Croiser les parallèles

18 02 2014

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1940 — Un dangereux sous-marin allemand qui maraudait le long des côtes canadiennes est coulé. Mais six membres de l’équipage en ont réchappé. Ils doivent traverser tout le territoire canadien pour atteindre le 49e parallèle, qui marque la frontière avec les USA. Les embûches se multiplient.

Dans un an ou deux, Powell et Pressburger se feront  taper sur les doigts pour le magnifique "Colonel Blimp", film que Churchill voulait de propagande et qui finira par être un appel aux hommes de bonne volonté, qu’ils soient allemands ou britanniques. Churchill ne sera pas content du tout. Gageons que ce qu’il désirait s’approchait davantage de ce "49e Parallèle", film de propagande plus carré, dont on devine qu’il visait à sensibiliser les Canadiens aux périls du nazisme.

"Blimp" sera un beau film chaleureux; ce "49e Parallèle" est plus schématique et beaucoup moins nuancé. Les six rescapés vont tracer à travers le pays un sillage empoisonné. Le Nazisme — incarné par le lieutenant Hirth (Eric Portman) et à des degrés divers par ses cinq hommes — se révèle une idéologie diamétralement opposée aux valeurs qui sont chères aux Canadiens: la liberté (l’appel au soulèvement), la vie (l’épisode du pain) et même l’art (Matisse, Picasso et Thomas Mann). Ce schématisme, tempéré par quelques personnages moins tranchés (dont le boulanger — un artisan qui fait du bon pain ne saurait être tout à fait mauvais) rigidifie un peu le propos, même si Powell et Pressburger savent en tirer de belles choses. On est dans la veine pseudo-documentaire de Powell, et les paysages superbes et nombre de séquences tournées dans ce style viennent asseoir la crédibilité de l’intrigue et rendent plus présente, plus immédiate, la menace des six hommes.

L’ensemble constitue un film à sketches, où chaque étape du périple fait intervenir un acteur connu. Laurence Olivier joue à l’enseigne des Chargeurs réunis. Pierre "le Trappaire" avec sa petite moustache, sa truculence forcée et ses expressions en français approximatif, ferait passer Batroc the Leaper, le sautillant adversaire de Captain America, pour un émule de Robert Bresson. Il en est carrément embarrassant. Par contraste, les noms suivants jouent de belles partitions dans des tonalités variées. L’épatant Anton Walbrook, déjà superbe dans "Colonel Blimp" joue avec intensité le "chef" d’une petite communauté religieuse. Leslie Howard est le flegmatique intellectuel qui a presque oublié la guerre. Et Raymond Massey, dont je n’avais jamais remarqué combien il pouvait ressembler à un Steve Buscemi baraqué, joue un déserteur dans la dernière étape, le passage de la frontière.

Le film n’est pas pesant: Powell et Pressburger y glissent de petites touches d’humour, mais on sent ce qu’Hitchcock aurait pu faire de certaines scènes (le jour des Indiens au parc de Banff, par exemple). Le film reste un peu trop orienté vers une vision utilitaire. Il conserve néanmoins beaucoup de charme. Signalons qu’en plus du casting, le film comporte des noms prestigieux à tous les étages: le montage est dû à un certain David Lean et c’est Ralph Vaughan Williams qui a signé la musique. On a été plus mal loti.

Le blouré que publie Carlotta est curieux: belle restauration du film, malgré quelques plans, surtout au début, dans les vues purement documentaires, qui sont plus rayés qu’un 78-T de Caruso écouté chaque jour.

En bonus quasi unique, un film de propagande pure, "The Volunteer", où un habilleur de théâtre maladroit cherche à la déclaration de guerre dans quelle arme il va pouvoir s’engager. Ce sera l’Aéronavale. Le film, probablement de commande, est tourné avec verve et alacrité — c’est Ralph Richardson (oui, Dieu de "Bandits, Bandits", nettement plus jeune) qui joue le narrateur, et on ne s’embête presque pas à suivre la visite des diverses installations de l’arme et la démonstration que même un aimable couillon comme Fred peut devenir une recrue de valeur. Je dis "presque", parce que cette plaisante diversion dure quand même près de 45 minutes, et c’est un chouia long, malgré tout le talent de Powell (qui, incidemment, fait une apparition éclair en toute fin).

Ça reste quand même bien agréable et, en présentant un documentaire tourné comme une fiction, ce moyen-métrage constitue l’à peu près symétrique de "49e Parallèle". Un judicieux complément, donc.





