Perles et loukoums

2 06 2017

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Jadis – ou plutôt naguère car il n’y a quand même pas si longtemps – Nadir et Zurga, amis d’enfance, sont tombés amoureux de la même femme, la belle Leïla. Jaloux, ils se sont fâchés et séparés. Aujourd’hui, Nadir revient et jure de nouveau amitié à Zurga, qui vient d’être fait roi du village de pêcheurs de perles où il vit.

Et comme les librettistes n’ont peur de rien, c’est justement le jour où une vierge voilée vient sur l’île chanter et éloigner les esprits mauvais. Et qui est justement cette vierge, je vous le donne Émile?

Ben, non, pas Émile. Mékilékon.

 

Bon, le livret des Pêcheurs de perles de Georges Bizet (1863) est franchement moyen moyen. En plus, j’étais au paradis. Pas en extase; enfin, pas en arrivant. Mais au tout dernier étage, comme Garance et Baptiste, et j’ai vu tout l’opéra en plongée. C’est pas mal, mais ça écrase un peu les chanteurs contre la scène et le dispositif scénique perd de sa force. En plus, j’avais le bonheur d’avoir à côté de moi un habitué, qui vient depuis cinquante ans à cette place, comme il l’expliquait à son fan club de rombières fascinées. « À part quand j’avais 17 ans, j’étais en face, mais j’ai vite choisi ici ». Et il allait nous expliquer toutes les vertus de sa place de côté, pas terrible – la mienne était déjà pas idéale et la sienne était moins bien située – quand l’orchestre, en commençant, l’a obligé à se taire. Non sans qu’il égrène des perles de sagesse au fil de la représentation, allant jusqu’à fredonner la romance de Nadir en même temps que le freluquet qui s’y risquait sur scène. Nous avons échappé à une variante du Fantôme de l’Opéra uniquement parce que ça aurait interrompu la représentation et qu’il aurait pu blesser des gens au parterre en s’y écrasant.

Bref. Durant le premier acte de cette représentation au Grand Théâtre de Bordeaux d’une production créée à Paris, je dois dire que j’étais pas emballé. La musique est très belle, la romance de Nadir (malgré le crétin) reste un sublime loukoum, comme l’air de la déesse. J’avais toujours situé l’opéra en Arabie, pour avoir vu les paroles de la romance de Nadir pour la première fois dans le Foufi de Kiko, dans les pages du beau journal de Spirou. Mais les décors de cette production sont minimalistes, et ternes, sauf l’éclairage bleu qui fait un instant passer la scène pour une mer aux flots transparents. Ça ne dure pas; ensuite, c’est une scène en bois couverte de traînées de peinture pas forcément évocatrices. Mais ça passe. La mise en scène, après la belle idée de commencer par la fin, durant l’ouverture, transformant tout l’opéra en un flash-back, était assez plate et se mouche dans le livret: « Dansez, filles aux yeux sombres », chante le chœur, et sept types dont je ne suis même pas sûr qu’ils avaient tous les yeux marrons se déhanchaient selon des danses difficilement identifiables. On voit des files de figurants passer en fond de décor, sans doute pour symboliser les gens qui vaquent à leurs occupations. Avec de la bonne volonté, on peut admettre. L’âme du mime Marceau peut dormir tranquille, la concurrence ne viendra pas des chœurs de l’opéra de Bordeaux. La scène où les pêcheurs plongent chercher les perles est amusante mais un peu perdue dans le fond et anecdotique. Et le revirement de Zurga à la fin du 2e acte (mais bon, le livret est mal foutu, faut dire) ne charrie pas une crédibilité immense. Les costumes sont un peu folklo aussi: le livret se situe à Ceylan (pas de plaisanteries faciles, merci), les prières ont des aspects un peu indiens, et les costumes couvrent un éventail assez large entre Pondichéry et Yokohama (les strings des pêcheurs de perles sont très japonais, comme la tenue de la vierge voilée, et Zurga a un petit côté chinois, par moments). C’est un opéra des Indes dans la mouvance des Lakmé et autres Bayadère (qui est un ballet, je sais). C’est très pittoresque.

