Comme un Novembre…

7 11 2009

dagon

Y a des jours qui, au démarrage, ne se présentent pas sous les meilleurs auspices.

Ce matin, Superpouvoir a encore passé une nuit fatale: un hoquet rauque dans son sommeil et voilà le serveur à nouveau indisponible. Espérons un prompt rétablissement. Y a un comique de répétition qui ne fonctionne pas forcément très bien sur la distance.

Il pleut comme vache énurétique, et le moutonnement gris qui pèse sur Bordeaux ne laisse guère entrevoir d’amélioration. On passe de la sécheresse à l’envie subite de chercher du bois de construction et de regrouper par deux les rares animaux du cru.

Et à 16h00, je vais dédicacer chez Mollat, ce que j’entrevois d’ores et déjà comme un grand moment de solitude. Je vais quand même, avec un bel optmisme, apporter des feutres verts et des crayons pour les dédicaces: au moins, les rares (éventuels? hypothétiques?) pékins qui passeront pourront avoir un crobard un peu soigné. Un peu. En attendant, je ne sais pas si je dois me raser pour être en conformité avec mon portrait officiel ou si je vais rester barbu pour creuser la différence et bien faire comprendre que l’aspect académique sérieux de la photo est un gag.

Tiens, un bout de ciel bleu? Voilà qui confirme mon talent pour la prévision météo. Et donc, ajoutons au bilan de la journée:

Dès que je dis quelque chose, le monde conspire à me contredire…

Et voilà! Je sors d’ici, je vais sur Superpouvoir, et ça remarche. Bon, les mathématiques et la statistique voudraient par conséquent que la séance de dédicace soit un franc succès avec des hordes de fans en délire s’étripant pour obtenir mon précieux paraphe. Je ne sais pas si je ne préfèrerais pas le silence du stylite en méditation dans le désert.





Remember, remember, the fifth of November…

5 11 2009

Guido

Il faut vraiment que je lève le pied sur les titres en anglais. Mais c’est pas ma faute, ils s’imposent d’eux-mêmes.

Aujourd’hui, c’est en Grande-Bretagne — ou peut-être juste en Angleterre — que se célèbre traditionnellement la nuit de Guy Fawkes, l’un de ces conspirateurs (catholiques) qui avaient prévu en 1605 de faire sauter les chambres du Parlement et échouèrent assez piteusement, trahis par l’un des leurs. En commémoration, la coutume voulait que les petits Anglais sortent dans les rues en chantant une comptine:

Remember, remember the Fifth of November,
The Gunpowder Treason and Plot,
I know of no reason
Why the Gunpowder Treason
Should ever be forgot.
Guy Fawkes, Guy Fawkes, t’was his intent
To blow up the King and Parli’ment.
Three-score barrels of powder below
To prove old England’s overthrow;
By God’s mercy he was catch’d
With a dark lantern and burning match.
Holloa boys, holloa boys, let the bells ring.
Holloa boys, holloa boys, God save the King!

Ce faisant, ils traînaient de maison en maison un mannequin de paille et quémandaient de l’argent pour le Guy, pour finir par placer leur pantin sur un gigantesque bûcher, qui flambait joyeusement dans la nuit. Détrôné par Hallowe’en, fête plus commerciale, et donc soutenue par les marchands divers, le Guy Fawkes’ Night, ou Bonfire Night ne fait guère prospérer que les vendeurs de produits considérés comme dangereux, comme les allumettes et les pétards. Mauvaise carte de visite, de nos jours.

Il est curieux de remarquer combien cette fête s’inscrit en droite ligne dans toutes ces fêtes païennes (Hallowe’en, Samhain) qui tournent à la même période autour d’un grand bûcher et de l’exorcisme d’une crainte. Ici, pas de revenants, mais de nuisibles conspirateurs. On peut se demander si c’est la date qui a suggéré les modalités de la fête, ou si la date a été choisie en fonction d’un environnement favorable à des célébrations. Probablement la première hypothèse.

