise soviétique — est le fabuleux Praga Magica d’Angelo Ripellino, qui dresse un catalogue exhaustif des personnages, mythes, auteurs, ivrognes, monuments, humeurs et brumes de Prague.

Et puis, il y a vingt ans aujourd’hui, Prague a connu l’écroulement du Mur à son tour, la Révolution de velours, et a élu à sa tête un auteur, Václav Havel. Élire un écrivain, encore un beau geste. Aujourd’hui, tout n’est pas rose pour autant: la ville est au bord de devenir une simple attraction touristique,  le pays est eurosceptique (j’y vois du bon et du mauvais, ceci dit), au point que certains rappellent que le velours faisait partie des fétichismes de Sacher-Masoch, chantre du masochisme. Mais le pays est aussi fortement mécréant. À tel point que Ben Sixteen, notre bon Pape, a dû y faire une tournée récemment pour tenter de rattraper la sauce: avec 40% d’incroyants revendiqués, le pays serait le plus athée du monde. Ah, c’est sûr que ça change de la Pologne!

Et je continue d’avoir Prague dans la tête, sans vraiment savoir pourquoi.





Des dangers de réfléchir…

26 10 2009

StudentOfPrague1926PosterCe soir, je me suis regardé deux films, qui étaient, grosso modo, le même: L’étudiant de Prague, d’après un roman de Hanns Heinz Ewers, auteur fantastique allemand (La Mandragore, Dans l’épouvante) dont la biographie est presque aussi pittoresque et inquiétante que ses écrits, L’étudiant de Prague, donc, dans ses versions de 1913 et de 1926 (trois autres versions existent: une en 1935, avec Anton Walbrook, acteur connu pour ses participations aux Chaussons rouges et à Colonel Blimp de Michael Powell; une en mini-série télé tchèque en 1990; et une coproduction tchéco-étasunienne de 2004, qui affiche mystérieusement une durée de 9 minutes. Holy résumé, Batman!).

D’abord, disons-le tout de suite, les conditions n’étaient pas idéales: il s’agissait d’éditions DVD étasuniennes bon marché, qui donnent l’une comme l’autre l’impression d’avoir été numérisées à partir d’une cassette vidéo un peu fumeuse — et, dans le cas de la version de 1913, abandonnée un long moment à la fureur des éléments. Toutes deux sont accompagnées d’une musique débitée au mètre, de l’orgue électronique dont le son me rappelle toujours les musiquettes des aventures d’Indiana Jones en jeux vidéos que publiait LucasArts dans les années 90, et dont la mélodie évoque un Philip Glass à un stade embryonnaire poussif.

La version de 1913 dure 41 minutes, est mise en scène par Stellan Rye, et a pour acteur principal Paul Wegener, que nous connaissons surtout pour son Golem de 1920 (le troisième qu’il ait tourné, d’ailleurs — les remakes se faisaient vite, à l’époque!). La version de 1926 dure 91 minutes, est dirigée par Henrik Galeen (scénariste du Nosferatu de Murnau) et jouée par Conrad Veidt.

L’histoire? Balduin est un étudiant, et aussi le meilleur bretteur de Prague. Mais il est surtout désargenté de façon chronique, ce qui le plonge dans des abîmes de morosité. Un inquiétant personnage, Scapinelli, vient lui proposer un prêt. En riant, Balduin le renvoie, lui disant qu’il ferait mieux de lui trouver une riche héritière. Ce que fait Scapinelli en s’arrangeant pour que Balduin sauve la comtesse Margrit/ Margaret (suivant les films). Puis il se glisse dans le misérable galetas de Balduin et lui tend un contrat. Contre une somme fabuleuse en pièces d’or, Balduin n’aura qu’à laisser prendre par Scapinelli ce qu’il veut dans la chambre. Balduin regarde sa chambre: une banquette défoncée, un grand miroir, une table, deux chaises… Il accepte et signe. De sa petite bourse, Scapinelli verse une, deux, trois, six, un flot de pièces qui inondent la table. Puis il se tourne vers le miroir, fait un signe, et le reflet de Balduin en sort, pour suivre Scapinelli hors de la chambre.