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Au deuxième acte, donné avec le troisième dans le prolongement, tout s’améliore. Parce que l’histoire quitte les banalités, l’exposition et les coïncidences hénaurmes pour rentrer dans le vif du sujet. Là, ça devient vraiment très fort. Les passions des personnages donnent lieu à de belles scènes, fortes et assez émouvantes. D’autant qu’il m’apparaît clairement que le triangle amoureux ne va pas dans le sens que clame ostensiblement le livret: Zurga et Nadir aiment la même femme, tu parles. Zurga et Leïla aiment le même homme, oui. Zurga ne parle que de Nadir, et n’évoque Leïla que pour justifier sa colère quand il découvre l’horrible vérité: Nadir veut coucher avec elle! Ce qui rend son sacrifice final, que la scène d’ouverture renforce dans son inévitabilité, d’autant plus grand. Bonus: Papy 50 ans à mes côtés a fermé sa gueule à peu près tout le temps, sauf pour dire « C’est beau »quand Leïla a eu fini d’implorer Bramah de chasser les démons. Merci, papy: j’étais pas sûr.

Il m’est d’ailleurs arrivé une première: c’est moi qui ai donné le signal des applaudissements à la fin, dites donc. Zurga tranche les liens des deux amoureux et les renvoie vers la seule voie d’évasion. Resté seul, il se dépouille de son manteau de roi qui tombe au sol, écarlate comme une flaque de sang. Il a trahi la confiance de son peuple et doit assumer. Il prend son couteau, le lève. Les lumières s’éteignent.

Silence de mort dans la salle. Tout le monde est saisi.

LES PECHEURS DE PERLESMoi, je sais pas, il me semble que c’est fini, clairement, et que c’était vachement bien. Alors, en me disant que je fais peut-être une boulette, j’applaudis, tiens. Trois fois, avant que deux ou trois autres me suivent et qu’enfin la salle emboîte le pas. Ça fait tout drôle – surtout le moment où j’ai le temps de me dire: « Oh, merde, j’ai applaudi trop tôt, va encore y avoir un truc ».

Mais non.

Le trio principal était magnifique: Joyce El-Khoury en Leïla, Sébastien Droy en Nadir et David Bizic en Zurga. Le texte était surtitré au-dessus de la scène, mais on comprenait très bien la quasi-totalité des dialogues – sauf dans certains chœurs et les duos, où les paroles se chevauchent. Mais la musique de Bizet est sublime, friandise façon loukoum dans les débuts, pour atteindre des sommets dramatiques dans la scène où Leïla vient supplier Zurga d’épargner Nadir.

Bilan: c’était bien.

DIRECTION Paul Daniel – MISE EN SCÈNE Yoshi Oïda – DÉCORS Tom Schenk – COSTUMES Richard Hudson – LUMIÈRES Fabrice Kebour – LEILA Joyce El-Khoury – NADIR Sébastien Droy – ZURGA David Bizic – NOURABAD Jean-Vincent Blot – ORCHESTRE Orchestre National Bordeaux Aquitaine – CHŒUR Chœur de l’Opéra National de Bordeaux – CHEF DE CHŒUR Salvatore Caputo