Bref, la fête de Guy Fawkes s’est logée de façon parfaite dans un créneau propice, qui lui a permis de se prolonger jusqu’à assez récemment: dans sa nouvelle “Candyman“, qui a inspiré plusieurs films, il me semble bien que Clive Barker évoquait la coutume, et on était encore dans les années 80. Elle a commencé à sérieusement dépérir dans les années 90, sous les coups de boutoir de Hallowe’en. De nos jours, la coutume n’est plus observée que dans quelques rares coins du pays (Chris Fowler parle de Lewes où existent encore plusieurs sociétés du bûcher et des célébrations assez enthousiastes). Ni l’excellente bédé V for Vendetta d’Alan Moore et David Lloyd, ni le plus visible (mais pas forcément réussi) film de James McTeigue n’ont ravivé assez le souvenir de Guy Fawkes pour relancer la coutume.

Curieusement, je n’ai pas en mémoire de célébrations de ce genre en France. Les feux chez nous sont réservés à la Saint-Jean. La Toussaint, le Jour des morts et les autres jours de cette période, ont été dédiés par l’église catholique au deuil, au souvenir des morts, à la mortification: habile détournement, assez proche des coutumes païennes — qui voyaient en ce jour une perméabilité entre le royaume des vivants et celui des morts — pour se greffer dessus sans risque de rejet trop violent. Et ça permet de supprimer une occasion de fête, parce que l’église catholique, soyons francs, a une vision assez peu débridée de la joie, en particulier de la joie publique.

Dommage: avec la pluie qui tombe enfin, une petite fête joyeuse ne serait pas de trop, ces jours-ci.





He knew all the tricks, dramatic irony, metaphor, bathos, puns, parody, litotes and… satire. He was vicious.

2 11 2009

PythLiv

En 1970, après une quatrième assez piteuse en anglais, matière où j’avais jusque-là brillé, il a été décidé que je ferais l’échange linguiste Bordeaux-Bristol, histoire de perfectionner mon anglais par un séjour d’un mois en Angleterre. Ce fut à Pâques, et ça reste un grand souvenir. En juillet est venu le tour d’Andrew, mon correspondant, que nous avons reçu un mois à Arcachon. Ses tentatives pour me convaincre que Jethro Tull était un groupe génial m’ont laissé de marbre, mais je me souviens aussi d’une conversation qui m’avait marqué. « En Angleterre, on a une série à se rouler par terre, à la télé. » Il m’a dit le nom, qui ne m’évoquait rien et que j’ai vite oublié, et m’a décrit un sketch qui avait l’air très bizarre, avec une vieille dame qui attendait à un arrêt d’autobus et qui, après deux autobus passés sans s’arrêter, faisait un croc-en-jambe au troisième.

J’ai souri avec indulgence. Ça avait l’air amusant, mais un peu neuneu.

Quelques années plus tard, je garde le souvenir d’un extrait de film passé à Monsieur Cinéma, l’émission de Pierre Tchernia. Un laitier se faisait vamper par une capiteuse créature en peignoir et la suivait chez elle pour se retrouver… enfermé dans une pièce avec d’autres laitiers. Pataquesse, ça s’appelait. Ça avait l’air rigolo et je serais bien allé le voir, mais le film, à ma connaissance, a eu en France une diffusion confidentielle qui ne comprenait pas Bordeaux.

Il aura fallu la sortie de Sacré Graal! pour que je voie enfin les Monty Python, qui étaient évidemment les types qui avaient signé cette émission qu’adorait Andrew et dont Pataquesse avait été une sorte de best-of. Depuis, c’est l’amour — y a pas d’autre mot.

Il y a des gens que j’aime profondément, les Python sont de ceux-là. J’ai une grande quantité de livres, de disques (les vinyles et les CD), de cassettes VHS enregistrées, de DVD et désormais de Blu-Ray.

Alors, évidemment Monty Python, the Truth (almost), DVD/Blu-Ray sorti pour le quarantième anniversaire du Flying Circus, je ne pouvais pas le rater. J’ai commencé à regarder (six épisodes d’à peu près une heure chacun, quand même) et je me régale. J’ai beau avoir lu et relu le récit de leurs parcours respectifs et de leur rencontre (notamment dans le massif The Pythons’ Autobiography By The Pythons), le premier épisode, qui traite du sujet, reste un peu magique tandis qu’on voit se mettre en place tout leur trajet: leurs parents, leurs enfances, les études, Oxford ou Cambridge pour les Britanniques de l’équipe, une université américaine pour l’Américain Gilliam, qui plaque tout pour travailler avec Harvey Kurtzmann; la découverte du Goon Show, les diverses rencontres (les Oxford d’un côté, les Cambridge de l’autre et entre les deux, Gilliam et le Bonzo Dog Doo-Dah Band). Des témoignages, des documents d’époque, on voit graduellement se disposer un contexte, des influences, une philosophie.