Un pré, au loin

30 10 2013

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Une bataille fait rage. L’action se situe visiblement durant la Guerre Civile en Angleterre. En marge des combats, un homme essaie d’échapper à ses poursuivants. Au moment où il est rattrapé, on vient à son secours. Et bientôt, quatre hommes aux motivations diverses pénètrent dans un grand champ de hautes herbes, et franchissent un cercle de champignons. 

Un champ où, selon l’homme en fuite et ses calculs alchimiques, se trouve un trésor.

Ce qui arrive dans le champ est soit très bizarre, soit très simple, selon la façon dont vous aborderez l’affaire. Si l’on ne peut pas totalement évacuer une interprétation surnaturelle (il y a ce piquet de coudrier sculpté et cette corde avec, au bout…), les événements qui se déroulent peuvent s’expliquer de façon assez rationnelle. Demeurent des plans et des images tout à fait étonnants, tournés dans un noir et blanc très travaillé, et un film qu’un interviewer dans les bonus décrit, de façon qui m’a semblé assez juste, comme « “Le Grand Inquisiteur” rencontre “2001” » .

Ben Wheatley tourne un film à mi-chemin entre le documentaire et le film de fiction, sur un mode souvent désarçonnant: fondus au noir, tableaux vivants, et surtout une séquence particulièrement psychédélique. Le résultat m’a laissé un brin frustré, parce que, malgré cet énigmatique dernier plan, il m’a semblé que le film était au final assez rationnel, et que j’étais venu en espérant du fantastique bel et bon. « Le film se change en film de cowboys », en dit lui-même Wheatley. C’est pas faux, même s’il se passe dans ce champ des choses que John Wayne n’a sûrement jamais vues.

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Intrigant, original et pas désagréable, malgré tout.

Une sortie du film est annoncée en France directement en dévédé et blouré, sous le titre passablement foldingue « English Revolution ».





Sodome-sur-la-Baie

11 10 2013

san-francisco-jeanette-macdonald-clark-gable-1936St Sylvestre 1905 — Mary Blake erre sur la Barbary Coast, le quartier le plus mal famé de San Francisco: le beuglant où elle chantait vient de flamber, un problème endémique de la jeune ville, ville-frontière, ville sans loi (enfin, pas beaucoup). Mais elle est aussitôt engagée par Blackie Norton, redoutable patron du Paradise, le cabaret le plus chaud de SanFran. Seulement, voilà: Burnley, le patron du Tivoli, l’opéra local, charmé par la voix d’or de Mary, la convoite vite. Et pas que pour la scène.

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Nous voilà partis pour trois mois et demi d’intrigues entre Blackie (Clark Gable), Mary (Jeanette MacDonald, qui pousse la chansonnette et l’opéra avec de sacrés petits poumons — "great set of pipes, kid!"), le riche Burnley et le bon père Mullin (Spencer Tracy), ami d’enfance de Blackie, persuadé que sous l’écorce rugueuse du voyou mécréant bat le cœur d’or d’un bon chrétien. La spectaculaire dernière demi-heure du film démarre sur le concours de numéros artistiques dont dépend bien entendu toute la carrière de Blackie — qui se déroule, par le plus grand des hasards de scénario, le 17 avril 1906 — et embraye sur un paroxysme (pour évoquer le mot de Jack Warner — ou était-ce Sam Goldwyn? "On commence avec un cataclysme et on monte jusqu’au paroxysme!").

La scène du tremblement de terre demeure un moment de très grand spectacle, les répliques du séisme, les départs d’incendies et le dynamitage d’une partie de la ville pour arrêter le feu étant assez expressivement rendus. On pourra chipoter sur la chronologie du match: le tremblement de terre se déroule à 5h30 du matin, ce qui laisse penser que le Chicken’s Ball dure quasiment toute la nuit avec six numéros. Et qu’à 5h30, il fait déjà jour.

Passons, c’est de la licence pouétique.