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Raisonnement mécaniques

23 03 2016
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Alan Turing est un jeune et brillant mathématicien, au comportement quelque peu asocial. Remarqué pour ses talents il se voit recruté pour un programme britannique ultra-secret pendant la Deuxième Guerre mondiale: casser Enigma, le code réputé inviolable des Allemands.
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La première moitié de The Imitation Game (Morten Tyldum — 2015)m’a assez horripilé, et j’ai compris une des raisons pour lesquelles j’aime Amadeus: le film de Forman ne commence pas par les mots «tiré d’une histoire vraie». S’il y a un genre de film qui commence à bien m’ennuyer, ce sont ces films soi-disant «tirés d’une histoire vraie» qui se déroulent selon tous les clichés du cinéma hollywoodien, toutes ces conventions qu’on rencontre à chaque fois et qui forment un idiome parfois agréable quand il est bien employé, mais qui ne sonne pas vrai pour deux sous. Ça commence comme ça, ici: le film recourt sans vergogne à toutes les ficelles classiques. On a droit aux réparties prévisibles (j’ai anticipé une ou deux fois la réplique, tellement elle était pavlovienne), à l’arrogant héros seul contre tous, à la brillante et pétillante jeune fille dont on fait la connaissance lors d’un incident pittoresque émaillé de quelques réparties bien senties, le coup de foudre visible, le rapport immédiat avec le génial héros dont on sait qu’il a raison alors que tout le monde est persuadé qu’il se fourvoie. C’est de l’hollywoodien, dans sa pire acception. Je ne connais pas la biographie de Turing, mais je suis convaincu que la façon dont les événements sont présentés n’entretient avec la vérité que de vagues rapports de bon voisinage. Les personnages taillés à la serpe et les coups de théâtre minutés sont trop commodes pour être vrais.
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Et puis ça s’améliore nettement quand enfin l’équipe décode Enigma (oups, pardon, je vous ai spoliés! 😮 ). D’abord parce qu’une bonne scène de décryptage, où on trouve l’astuce avec le suspense de voir si ça va marcher, fonctionne toujours. Et ensuite, parce l’habileté du scénario apparaît en même temps que le code est brisé: avec deux mots, tout se met en place successivement. Je ne vous dirai pas lesquels, vous découvrirez ça vous-mêmes si vous voyez le film, mais on comprend Turing (peut-être trop bien — le décodage que nous présente le scénariste est sans doute trop simpliste), on voit tout se mettre en place: l’architecture de sa démarche, l’ordinateur, l’intelligence artificielle, le test. On voit aussi se préciser tout le côté noir de sa situation, ses responsabilités, ses contraintes, les forces qui s’opposent à lui et vont entraîner sa perte.
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L’ensemble est finalement beaucoup plus finement ouvragé que le début ne le laissait penser. Il n’est pas parfait, trop de scènes sentent l’aménagement dramatique, mais cette structure générale qui se dégage fait que finalement on s’attache au film parce qu’il est à l’image de son héros: plus heureux dans son intelligence (qui le guide) que dans ses sentiments (qu’il emploie sans les éprouver).
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Cumberbatch est très bien, et la sobriété de la fin tire beaucoup de puissance de ses brèves mais éloquentes scènes. Dance est toujours un régal dans un rôle un peu caricatural de baderne cassante. Mark Strong tient un assez rare rôle de non-méchant (il serait excessif de le traiter de gentil). Knightley est un peu le quota femme du film: son rôle ne convainc pas vraiment (on ne comprend pas trop où elle travaille pour être considérée comme membre de l’équipe principale), elle n’est là que pour éclairer le personnage de Turing. Le film ne passe vraiment pas le test de Bechdel. Au passage, j’ai reconnu dans un tout petit rôle (après avoir cherché un moment qui ça pouvait être) Steven Waddington. C’est très curieux: il a eu une période de succès non négligeable au cinéma (Le dernier des Mohicans, Carrington…) et puis il a quasiment disparu du grand écran. Je me demande bien ce qu’il s’est passé.
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(Après coup, je suis allé regarder la fiche Wikipédia du film: il semble que le réaménagement de la vérité historique ait été encore pire que ce que je supposais, à un point qu’on peut déplorer, surtout dans un film anglais.)




Le Sacrifice du Pélican

6 11 2014

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Goltzius est un artiste doué, mais il a investi dans l’imprimerie. Une technologie nouvelle, en cette année 1590, mais coûteuse. Pour financer ses ambitieux projets, il rencontre le margrave de Colmar et lui propose de financer divers projets d’édition de classiques illustrés, de façon un peu friponne, aux ventes desquelles le margrave sera intéressé. Et comme échantillon de la qualité de sa marchandise, Goltzius, durant la semaine qui s’en vient, présentera au margrave et à sa cour six scènes tirées de l’Ancien Testament, arrangées de façon attractive — comprendre: très charnelle — pour sa distraction et son édification. Sa troupe comprend des acteurs, des musiciens et un auteur, Goethius, qui va profiter de la légendaire liberté de parole qui règne à la cour du margrave.