Montrinity

Dans le deuxième épisode, c’est le Flying Circus, le temps béni où un cadre de la BBC pouvait donner à une équipe de quasi inconnus un créneau et un budget pour tourner une série de treize émissions d’une demi-heure, comme ça (à mettre en parallèle avec un billet récent de Christopher Fowler furieux de voir un projet télé original rejeté par la BBC en faveur d’une nouvelle adaptation d’Emma de Jane Austen). Les débuts difficiles, l’angoisse de faire une émission dans un total silence, le public troisième âge de la première émission, et la divine surprise, la découverte graduelle qu’il y avait des gens qui regardaient!

Dans le troisième épisode, on aborde les problèmes internes, la répartition du travail, les clashes de caractères, principalement Cleese contre Jones. Avec des commentaires, des témoignages de fans célèbres (pêle-mêle Dan Aykroyd, Steve Coogan, Simon Pegg, et j’en passe), la difficile question Quel est le meilleur sketch des Python?, ce qui permet de voir des extraits du sketch du Perroquet mort, de la Danse des poissons giffleurs (Sanjeev Bhaskar déclare, et je me demande s’il n’a pas raison, que des clips de la Danse des poissons giffleurs parachutés sur les zones de conflit pourraient avoir des effets déterminants pour arrêter la guerre et unir les gens dans un éclat de rire — il cite en exemple sa réconciliation avec son père autour de ce sketch). L’émission ne fait pas l’impasse sur les conflits, on sent encore une certaine mauvaise humeur sur certains sujets.

Il me reste trois épisodes à visionner, pour aborder le virage vers le cinéma, puis l’éclatement du groupe. Mais d’ores et déjà, je ne saurais décrire tout le plaisir que j’ai pris à revoir des sketches que je connais par cœur (ah, la leçon de burlesque avec le jet de tartes à la crème) et à entendre cet historique d’un groupe que je place au plus haut de mes références.





À l’heure dite

1 11 2009

schooner

C’est désormais officiel (la mention figure sur une affiche que je viens de voir dans une de leurs vitrines), je vais dédicacer Les Nombreuses Vies de Cthulhu chez Mollat, samedi 7 novembre 2009 à 16h00.

Joie, joie, larmes de joie.

Bande de petits veinards.





Name of a dog!

31 10 2009

grandville

Un citoyen de la paisible et très britannique bourgade de Nutwood a été retrouvé baignant dans son sang. La pièce était fermée de l’intérieur, aucun signe de lutte. c’est clairement un suicide. Une belle théorie que l’inspecteur LeBrock de Scotland Yard démonte en dix secondes. Pour lui, Leigh-Otter a été abattu par des agents des mythiques Services secrets impériaux français. Leigh-Otter avait rendez-vous le matin même avec le premier ministre britannique, il était la veille encore à Paris, la Ville-Lumière, Grandville comme on l’appelle, la capitale du tout-puissant empire français. Qu’a-t-il découvert là-bas? LeBrock et son adjoint Ratzi prennent le train pour Grandville afin d’en avoir le cœur net.

albumL’album précédent de Bryan Talbot était le formidable Alice in Sunderland, un somptueux délire de styles et de sujets tournant autour des relations diverses et plus étroites qu’il ne semblerait qu’entretenaient Lewis Carroll et la ville de Sunderland, au nord-est de l’Angleterre. Grandville est une nouvelle collision de genres et de citations, pour un résultat épatant et ébouriffant. Polar situé dans un monde steampunk d’animaux humanoïdes, sur une intrigue policière dont les ressorts ne sont pas si éloignés de notre monde, avec des clins d’œil visuels saupoudrés en bonus (une affiche vantant le spectacle d’Omaha la danseuse, une partie de cartes avec des chiens…), Grandville est une histoire d’action qui se fonde sur les anticipations de Robida et les dessins de Grandville, où l’on retrouve le goût de Talbot pour les architectures grandioses, réelles et imaginaires. Aux allusions visuelles répondent des trouvailles dans les noms et des jeux de mots assez discrets dans les dialogues (très british, mais censés être français, comme on le découvre vite).

page

Si l’action et l’aventure spectaculaire prédominent, il ne manque pas non plus de clins d’œil plus doux-amers et poétiques, comme cette race animale originaire de la petite ville d’Angoulême ou l’interrogatoire d’une épave dans une fumerie d’opium. L’intrigue tient en haleine à la première lecture, mais un deuxième passage ne sera pas de trop pour se délecter des détails semés avec un art consommé par Bryan Talbot, qui continue à être hanté par le concept de la révolution.