San Francisco (1936) véhicule ostensiblement un message assez puéril. Je vous la fais courte: l’ancienne San Francisco est un antre de perversion, d’infamie et de mauvaise vie, et la colère du Seigneur va abattre Ses foudres sur elle pour faire naître une belle métropole chrétienne qui vivra dans la religion et la crainte du bon Dieu, amen. La fin a tout pour sombrer dans le sulpicien le plus risible: Blackie est frappé de plein fouet par la religion et, aussitôt, l’incendie est stoppé et la population, bras dessus, bras dessous, au-dessus des ruines, éclate en hymnes à la gloire du Seigneur, qui vient donc juste de leur foutre leurs maisons sur la gueule avec son épée (pas rancuniers pour deux sous, les survivants). Des ruines encore fumantes s’élèvent les bâtiments de la San Francisco moderne, youkaïdi youkaïda, tandis que la chanson du film, devenu depuis hymne quasi officiel de SF (le Castro commence ses séances de cinéma en en jouant quelques mesures à l’orgue), clôt les réjouissances.

san-francisco-jeanette-macdonald-clark-gable-jeanette-macdonald-on-midget-window-card-1936Fort heureusement, ce message un peu tout pourri ne convaincra que les bigots gagnés d’avance à ce propos. Les autres noteront que, de tous les personnages, c’est probablement le prêtre (Spencer Tracy) qui est le plus falot — même si certains des regards qu’il a pour Clark Gable pourraient susciter quelques interrogations et raconter toute une histoire sur ses motivations. Gable — Blackie —, présenté comme une crapule, est en fait, et de loin, le type le plus droit, le plus généreux, le plus sympathique du film, et, de ce fait, de la ville. Oui, c’est un gros macho, et il a son petit caractère, mais c’est autre chose que Burnley, le notable qui ne recule devant aucune déloyauté ni aucun coup bas pour triompher, et quasi seul représentant de la haute société de SF que nous voyions vraiment (il y a aussi la maman Burnley, mais cet épatant personnage ne fait pas mystère de ses origines et a plus de poigne et de droiture que son triste fils).

Dans le rôle de l’oie blanche, Jeanette MacDonald est parfaite, la sémillante rouquine enchaînant chansonnette sur chansonnette; j’ai compté quatre reprises de "San Francisco", dont une, plutôt jazzy, qui m’a semblé un brin anachronique pour 1906 — mais après tout, on voit aussi un ballet effréné avec des danseurs noirs, donc SF était peut-être très en avance sur tous les points. Bref. Si vous ne connaissez pas les paroles de "San Francisco" en sortant du film, vous êtes un cas désespéré. On a également droit à des passages d’opéra, où Jeanette roucoule un chouette "Air des bijoux" et un vigoureux "Anges Purs" (durant un Faust dont je serais curieux de voir les changements de décors en temps réel, tant le film se laisse emporter au plaisir de tableaux aussi pittoresques qu’improbables), et un grand air de La Traviata un brin canaille.

Par ailleurs, entre la Barbary Coast et Nob Hill, on en voit assez pour être convaincu que les vrais crapules ne logent pas forcément dans les quartiers populaires, et la perversité des shows du Paradise reste bien gentille à côté des échos des beuveries des barons voleurs. Bref, la crapulerie semble plutôt émaner de l’argent, et le séisme, comme la Crise de 1929, survient à point nommé pour remettre chacun à égalité et permettre à tout le monde de repartir sur de nouvelles bases. Le film date de 1936. S’agissait-il de présenter une métaphore du New Deal et d’en garantir la validité par l’imagerie religieuse?

Bref, San Francisco est un de ces films pour lesquels le terme "glorious nonsense" a été inventé: les grands sentiments et les ficelles sont un brin énormes, mais l’ensemble est mené avec tant de verve et d’astuce par ce vieux routier de W.S. Van Dyke qu’on prend  grand plaisir à se laisser embarquer.





Simple et sans vabure…

9 10 2013

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Charlie est écrivain multi-diplômé, et rien ne marche. Son nouveau roman laisse les éditeurs de marbre. Pour arrondir les fins de mois du ménage (madame est flic dans la petite bourgade) Charlie accepte un poste dans un centre d’appel. Il y rencontre Gus, avec qui il sympathise presque tout de suite. Et Gus a un plan.

Simple. Net. Sans bavure. Cent mille dollars, sans violence ni victime (à part quelqu’un qui le mérite bien et peut encaisser la perte). Charlie accepte.

Ai-je besoin de vous dire que ça part en vrille très très vite. Et très très mal?

Drôle de film, un polar plutôt noir, assez rigolo, qui fait rire dans certains moments particulièrement noirs. Le scénario est astucieux; on pourra chipoter qu’à partir d’un certain point, l’accumulation des gonades dans le consommé commence à être assez un peu too much, mais les éléments sont amenés de façon parfaitement préparée et loyale, et l’intrigue se tient pas mal du tout. David Schwimmer joue son rôle habituel de paumé sympathique (enfin, si vous aimez DS, of course), Simon Pegg joue avec son image dans le rôle d’un petit malin un peu trop malin et pas si sympathique, Alice Eve est une Miss Teen Oregon assez imprévisible, et on reconnaît Natascha McElhone en flicquesse, Jon Polito en Columbo de patelin et Mimi Rogers tant bien que mal.