Mais la liberté de parole a ses limites, et les tableaux de la Bible vont commencer à déborder dans la vie courante, où les tabous dépeints ont toujours la vie dure.

À première vue, on ne sera pas dépaysé en entrant dans ce nouveau film de Peter Greenaway. Si décors et costumes ne sont pas les mêmes, on sent bien comme une parenté entre le marché que passe Goltzius et celui que concluait l’arrogant dessinateur de Meurtre dans un jardin anglais. Mais le traitement est quelque peu différent: d’abord la technique, avec l’emploi virtuose, presque écrasant au départ, de l’imagerie informatique pour la narration de l’histoire — technique qui renvoie aux riches heures de Propero’s Books et qui s’efface au fur et à mesure que la vie réelle parasite les représentations, que l’illusion se décompose face à la réalité. Ensuite, si Meurtre… se déroulait dans de somptueux décors naturels, ce Goltzius se déroule dans un décor unique, transmuté par des déplacements de meubles et de tentures, des jeux de caméra, l’extérieur n’intervenant que sous forme de stylisations informatiques glacées, qui poussent ce film vers l’esprit du théâtre, où la convention prime sur le réalisme.

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Le thème de Goltzius? Les thèmes, en fait. L’art et son financement, le sexe dans le développement des technologies nouvelles (Goltzius, faisant fi du vocabulaire de son époque, emploie lui-même le mot, tout en parlant le charcoal English, une version étonnante de l’anglais, qui évoque une prononciation hollandaise et qui, selon Greenaway, est proche de la façon dont on parlait anglais à Newcastle au XVIe siècle), la liberté de pensée face au dogme. Il y a d’ailleurs un brouillage des lieux: Goltzius est clairement un film néerlandais de Greenaway (Goltz est hollandais, comme l’était Rembrandt, protagoniste du précédent film de Greenaway), bien qu’il se déroule à Colmar (qui appartenait alors aux provinces germaniques) et soit interprété par deux acteurs principaux d’origines méditerranéennes —F. Murray Abraham est magnifique dans le rôle du margrave de Colmar et Ramsey Nasr campe un truculent et flamboyant Goltzius. Quant à la musique, qui pourra évoquer l’ancien partenaire de cinéma de Greenaway, Michael Nyman, elle est de Marco Robino, et Greenaway insiste que les ressemblances ne sont que de convergence. Le cinéaste estime que le formalisme de la musique baroque s’accorde très bien avec le rythme du cinéma, et a donc orienté la composition en ce sens. La musique de la Danse des Sept Voiles est particulièrement réussie, conjuguant harmonieusement modernisme et baroque.

Impossible de ne pas songer également à Greenaway lui-même en voyant les manigances de Goltzius pour monter ses projets: à la fois esthète, peintre, maquereau et libre-penseur, il jongle avec ces diverses charges pour convaincre les éventuels bailleurs de fonds qui lui permettront de réaliser les œuvres qu’il a en projet: livres ou films. Pour séduire ses commanditaires, Goltzius déploie tous les artifices de son arts, ne rechignant pas à la titillation érotique, voire à la prostitution afin d’enlever l’affaire. L’humour n’est pas absent du film, à commencer par la présentation des domestiques du margrave, tous « noirs », car avoir des esclaves noirs est à la mode —mais tous étant clairement des Européens maquillés, alors que la nourrice et conseillère du Margrave — magnifique variation sur le thème de lady Macbeth — est la seule femme noire de la distribution.

Goltzius-et-la-Compagnie-du-Pelican-VOST_referenceCet entrechoc de cultures, de bons mots, de désirs et d’images, se brouille et perd un peu de souffle au bout d’une heure et demie, vers la fin de la représentations des cinq premières scènes, mais rebondit avec la sixième et dernière, où le passage au Nouveau Testament, en contravention avec les termes de l’accord, va provoquer la catastrophe. Une remarquable illustration de l’histoire de Salomé conclut le film sur un paradoxe terrible et ironique.