Est-ce bien là une attitude très britannique, je vous le demande?

______________

• Dans un registre également très britannique et rétro, je recommande chaudement la très brève série télé The Mrs Bradley Mysteries, où Diana Rigg en divorcée non conformiste et freudienne circulant en Rolls pilotée par un chauffeur impeccable, résout des crimes dans l’Angleterre des années 1930. Outre le charme de l’actrice principale, toujours pétillante, et le caractère assez excentrique des affaires, on croise nombre de têtes connues, comme Peter Davison (le cinquième Docteur) et David Tennant (le dixième Docteur), ou un tout jeune Russell Tovey (Being Human), entre autres. Dommage vraiment que cette savoureuse co-production entre la BBC et une chaîne étasunienne se soit arrêtée au cinquième épisode.





Ré-Animation

31 10 2009

Allez, comme décidément Hallowe’en a fini d’être célébré en France, après la tentative ratée d’acclimatation des années 1990 et malgré les soubresauts lancinants des aficionados du culte de St-Jackson, qui nous tressautent Thriller à la moindre occasion, manifestons un peu notre esprit de contradiction en  postant trois génériques de vilaines séries télé traficotées pour s’insérer dans le thème macabre de la journée.





Que sont les souris devenues?

30 10 2009

mouseguard02

Il y a des matins qui se lèvent dans un grand mystère.

J’habite un appartement dans une maison assez ancienne de Bordeaux (XVIIe siècle, je crois), et lors de la partition de l’immeuble d’origine, on a appliqué des pans de placoplâtre contre les moellons du mur d’origine, ce qui ménage assez d’interstices pour laisser s’installer une version jardin d’enfants des « Rats dans les murs » de Lovecraft. Le centre de Bordeaux est notoirement infesté de rongeurs.

Bref, j’ai de temps en temps des souris. J’ai cru un temps avoir colmaté toutes les brèches, mais les horripilants petits muscidés ont dû ronger le placoplâtre avec la détermination farouche et admirable des bestioles qui n’ont vraiment rien d’autre à glander de leur journée, et depuis quelques semaines c’est reparti. Il va falloir que je cherche le nouvel accès pour le boucher. En attendant, sous le plan de travail de la cuisine, à côté de la poubelle, j’ai placé deux tapettes appâtées avec du grain empoisonné. Comme ça, les murins bouffent le grain avec ruse, sans déclencher la tapette et s’en vont, tout contents du bon tour qu’ils m’ont joué… et expirent peu après dans d’effroyables souffrances. Oui, c’est moyen comme relations amicales avec nos amis les bêtes, mais je n’ai jamais prétendu que la Nature n’était pas cruelle, voire ignoble. Demandez-moi un jour de raconter l’histoire du souriceau et de la veille de Noël.

Bref, ce matin, je suis réveillé par les accents mélodieux de France-Mu, comme tous les matins. Apparemment, je n’ai pas été le seul, car en ouvrant les yeux, j’entends confusément un bruit à l’étage du dessous, que j’identifie vaguement comme le déclenchement d’une des tapettes: la souris broutait précautionneusement le grain quand le sonal du journal parlé l’a fait sursauter, avant de retomber lourdement — enfin, lourdement pour une souris — sur la tapette chargée. Et là, c’est le drame, le coup part tout seul. Couic. Enfin, c’est comme ça que je vois la scène.

Confirmation quand je descends: une petite souris grise a le kiki serré définitivement par la barre de la tapette et gît dans les boules rosâtres de grain empoisonné (de marque Férox, c’est vous dire que ça rigole pas).