Jean-Baptiste Andrea force un peu le trait sur certains plans d’un grotesque délibéré, une esthétique de bande dessinée, qui tranchent sur l’ambiance de polar noir. Néanmoins, dans l’ensemble, il conduit bien son film, ménage souvent de très beaux plans et gère bien ce flou sur les genres qui donne au film sa saveur spéciale.

Bref, un petit film pas désagréable et alertement mené.

« Salue le grand barbu dans le ciel de ma part.
— Heu… vous parlez pas du père Noël, je suppose, là? »

The Big Nothing (Jean-Baptiste Andrea — 2010) avec David Schwimmer, Simon Pegg, Alice Eve, Natascha McElhone, Mimi Rogers et Jon Polito





Fric-frac

23 03 2013

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Pendant que je regardais ailleurs, on est passé me cambrioler. Aurélie Filippetti a ouvert mes placards, pris des objets qui y étaient rangés et a décidé qu’on pouvait en tirer quelques piécettes dans une brocante. Mais comme elle a un fond généreux, elle a publié un mot annonçant à tous ceux qui sont dans mon cas qu’une partie des trésors de Golconde qu’elle va récupérer en revendant son butin tombera dans leurs poches. Pas tout, hein. Elle a des frais.

La loi sur les œuvres indisponibles, c’est ça. On pique des bouquins à des auteurs à qui ils appartiennent de droit, et on cherche à les revendre, sous le vague prétexte que ça remet en circulation des livres que l’éditeur ne tient plus à commercialiser. Et pour récompenser l’éditeur qui ne faisait plus son travail, on lui donne une partie des droits qu’il ne possède plus. Qui trouverait quoi que ce soit d’anormal là-dedans? Le lecteur va pouvoir se procurer des ouvrages qui ne se vendaient pas, pour la plupart. L’éditeur va toucher du fric sans lever le petit doigt sur des bouquins qu’il avait cessé de gérer. Et l’auteur…

Hé bien, l’auteur devrait faire des bonds de joie qu’on gère tout ça pour lui, si j’ai bien tout compris. La littérature est chose trop sérieuse pour la laisser à des auteurs.

J’ai publié trois petits ouvrages chez un éditeur qui a mis les clés sous la porte et est parti ouvrir une autre maison d’édition avec les bénéfices que ses naïfs auteurs lui avaient rapportés. Bref, je suis l’auteur de l’ouvrage, j’ai été grugé de tout salaire pour son édition, l’éditeur est en faillite, mais il faut encore que je me manifeste et que je prouve que je suis bien qui je suis et que cet ouvrage, dont la définition du droit d’auteur m’assure la propriété, m’appartient réellement pour éviter qu’on m’en retire la gestion. Génial.

Et encore! Je ne suis pas le plus mal loti. Les ouvrages en question étaient pour l’essentiel un divertissement et je ne comptais heureusement pas dessus pour vivre. Nombre d’auteurs professionnels ne sont pas dans ce cas. On leur soustrait une partie de leurs moyens de subsistance, et on divise en deux le maigre revenu qu’on en tirera, au profit de l’éditeur – celui qui fait la littérature, selon le mot immortel d’Aurélie.

Loi mal ficelée, en contravention avec la Convention de Berne sur le droit d’auteur (il serait heureux, Beaumarchais, tiens, en voyant les déprédations d’Aurélie!), liste mal foutue qui catalogue en indisponibles des tonnes d’ouvrages réédités par ailleurs et s’arroge les ouvrages de gens récemment morts ou non connectés au Net, démarche scélérate qui s’est accomplie sans concertation avec les auteurs et a été ratifiée par des organisations non représentatives, la loi dite des indisponibles est entrée en vigueur en coup de force le 21 mars 2013.

Depuis, les protestations ne cessent d’affluer de la part d’auteurs qui s’indignent de se voir faire les poches pour leur bien. Aurélie Filippetti n’a pour sa part manifesté qu’une immense satisfaction personnelle vis-à-vis d’elle-même et de son action. Et dire que par ailleurs, elle mène une action visant à restituer à leurs propriétaires légitimes les biens volés pendant la guerre !