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S’il résonne d’échos de plusieurs œuvres précédentes, Goltzius reste réussi et brillant, surtout après une Ronde de Nuit agréable, mais plus terne. La mise en parallèle des tabous religieux et de la tolérance politique fonctionne bien, et la mise en cause de l’orthodoxie des religions est souvent grinçante. La justification de la conduite de David lors de l’épisode mettant en scène Bethsabée est ainsi d’autant plus terrible qu’on peut apprendre, dans la longue et passionnante interview de Greenaway figurant parmi les bonus du blouré anglais, qu’elle est basée sur une anecdote véritable. Et récente.

Quand nous nous serons débarrassés des superstitions, déclare Greenaway pour clore cette interview, je ne doute pas que l’humanité sera plus intéressante. Il se montre plus optimiste qu’on l’aurait pensé.





De boue, les damnés de la terre!

17 07 2014

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Dans les Highlands d’Écosse, des soldats font un exercice de repérage de matière radio-active à l’aide d’un compteur Geiger. C’est l’hiver, il fait froid, le champ boueux est rempli d’ornières où l’eau de pluie est couverte d’une couche de glace. Rien d’étonnant si les soldats font la tête quand, au moment de partir, un d’entre eux proteste parce qu’il n’a pas eu son tour. L’attente menace de se prolonger quand, loin de repérer la masse radioactive qui sert de balise, il repère un dégagement beaucoup plus important de radioactivité dans un autre secteur du champ. Pendant que ses supérieurs délibèrent sur ce curieux phénomène, le soldat note un détail passablement inquiétant. L’eau des flaques n’est plus du tout glacée. En fait, elle s’est mise à bouillonner. Qu’y a-t-il sous terre?

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Après le succès de The Quatermass Xperiment (Le Monstre) en 1955, la Hammer aurait bien aimé tourner un deuxième épisode dans la foulée. Mais Nigel Kneale, qui n’avait pas été enchanté du premier volet et surtout de l’attribution du rôle du professeur Quatermass à Brian Donlevy, déclara qu’il ne pouvait pas produire un volet si rapidement. La Hammer aurait volontiers confié la tâche à un autre scénariste, mais elle n’avait pas les droits du personnage de Quatermass. Et voilà donc le professeur Royston (joué par l’Américain Dean Jagger) lancé sur les traces de ce phénomène effroyable qui ravage la campagne écossaise en laissant hommes, femmes et enfants (ça ne rigole pas!) horriblement traumatisés — quand ils ne sont pas brûlés ou franchement fondus. Au scénario Jimmy Sangster fournit une histoire bien menée, sobre et efficace. Le film, tourné en noir et blanc avec des moyens visiblement modestes, profite de cette qualité quasi documentaire que fournit ce type d’image. Les dialogues, très naturels, parfois couverts par les bruits d’ambiance, participent à cette atmosphère de réalisme, tout en dessinant en quelques répliques des personnages assez vivants pour qu’on ne les voie pas mourir avec indifférence. Si on peut regretter le côté un peu providentiel de l’invention sur laquelle travaillait justement le professeur et qui va s’avérer cruciale pour venir à bout du terrible X, le film demeure très efficace et sympathique. L’image est souvent belle, les personnages sont réussis, on ne perd pas de temps en intrigues secondaires, et on file tambour battant jusqu’au dénouement… assez surprenant, parce que le savant demeure perplexe à la fin. L’amorce d’une suite? On n’en saura rien. Kneale reprit les aventures de Bernard Quatermass avec Quatermass II, et le professeur Royston ne connut jamais la gloire de son prédécesseur.

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Un film qui, en 1956, anticipe le Blob où débutera Steve McQueen, et qui supporte bien le choc du temps. Il a été réédité en bonus d’un coffret blouré australien, nommément consacré à The Quatermass Xperiment, mais doté de cet X The Unknown et de Quatermass II en bonus. L’image, sans être impeccable, est de très bonne qualité et soignée. Bizarrement, le mixage des sons est beaucoup plus contestable: la musique couvre parfois les dialogues, et si certaines scènes y gagnent encore dans une sorte de réalisme, on finit par se dire que cela n’était pas voulu ainsi quand de longs dialogues sont ainsi réduits à quelques mots qu’on capte dans le tumulte. Ce n’est pas tragique, mais c’est assez dommage. On se remettra de ce léger défaut en regardant un film très réussi.