En revanche, mystère hallucinant, la deuxième tapette a disparu! Je regarde derrière la poubelle, en supposant qu’elle s’est déclenchée et a sauté très haut, plus ou moins rebondi dans le bazar derrière. Non. Rien. Aucune trace. Partie. Envolée. Rien de rien de nib de que dalle. Et j’ai la vision un peu délirante d’une souris, la queue prise dans une tapette, en train de se traîner derrière le meuble de la cuisine pour agoniser (les bestioles sont hémophiles — elle serait toujours vivante, piégée dans sa tapette, je suppose que j’entendrais de sporadiques tentatives pour se libérer). Mais c’est lourd, quand même, une tapette, pour une petite souris.

Ou alors, elles l’ont rongée, se partageant la partie en bois pour ensuite traîner les bouts de ferraille quelque part dans leurs nids douillets, afin de meubler de façon art moderne. On connaît mal les goûts des souris en matière de décoration d’intérieur.

Ou alors c’est un rat, la tapette coincée en pinçon sur sa fourrure, et il erre dans les murs avec une lueur cramoisie de vengeance logée avec pugnacité au fond de ses petits yeux en vrille. Mais là, pour qu’il puisse repartir, c’est plus un trou de souris, que j’ai, c’est une entrée de métro. (Et peut-être qu’il a rapporté la tapette dans son antre, façon trophée, et qu’il médite des projets de représailles en fumant sa pipe et en lisant son journal, et…)

.

…je lis trop de bédés, moi…

.

Non, sérieux, j’aimerais bien savoir où est passée cette deuxième tapette. Ça me trouble et m’inquiète confusément.





D’oh!

30 10 2009

Simpsonos

Depuis la semaine dernière, Canal + diffuse la vingtième saison des Simpsons. C’est devenu une telle institution que je serais incapable de déterminer si c’est une bonne saison ou pas, mais elle me paraît quand même plus réussie que la précédente et, jusqu’ici, j’ai plutôt apprécié les épisodes. On rencontre encore des surprises, de bons gags, des trouvailles amusantes. On note que le style d’animation a encore légèrement changé: nouveau studio d’animation, je présume. Je préférais le côté minutieux au trait un peu épais des deux ou trois dernières saisons, mais ça reste agréable — enfin, agréable quand on goûte les Simpson. Je connais des gens qui y sont physiquement allergiques.

Les problèmes viennent plutôt de la VF elle-même, diffusée désormais avec des sous-titres pour malentendants mais toujours pas de VM (snif). Depuis la mort du regretté Michel Modo, c’est Gérard Rinaldi qui semble avoir repris ses personnages, ce qui fait qu’on a un peu l’impression d’entendre sa voix une fois sur deux. C’est un excellent doubleur, mais il ne peut pas tout faire, et l’impression d’un doublage rétréci est assez envahissante.

Et puis, surtout, le problème reste celui de la traduction. Non que ce soit une tâche facile, assurément, mais les responsables, au bout de vingt ans, continuent à afficher une assez terrifiante imperméabilité devant les gags les plus évidents. Récemment, un char du défilé de la St-Patrick présentait un parterre de chaises en majorité inoccupées, avec la mention sur le char: straight Catholic priests. Avec un amour du contresens qui finit par forcer l’admiration, la VF ignorait le trop facile — et pourtant correct — Prêtres catholiques hétérosexuels, pour traduire par Prêtres catholiques intégristes, avec la conviction apparente qu’il doit s’agir d’une race en voie de disparition en Irlande.

Aujourd’hui, rebelote avec un épisode de Noël: au tableau, Bart Simpson inscrivait en punition Jesus is not mad his birthday is on Xmas. Repoussant d’un pied dédaigneux la traduction correcte Jésus n’est pas furax que son anniversaire tombe à Noël (qui aurait en plus exigé qu’ils se souviennent que les subordonnées peuvent souvent escamoter le pronom that), les responsables de la VF nous ont proposé un très basique Jésus n’est pas fou, son anniversaire est à Noël, dont la logique, surtout d’un point de vue enfantin, est très discutable.

Bah, peu importe. On attendra les coffrets DVD pour pouvoir shunter ces élucubrations et se régaler de la VO.