Le site de recel: http://relire.bnf.fr/recherche?search

Le site du Droit du Serf, un des plus actifs groupes d’opposition à cette loi imbécile: http://ledroitduserf.wordpress.com/

Le coup de gueule parfaitement légitime et exprimé de François Bon: http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article3447





Interlude Angoulême

5 02 2013

Interlude Angoulême

Je suis très calme sur ce blog: normal, j’ai pas mal de boulot, ces temps-ci. Je me suis quand même offert un petit passage à Angoulême, où Kirby et Andreas ont été pour moi deux des fils conducteurs.





Telle est la Loi

12 08 2012

« What is the Law?
— Not to walk on all fours. That is the Law. Are we not men? »

Ne pas marcher à quatre pattes. Tel est le premier commandement de la Loi, sur l’île des mers du Sud où est arrivé, par une succession de malchances, le jeune et viril Parker. Le maître de cet ancien volcan dont la cheminée est désormais envahie par une jungle luxuriante de plantes étranges, peuplée par des créatures qui, en dépit de leurs plaintes – Are we not Men? Ne sommes-nous pas des hommes? – n’en sont visiblement pas, le maître, donc, est le Dr Moreau, vêtu de blanc immaculé, un génie de la génétique qui poursuit dans ce recoin perdu du globe les expériences qui lui permettront de revenir à Londres et de recevoir l’admiration qu’il mérite.

Island of Lost Souls est une adaptation du roman L’île du Dr Moreau, de H.G. Wells. Dans la vague de films d’horreur qui a suivi le succès des Dracula et Frankenstein du début des années trente, Island of Lost Souls (1932) est un film finalement plus rare qui vient de ressortir au Royaume-Uni dans une version restaurée en BluRay, chez Eureka! au sein de la collection Masters of Cinema. Une revanche, car ce film d’Erle C. Kenton, sur un scénario de Waldemar Young et Philip Wylie, avait été interdit à l’époque sur le territoire, ainsi que dans plusieurs pays d’Europe et diverses régions des États-Unis. Il faut reconnaître que, comme le souligne Kim Newman dans le fascicule qui accompagne le BR, la production semble avoir mis un point d’honneur à présenter tous les sujets qui fâchent. Du sexe, du sadisme, de la bestialité, des soupçons de cannibalisme, et bien d’autres moindres joyeusetés.

À la re-vision, le film est un mélange très efficace d’éléments disparates: tourné dans des décors naturels et artificiels très réussis (les scènes de brouillard en mer du début sont belles), le film mêle à la fois cinéma et théâtre, stylisation et réalisme; son esthétique est déjà implantée dans le parlant tout en conservant des concepts de plans très visuels, les clairs-obscurs expressifs hérités des films muets. Le drame du Parlant, c’est qu’il retire trop souvent la primauté à l’image pour se concentrer sur les dialogues. Ici, on n’a pas encore ce problème – malgré des dialogues souvent ciselés, on a encore des passages où seule l’image conte l’histoire.

Les maquillages des Hommes-bêtes sont à la fois rudimentaires et très réussis: il y a des deux, que l’effet de masse aide à répartir, et qui retranscrit finalement fort bien l’étape intermédiaire que représentent les sujets du Dr Moreau. Un gros plan sur Ouran est saisissant par l’aspect hybride réussi: singe? homme? blanc? noir? Il y a de tout. C’est bien un être composite. Par rapport au roman, dont la cruauté est parfois indicible, le film reste davantage dans la suggestion – ce qui reste n’en demeurant pas moins efficace. Si H.G. Wells se réjouit publiquement de l’interdiction du film qu’il n’aimait pas, c’est sans doute qu’il trouvait vulgaire l’introduction du sexe dans son histoire, en la personne de Lota, la femme panthère. Il avait tort et raison. Raison parce que cet ajout par le co-scénariste Philip Wylie (Gladiator, The Savage Gentleman, Le Choc des Mondes et autres romans célèbres et séminaux) est de toute évidence là pour titiller le public, friand de ce genre de romances de la jungle (un autre genre qui connaît un grand succès à l’époque et vaudra bientôt les tournages de Tarzan et de King Kong). Tort parce que, malgré sa perruque pas très réussie (comment peut-on avoir créé les magnifiques maquillages des hommes bêtes et affublé Kathleen Burke de cette perruque de poupée sur-maquillée?), la femme panthère exsude une tension sexuelle palpable, probablement liée à l’attrait d’une sexualité liée au danger, exprimée dans ses attitudes félines, et cette étreinte griffue qui révèle la faille. Attrait qui est notablement absent de la concupiscence manifestée par Ouran envers la blonde Ruth, qui sombre dans le cliché très premier degré du viol de la femme blonde par le vilain sauvage – alors que les sous-entendus sexuels entre Kong et Fay Wray, interdits de concrétisation par la disparité de tailles, restent dans le domaine du non-dit et seront un des puissants ressorts de King Kong. S’il y a un fléchissement dans le déroulement par ailleurs sobre et efficace du film, c’est peut-être à l’arrivée de Ruth sur l’île, qui fonctionne sur le plan scénaristique, mais dilue la tension malsaine entretenue jusque-là.