Croiser les parallèles

18 02 2014

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1940 — Un dangereux sous-marin allemand qui maraudait le long des côtes canadiennes est coulé. Mais six membres de l’équipage en ont réchappé. Ils doivent traverser tout le territoire canadien pour atteindre le 49e parallèle, qui marque la frontière avec les USA. Les embûches se multiplient.

Dans un an ou deux, Powell et Pressburger se feront  taper sur les doigts pour le magnifique « Colonel Blimp », film que Churchill voulait de propagande et qui finira par être un appel aux hommes de bonne volonté, qu’ils soient allemands ou britanniques. Churchill ne sera pas content du tout. Gageons que ce qu’il désirait s’approchait davantage de ce « 49e Parallèle », film de propagande plus carré, dont on devine qu’il visait à sensibiliser les Canadiens aux périls du nazisme.

« Blimp » sera un beau film chaleureux; ce « 49e Parallèle » est plus schématique et beaucoup moins nuancé. Les six rescapés vont tracer à travers le pays un sillage empoisonné. Le Nazisme — incarné par le lieutenant Hirth (Eric Portman) et à des degrés divers par ses cinq hommes — se révèle une idéologie diamétralement opposée aux valeurs qui sont chères aux Canadiens: la liberté (l’appel au soulèvement), la vie (l’épisode du pain) et même l’art (Matisse, Picasso et Thomas Mann). Ce schématisme, tempéré par quelques personnages moins tranchés (dont le boulanger — un artisan qui fait du bon pain ne saurait être tout à fait mauvais) rigidifie un peu le propos, même si Powell et Pressburger savent en tirer de belles choses. On est dans la veine pseudo-documentaire de Powell, et les paysages superbes et nombre de séquences tournées dans ce style viennent asseoir la crédibilité de l’intrigue et rendent plus présente, plus immédiate, la menace des six hommes.

L’ensemble constitue un film à sketches, où chaque étape du périple fait intervenir un acteur connu. Laurence Olivier joue à l’enseigne des Chargeurs réunis. Pierre « le Trappaire » avec sa petite moustache, sa truculence forcée et ses expressions en français approximatif, ferait passer Batroc the Leaper, le sautillant adversaire de Captain America, pour un émule de Robert Bresson. Il en est carrément embarrassant. Par contraste, les noms suivants jouent de belles partitions dans des tonalités variées. L’épatant Anton Walbrook, déjà superbe dans « Colonel Blimp » joue avec intensité le « chef » d’une petite communauté religieuse. Leslie Howard est le flegmatique intellectuel qui a presque oublié la guerre. Et Raymond Massey, dont je n’avais jamais remarqué combien il pouvait ressembler à un Steve Buscemi baraqué, joue un déserteur dans la dernière étape, le passage de la frontière.

Le film n’est pas pesant: Powell et Pressburger y glissent de petites touches d’humour, mais on sent ce qu’Hitchcock aurait pu faire de certaines scènes (le jour des Indiens au parc de Banff, par exemple). Le film reste un peu trop orienté vers une vision utilitaire. Il conserve néanmoins beaucoup de charme. Signalons qu’en plus du casting, le film comporte des noms prestigieux à tous les étages: le montage est dû à un certain David Lean et c’est Ralph Vaughan Williams qui a signé la musique. On a été plus mal loti.

Le blouré que publie Carlotta est curieux: belle restauration du film, malgré quelques plans, surtout au début, dans les vues purement documentaires, qui sont plus rayés qu’un 78-T de Caruso écouté chaque jour.

En bonus quasi unique, un film de propagande pure, « The Volunteer », où un habilleur de théâtre maladroit cherche à la déclaration de guerre dans quelle arme il va pouvoir s’engager. Ce sera l’Aéronavale. Le film, probablement de commande, est tourné avec verve et alacrité — c’est Ralph Richardson (oui, Dieu de « Bandits, Bandits », nettement plus jeune) qui joue le narrateur, et on ne s’embête presque pas à suivre la visite des diverses installations de l’arme et la démonstration que même un aimable couillon comme Fred peut devenir une recrue de valeur. Je dis « presque », parce que cette plaisante diversion dure quand même près de 45 minutes, et c’est un chouia long, malgré tout le talent de Powell (qui, incidemment, fait une apparition éclair en toute fin).