Sang de glace et de neige

28 10 2009

CDJack

Voilà un film qui prend comme décor une petite ville très banale et très laide de Suède, à quelques kilomètres de Stockholm, la considère dans le creux des années 1970, une période qui a du mal à rendre très esthétique ses modes et ses moods, et qui en tire un paradoxal récit d’un romantisme poétique et totalement glacial, un mélange de tendresse et de cruauté, de banalité et de surnaturel, où la chaleur couve sous la neige, comme le froid dessine un instant l’empreinte chaude d’une paume sur un carreau.

Les acteurs sont particulièrement excellents, notamment Lina Leandersson qui joue Eli, créature qui a douze ans, plus ou moins, et vit de sang, et peut paraître avoir presque soixante ans dans certains plans et seulement dix dans le suivant. Film contemplatif, avec de longs plans silencieux et statiques, étouffés par la neige épaisse qui cerne l’immeuble où vit le héros, Oskar, comme les humains cernent Eli.

Mais la neige se renouvelle chaque nuit, et Eli est vivace, elle aussi.

affLROILe rythme lent et hypnotique est celui de la vie, et les rares accès de violence prennent une dimension d’autant plus choquante qu’ils s’inscrivent dans un cadre effroyablement banal, ordinaire, normal. On y rencontre deux excellents amis à qui il va arriver quelque chose d’affreux, un père dévoué mais atrocement maladroit, une femme dont personne ne saura le courage, et un amoureux des chats qui va découvrir la face cachée de ses familiers.

Le film s’appelle  Låt den rätte komma in, soit en français Morse — un titre a priori un peu anecdotique, mais qui se justifiera pleinement avec la dernière scène — (ou Let the Right One In en anglais), et voilà longtemps qu’un film de vampire ne m’avait autant touché.





Des dangers de réfléchir…

26 10 2009

StudentOfPrague1926PosterCe soir, je me suis regardé deux films, qui étaient, grosso modo, le même: L’étudiant de Prague, d’après un roman de Hanns Heinz Ewers, auteur fantastique allemand (La Mandragore, Dans l’épouvante) dont la biographie est presque aussi pittoresque et inquiétante que ses écrits, L’étudiant de Prague, donc, dans ses versions de 1913 et de 1926 (trois autres versions existent: une en 1935, avec Anton Walbrook, acteur connu pour ses participations aux Chaussons rouges et à Colonel Blimp de Michael Powell; une en mini-série télé tchèque en 1990; et une coproduction tchéco-étasunienne de 2004, qui affiche mystérieusement une durée de 9 minutes. Holy résumé, Batman!).

D’abord, disons-le tout de suite, les conditions n’étaient pas idéales: il s’agissait d’éditions DVD étasuniennes bon marché, qui donnent l’une comme l’autre l’impression d’avoir été numérisées à partir d’une cassette vidéo un peu fumeuse — et, dans le cas de la version de 1913, abandonnée un long moment à la fureur des éléments. Toutes deux sont accompagnées d’une musique débitée au mètre, de l’orgue électronique dont le son me rappelle toujours les musiquettes des aventures d’Indiana Jones en jeux vidéos que publiait LucasArts dans les années 90, et dont la mélodie évoque un Philip Glass à un stade embryonnaire poussif.

La version de 1913 dure 41 minutes, est mise en scène par Stellan Rye, et a pour acteur principal Paul Wegener, que nous connaissons surtout pour son Golem de 1920 (le troisième qu’il ait tourné, d’ailleurs — les remakes se faisaient vite, à l’époque!). La version de 1926 dure 91 minutes, est dirigée par Henrik Galeen (scénariste du Nosferatu de Murnau) et jouée par Conrad Veidt.

L’histoire? Balduin est un étudiant, et aussi le meilleur bretteur de Prague. Mais il est surtout désargenté de façon chronique, ce qui le plonge dans des abîmes de morosité. Un inquiétant personnage, Scapinelli, vient lui proposer un prêt. En riant, Balduin le renvoie, lui disant qu’il ferait mieux de lui trouver une riche héritière. Ce que fait Scapinelli en s’arrangeant pour que Balduin sauve la comtesse Margrit/ Margaret (suivant les films). Puis il se glisse dans le misérable galetas de Balduin et lui tend un contrat. Contre une somme fabuleuse en pièces d’or, Balduin n’aura qu’à laisser prendre par Scapinelli ce qu’il veut dans la chambre. Balduin regarde sa chambre: une banquette défoncée, un grand miroir, une table, deux chaises… Il accepte et signe. De sa petite bourse, Scapinelli verse une, deux, trois, six, un flot de pièces qui inondent la table. Puis il se tourne vers le miroir, fait un signe, et le reflet de Balduin en sort, pour suivre Scapinelli hors de la chambre.