Vu de nos jours, Island of Lost Souls est sans doute d’abord une parabole sur le colonialisme. Moreau vient instaurer ses règles, civiliser des "sauvages", mais la greffe ne prend pas et les sujets retournent à leur état naturel. Une parabole dont l’énoncé est bien déplaisant si on oublie un détail capital: si la Loi cesse de s’appliquer, si l’expérience de Moreau échoue, c’est qu’il règne par la terreur et la violence, et qu’il viole lui-même la Loi qui était sa protection suprême. La "civilisation" s’effondre parce qu’elle est intérieurement viciée, une parodie de code, une coquille vide établie pour assurer la sécurité et le bon plaisir du tyran qui l’a promulguée.

Moreau, c’est Charles Laughton, et il est prodigieux. Moreau est un génie, nous n’en doutons pas; d’ailleurs, lui non plus. Mais il ne s’en vante pas outre mesure. Il en est conscient et s’il évoque ses expériences devant Parker, peu lui chaut au fond que Parker s’en offusque. Un type d’une intelligence aussi moyenne ne pouvait pas comprendre: il n’est utile que comme possible étalon. Poupin, lisse au milieu des hommes bêtes chevelus et hirsutes, Moreau est un bébé lisse et gras, odieux de somptueuse, de succulente façon. Madré, jouisseur, il a toujours une ou deux étapes d’avance sur ses interlocuteurs, ce qui l’amuse infiniment. Sadique et voyeur, ce n’est pourtant pas la perversité sexuelle qui le pousse. Ni la Science. Non, sa véritable motivation est autre: "Vous rendez-vous compte de ce que cela fait de se sentir Dieu?" demande-t-il, dans une des répliques qui attira particulièrement l’ire de la censure.

Car plus que la parabole anticolonialiste – pourtant présente et indéniable – je vois dans le film une dénonciation de la religion. Moreau est Dieu. Dans le jardin d’Eden, fertile et caché du monde, qui a été sa première création, il a fabriqué l’homme – plus ou moins. Il est en train de créer la femme. Il a édicté ses commandements qu’un délégué institutionnalisé répète lors de la prière commune pour bien en imprégner son peuple élu. Il est déçu par ses créations, trop en-deçà de la perfection qu’il visait en les créant et en leur donnant un code de conduite. Dans une magnifique réplique, il parle de "the stubborn beast flesh creeping back": la chair de l’animal, entêtée, qui revient insidieusement. Afin de soutenir la puissance de la Loi, il a la punition: le fouet pour les châtiments bénins et, pour les manquements plus graves, la menace de son antre, la Maison de la Douleur, enfer ou purgatoire atroce, où est née la vie et où la torture cherche à extirper du coupable le mal, afin de tendre de plus en plus vers ce but illusoire de l’homme parfait. Mais la Loi ne fonctionne que si elle conclut un pacte réciproque et si elle est un bloc. Quand elle est temporairement levée pour le bon plaisir de Moreau, elle perd son caractère absolu. Et l’absolu aboli, les sujets mis face à la réalité du monde, confrontés au doute, voient s’ouvrir la faille qui brise tout. La religion ne tient plus et Dieu sera anéanti par la révolte de ses victimes. C’était au fond toute l’horreur du roman d’origine, cruel et noir, ce démiurge monstrueux et dépassionné qui déploie en miniature une histoire de la religion, de la Création à la Chute. La religion au service de la science, la science noyautée par la religion.

Alors que Moreau connaît la torture à son tour, que l’Eden est la proie des flammes, le film s’achève sur un ordre sec et très biblique: "Ne regardez pas derrière vous." Une conclusion si brutale et terrible que Paramount, décontenancée, ne trouva rien de mieux à placer sur le générique de fin qu’un air de danse particulièrement incongru.

Island of Lost Souls est un film superbe.








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