Ça reste quand même bien agréable et, en présentant un documentaire tourné comme une fiction, ce moyen-métrage constitue l’à peu près symétrique de « 49e Parallèle ». Un judicieux complément, donc.





Un pré, au loin

30 10 2013

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Une bataille fait rage. L’action se situe visiblement durant la Guerre Civile en Angleterre. En marge des combats, un homme essaie d’échapper à ses poursuivants. Au moment où il est rattrapé, on vient à son secours. Et bientôt, quatre hommes aux motivations diverses pénètrent dans un grand champ de hautes herbes, et franchissent un cercle de champignons. 

Un champ où, selon l’homme en fuite et ses calculs alchimiques, se trouve un trésor.

Ce qui arrive dans le champ est soit très bizarre, soit très simple, selon la façon dont vous aborderez l’affaire. Si l’on ne peut pas totalement évacuer une interprétation surnaturelle (il y a ce piquet de coudrier sculpté et cette corde avec, au bout…), les événements qui se déroulent peuvent s’expliquer de façon assez rationnelle. Demeurent des plans et des images tout à fait étonnants, tournés dans un noir et blanc très travaillé, et un film qu’un interviewer dans les bonus décrit, de façon qui m’a semblé assez juste, comme « “Le Grand Inquisiteur” rencontre “2001” » .

Ben Wheatley tourne un film à mi-chemin entre le documentaire et le film de fiction, sur un mode souvent désarçonnant: fondus au noir, tableaux vivants, et surtout une séquence particulièrement psychédélique. Le résultat m’a laissé un brin frustré, parce que, malgré cet énigmatique dernier plan, il m’a semblé que le film était au final assez rationnel, et que j’étais venu en espérant du fantastique bel et bon. « Le film se change en film de cowboys », en dit lui-même Wheatley. C’est pas faux, même s’il se passe dans ce champ des choses que John Wayne n’a sûrement jamais vues.

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Intrigant, original et pas désagréable, malgré tout.

Une sortie du film est annoncée en France directement en dévédé et blouré, sous le titre passablement foldingue « English Revolution ».





Sodome-sur-la-Baie

11 10 2013

san-francisco-jeanette-macdonald-clark-gable-1936St Sylvestre 1905 — Mary Blake erre sur la Barbary Coast, le quartier le plus mal famé de San Francisco: le beuglant où elle chantait vient de flamber, un problème endémique de la jeune ville, ville-frontière, ville sans loi (enfin, pas beaucoup). Mais elle est aussitôt engagée par Blackie Norton, redoutable patron du Paradise, le cabaret le plus chaud de SanFran. Seulement, voilà: Burnley, le patron du Tivoli, l’opéra local, charmé par la voix d’or de Mary, la convoite vite. Et pas que pour la scène.

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Nous voilà partis pour trois mois et demi d’intrigues entre Blackie (Clark Gable), Mary (Jeanette MacDonald, qui pousse la chansonnette et l’opéra avec de sacrés petits poumons — « great set of pipes, kid!« ), le riche Burnley et le bon père Mullin (Spencer Tracy), ami d’enfance de Blackie, persuadé que sous l’écorce rugueuse du voyou mécréant bat le cœur d’or d’un bon chrétien. La spectaculaire dernière demi-heure du film démarre sur le concours de numéros artistiques dont dépend bien entendu toute la carrière de Blackie — qui se déroule, par le plus grand des hasards de scénario, le 17 avril 1906 — et embraye sur un paroxysme (pour évoquer le mot de Jack Warner — ou était-ce Sam Goldwyn? « On commence avec un cataclysme et on monte jusqu’au paroxysme! »).

La scène du tremblement de terre demeure un moment de très grand spectacle, les répliques du séisme, les départs d’incendies et le dynamitage d’une partie de la ville pour arrêter le feu étant assez expressivement rendus. On pourra chipoter sur la chronologie du match: le tremblement de terre se déroule à 5h30 du matin, ce qui laisse penser que le Chicken’s Ball dure quasiment toute la nuit avec six numéros. Et qu’à 5h30, il fait déjà jour.