Désormais, Balduin est riche. Mais son double erre dans la ville.

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La version de 1913 a le défaut majeur… d’être de son temps. C’est encore une période où le cinéma ne s’est pas affranchi du théâtre: les plans sont similaires, pas de gros plans, quelques plans moyens, quasiment pas de mouvements de caméra. On joue comme au théâtre, mais l’inexistence du gros plan contraint à des pantomimes souvent pauvres. Ajoutons-y que Paul Wegener, plutôt dodu pour un escrimeur émérite, ne semble pas le plus grand acteur qui soit, et que les conventions du théâtre sont omniprésentes: Lyduschka, la servante amoureuse, escalade une murette et, accroupie au sommet, à cinquante centimètres de Balduin et de la comtesse qui discutent, n’est semble-t-il pas visible d’eux. Au théâtre, on veut bien y croire. Ici, c’est plus difficile. Accessoirement, les canons de la beauté ont pas mal changé depuis 1913 et, si Lyduschka est vive et élancée, la comtesse l’est nettement moins. C’est bien simple: en la voyant étendue sur une banquette, lors de la présentation des personnages en début de film, j’ai cru que Wegener jouait les deux rôles. Oups.

Néanmoins, le film reste intéressant, grâce à un scénario simple mais fort, et mené assez rapidement. Parmi les qualités du film que la copie confuse laissait apercevoir, une jolie scène de la sortie du miroir (en fait plus dramatique que celle de 1926), le fait que le film ait été tourné à Prague (on voit le pont Charles depuis les berges de la Vltava, la colline de Petřín, le cimetière juif et quelques rues de Malá Strana), et un geste magnifique après le duel, où la personne que rencontre Balduin s’arrête face à lui et essuie son épée d’un geste définitif. Belle scène en clair-obscur, également, pour la partie de cartes. Pour le reste, le film vaut plus par son aspect de curiosité et par son statut de long métrage fantastique précoce que pour sa maestria.

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La version de 1926, elle aussi en grand besoin d’une restauration poussée, est nettement plus moderne. En treize ans, la grammaire du cinéma s’est mise en place, et Galeen l’emploie avec beaucoup d’habileté, donnant un découpage vivant et un film à la narration très réussie. Le scénario développe bien l’intrigue souvent survolée dans le film de 1913 (on comprend pourquoi Balduin arrive en retard au duel, détail qui laisse un peu perplexe dans la version de 1913), et Conrad Veidt est excellent de bout en bout. Son visage mobile exprime bien les divers états d’âme, parfois fugaces et changeants, de Balduin. Comme dans les meilleurs films muets, les sentiments des personnages passent bien dans des gestes, des regards, des tensions. Si la scène du miroir est moins réussie que celle de 1913, la chute de cheval de la comtesse est amenée par une belle scène d’invocation de Scapinelli, et les passages de Balduin devant un miroir sont très habilement exécutés. Le film est tourné en studio et dans des extérieurs probablement pas tchèques, mais cela s’accorde bien avec une cinématographie plus axée sur les sentiments des personnages. Et la comtesse est nettement plus accorte que dans la première version.

Le film de 1926 est une réussite, même si certains plans nocturnes ne survivent guère au traitement barbare auquel les soumet l’éditeur vidéo. Je ne sais pas si c’est un accident mais il m’a semblé reconnaître l’ombre de Scapinelli à côté de la porte quand Balduin revient dans sa chambre pour la confrontation finale. Je pensais d’ailleurs que le crucifix de la comtesse jouerait de nouveau un rôle avant la fin, pour montrer comment Scapinelli manœuvre les divers personnages (et surtout la pauvre Lyduschka) pour retirer à Balduin tout ce qu’il détient, y compris cette ultime défense. Le film n’en reste pas moins agréable et très réussi.

Bref, un film qui mérite qu’on se crève les yeux avec cette édition lamentable, mais qui appelle également une restauration par des éditeurs attentionnés.