Désormais, Balduin est riche. Mais son double erre dans la ville.

Student_of_prague_1913

La version de 1913 a le défaut majeur… d’être de son temps. C’est encore une période où le cinéma ne s’est pas affranchi du théâtre: les plans sont similaires, pas de gros plans, quelques plans moyens, quasiment pas de mouvements de caméra. On joue comme au théâtre, mais l’inexistence du gros plan contraint à des pantomimes souvent pauvres. Ajoutons-y que Paul Wegener, plutôt dodu pour un escrimeur émérite, ne semble pas le plus grand acteur qui soit, et que les conventions du théâtre sont omniprésentes: Lyduschka, la servante amoureuse, escalade une murette et, accroupie au sommet, à cinquante centimètres de Balduin et de la comtesse qui discutent, n’est semble-t-il pas visible d’eux. Au théâtre, on veut bien y croire. Ici, c’est plus difficile. Accessoirement, les canons de la beauté ont pas mal changé depuis 1913 et, si Lyduschka est vive et élancée, la comtesse l’est nettement moins. C’est bien simple: en la voyant étendue sur une banquette, lors de la présentation des personnages en début de film, j’ai cru que Wegener jouait les deux rôles. Oups.

Néanmoins, le film reste intéressant, grâce à un scénario simple mais fort, et mené assez rapidement. Parmi les qualités du film que la copie confuse laissait apercevoir, une jolie scène de la sortie du miroir (en fait plus dramatique que celle de 1926), le fait que le film ait été tourné à Prague (on voit le pont Charles depuis les berges de la Vltava, la colline de Petřín, le cimetière juif et quelques rues de Malá Strana), et un geste magnifique après le duel, où la personne que rencontre Balduin s’arrête face à lui et essuie son épée d’un geste définitif. Belle scène en clair-obscur, également, pour la partie de cartes. Pour le reste, le film vaut plus par son aspect de curiosité et par son statut de long métrage fantastique précoce que pour sa maestria.

studprag26

La version de 1926, elle aussi en grand besoin d’une restauration poussée, est nettement plus moderne. En treize ans, la grammaire du cinéma s’est mise en place, et Galeen l’emploie avec beaucoup d’habileté, donnant un découpage vivant et un film à la narration très réussie. Le scénario développe bien l’intrigue souvent survolée dans le film de 1913 (on comprend pourquoi Balduin arrive en retard au duel, détail qui laisse un peu perplexe dans la version de 1913), et Conrad Veidt est excellent de bout en bout. Son visage mobile exprime bien les divers états d’âme, parfois fugaces et changeants, de Balduin. Comme dans les meilleurs films muets, les sentiments des personnages passent bien dans des gestes, des regards, des tensions. Si la scène du miroir est moins réussie que celle de 1913, la chute de cheval de la comtesse est amenée par une belle scène d’invocation de Scapinelli, et les passages de Balduin devant un miroir sont très habilement exécutés. Le film est tourné en studio et dans des extérieurs probablement pas tchèques, mais cela s’accorde bien avec une cinématographie plus axée sur les sentiments des personnages. Et la comtesse est nettement plus accorte que dans la première version.

Le film de 1926 est une réussite, même si certains plans nocturnes ne survivent guère au traitement barbare auquel les soumet l’éditeur vidéo. Je ne sais pas si c’est un accident mais il m’a semblé reconnaître l’ombre de Scapinelli à côté de la porte quand Balduin revient dans sa chambre pour la confrontation finale. Je pensais d’ailleurs que le crucifix de la comtesse jouerait de nouveau un rôle avant la fin, pour montrer comment Scapinelli manœuvre les divers personnages (et surtout la pauvre Lyduschka) pour retirer à Balduin tout ce qu’il détient, y compris cette ultime défense. Le film n’en reste pas moins agréable et très réussi.

Bref, un film qui mérite qu’on se crève les yeux avec cette édition lamentable, mais qui appelle également une restauration par des éditeurs attentionnés.