Passons, c’est de la licence pouétique.

San Francisco (1936) véhicule ostensiblement un message assez puéril. Je vous la fais courte: l’ancienne San Francisco est un antre de perversion, d’infamie et de mauvaise vie, et la colère du Seigneur va abattre Ses foudres sur elle pour faire naître une belle métropole chrétienne qui vivra dans la religion et la crainte du bon Dieu, amen. La fin a tout pour sombrer dans le sulpicien le plus risible: Blackie est frappé de plein fouet par la religion et, aussitôt, l’incendie est stoppé et la population, bras dessus, bras dessous, au-dessus des ruines, éclate en hymnes à la gloire du Seigneur, qui vient donc juste de leur foutre leurs maisons sur la gueule avec son épée (pas rancuniers pour deux sous, les survivants). Des ruines encore fumantes s’élèvent les bâtiments de la San Francisco moderne, youkaïdi youkaïda, tandis que la chanson du film, devenu depuis hymne quasi officiel de SF (le Castro commence ses séances de cinéma en en jouant quelques mesures à l’orgue), clôt les réjouissances.

san-francisco-jeanette-macdonald-clark-gable-jeanette-macdonald-on-midget-window-card-1936Fort heureusement, ce message un peu tout pourri ne convaincra que les bigots gagnés d’avance à ce propos. Les autres noteront que, de tous les personnages, c’est probablement le prêtre (Spencer Tracy) qui est le plus falot — même si certains des regards qu’il a pour Clark Gable pourraient susciter quelques interrogations et raconter toute une histoire sur ses motivations. Gable — Blackie —, présenté comme une crapule, est en fait, et de loin, le type le plus droit, le plus généreux, le plus sympathique du film, et, de ce fait, de la ville. Oui, c’est un gros macho, et il a son petit caractère, mais c’est autre chose que Burnley, le notable qui ne recule devant aucune déloyauté ni aucun coup bas pour triompher, et quasi seul représentant de la haute société de SF que nous voyions vraiment (il y a aussi la maman Burnley, mais cet épatant personnage ne fait pas mystère de ses origines et a plus de poigne et de droiture que son triste fils).

Dans le rôle de l’oie blanche, Jeanette MacDonald est parfaite, la sémillante rouquine enchaînant chansonnette sur chansonnette; j’ai compté quatre reprises de « San Francisco », dont une, plutôt jazzy, qui m’a semblé un brin anachronique pour 1906 — mais après tout, on voit aussi un ballet effréné avec des danseurs noirs, donc SF était peut-être très en avance sur tous les points. Bref. Si vous ne connaissez pas les paroles de « San Francisco » en sortant du film, vous êtes un cas désespéré. On a également droit à des passages d’opéra, où Jeanette roucoule un chouette « Air des bijoux » et un vigoureux « Anges Purs » (durant un Faust dont je serais curieux de voir les changements de décors en temps réel, tant le film se laisse emporter au plaisir de tableaux aussi pittoresques qu’improbables), et un grand air de La Traviata un brin canaille.

Par ailleurs, entre la Barbary Coast et Nob Hill, on en voit assez pour être convaincu que les vrais crapules ne logent pas forcément dans les quartiers populaires, et la perversité des shows du Paradise reste bien gentille à côté des échos des beuveries des barons voleurs. Bref, la crapulerie semble plutôt émaner de l’argent, et le séisme, comme la Crise de 1929, survient à point nommé pour remettre chacun à égalité et permettre à tout le monde de repartir sur de nouvelles bases. Le film date de 1936. S’agissait-il de présenter une métaphore du New Deal et d’en garantir la validité par l’imagerie religieuse?

Bref, San Francisco est un de ces films pour lesquels le terme « glorious nonsense » a été inventé: les grands sentiments et les ficelles sont un brin énormes, mais l’ensemble est mené avec tant de verve et d’astuce par ce vieux routier de W.S. Van Dyke qu’on prend  grand plaisir à se laisser embarquer.